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Photo d'illustration / De plus en plus de jeunes Européens quittent leurs pays respectifs pour partir faire la guerre en Syrie.
Photo d'illustration / De plus en plus de jeunes Européens quittent leurs pays respectifs pour partir faire la guerre en Syrie.
©Reuters

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Quand des djihadistes européens se transforment en tortionnaires acharnés en Syrie... Des décennies de paix et de démocratie ne nous ont-elles rien apporté ?

De plus en plus de jeunes Européens quittent leurs pays respectifs pour partir faire la guerre en Syrie. Parmi ces jeunes, on compte une majorité de Français. Pourtant, l'Europe n'a plus connu de guerre sur son sol, et ce depuis des années. Serions-nous condamnés à la barbarie, malgré des décennies de paix ? Point de vue historique et psychanalytique.

Atlantico : Une vidéo montrant des djihadistes britanniques torturant des rebelles syriens a récemment circulé. Une barbarie qu'on croyait désormais étrangère à un vieux continent désormais converti à la paix. Les Européens sont-ils si pacifiés qu'on pourrait le penser ?

Sylvain Schirmann : Il y a d'abord à propos de l'événement mentionné une série de questions qu'il faut poser. Qui sont concrètement ces djihadistes britanniques ? Que représentent-ils ? Un engagement de quelques centaines d'européens en Syrie signifie-t-il que les Européens, et notamment de jeunes européens, soient moins attachés à la paix ?  Je ne le pense pas. En revanche, il faut s'intéresser aux motivations qui poussent ces jeunes à s'engager et parfois à commettre l'extrême. Sont-ils mus par une forme de désespoir qui peut provoquer d'autres violences que celles que vous mentionnez - dans nos états européens même : violences xénophobes et raciales, violences verbales anti, etc. Ce climat délétère existe. Il s'explique par la situation socio-économique, les peurs qui favorisent les replis identitaires et rompent certaines digues.

Sophie de Mijolla-Mellor : La torture est une expression de la barbarie, cela va de soi mais il convient de ne pas oublier qu’elle est loin de se limiter à des cas isolés et pathologiques. On ne peut y voir seulement des « dérapages » dont se rendraient coupables certains sadiques isolés investis de pouvoir, et, de même, on ne peut en limiter l’usage aux régimes totalitaires ou aux guerres dites « justes » c’est-à-dire qui ne respectent pas le droit dans la guerre au nom du motif de la guerre, généralement religieux. Il faut rappeler qu’aujourd’hui, tout état fonctionnant sur une lutte idéologique du Bien contre le Mal et faisant de la victoire une question de survie, entre dans une logique où fatalement la torture à un moment ou à un autre apparaîtra comme un mal peut-être mais comme un mal nécessaire et donc toléré par la loi.

La barbarie en politique ne se donne jamais comme l’exercice de la cruauté mais au contraire comme la dure nécessité de se préserver contre l’ennemi du dehors et pire encore contre celui du dedans qui corrompt silencieusement le corps fragile de la patrie et peut aller jusqu’à en dissoudre l’identité. La violence est donc présentée comme indispensable et d’emblée sans limite parce qu’il faut répondre au même niveau, frapper fort et même prévenir, ce qui inclue souvent du même coup une dimension génocidaire, toujours potentielle dès que l’autre est considéré comme devant être éradiqué. Cette démesure oblige la barbarie à trouver un étayage sur des motifs « nobles » qui dépasse le sadisme, trop dépendant du plaisir individuel.

Faut-il voir dans ces phénomènes une réminiscence de réflexes guerriers séculaires ou, au contraire, le signe que l'héritage et le souvenir des souffrances européennes a perdu de sa force dissuasive auprès des jeunes générations ?

Sylvain Schirmann : Nous avons connus de nombreux conflits en Europe. Mais en gros, les générations nées après 1945 n'ont connu que la paix sur le continent à quelques exceptions près. Il ne faut cependant pas oublier que même depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le continent européen a connu des conflits (guerre en Yougoslavie, avec ses exactions), des événements tragiques (Budapest en 1956, Prague en 1968, par exemple), sans compter l'engagement d'européens à l'extérieur de  l'Europe (guerres de décolonisation, par exemple). Tout cela montre bien que la paix est une construction de tous les instants et que les processus de pacification ne sont pas faciles. La question que l'on peut se poser est de savoir si l'expérience et la souffrance des uns sert de rempart aux autres, ou immunise contre toute tentative guerrière. L'histoire montre souvent que ce n'est pas automatique. Cela étant personne ne peut nier la vaste œuvre de pacification en cours en Europe depuis 1945. L'irrédentisme y a pratiquement disparu. La démocratie s'est généralisée et la liberté de circulation développée. Ce sont d'indéniables facteurs de paix auxquels les Européens restent très largement attachés.

Sophie de Mijolla-Mellor : Il faut rappeler qu’en effet la plupart des états européens ont renoncé à la torture entre la fin du 18eme et le début du 20eme siècle et il est notable que ce soit les totalitarismes qui en aient après rappelé l’usage. En effet, selon la formule mussolinienne « Tout dans l’Etat », l’Etat n’a pas pour fin l’Homme, c’est à l’inverse l’homme qui est au service de l’Etat, lequel n’est lui-même qu’un moyen en vue d’une fin plus haute, par exemple pour Hitler la suprématie aryenne. La déculpabilisation voire la légalisation de la violence que représente la torture implique toujours l’idée d’une urgence et d’un danger pour une cause bien supérieure à ce que représente la personne humaine, en l’occurrence celle du torturé.

Au-delà de la question morale qu’elle pose, on sait que la torture est le plus souvent inutile car le torturé peut continuer de se taire ou produire de faux aveux soit pour faire cesser la souffrance, soit parce qu’il s’auto-accuse par sentiment de culpabilité et parce qu’il a perdu la mesure du vrai et du faux. Néanmoins, ce qu’il est ici important de souligner c’est que pratiquement toutes les sociétés ont utilisé - voire utilisent encore -la torture au nom de la justification des moyens par les fins. L’engrenage dans lequel on entre alors n’a pas de limite ni interne ni externe.

Comment cet héritage a-t-il agi sur les générations précédentes, profondément ou seulement en surface ?

Sylvain Schirmann : Les babybommers ont indéniablement le plus profité de l'Europe. Ils sont les bénéficiaires de la paix, de la croissance économique et du plein emploi. Ils ont eu les fruits des politiques sociales keynésiennes. Ils ont dès lors pleinement intégré les bienfaits de la construction européenne, identifiée à ces avantages. C'est moins évident pour les générations plus proches : elles sont confrontées à un chômage de masse, une faible croissance, une globalisation inquiétante. Elles ont ont donc davantage de mal à accepter les valeurs diffusées par les "babyboomers". A cela s'ajoute une distance chronologique plus grande avec les événements guerriers dramatiques de l'Europe. Cela peut atténuer la perception tragique de ces épisodes.

Sophie de Mijolla-Mellor : L’héritage des souffrances est aussi un héritage de la barbarie et George Mosse a bien montré comment la guerre de 14-18 dont nous célébrons cette année le centenaire a introduit ce qu’il appelle une « brutalisation » des relations humaines.

Certains intellectuels à cette époque ont tenté de résister au mouvement, par exemple entre 1914 et 1915, publiant une quinzaine d’articles dans lesquels il revendique de partager avec eux l’héritage culturel de « notre Goethe », Romain Rolland s’est adressé aux Allemands et a tenté aussi bien de faire entendre aux belligérants de toutes nationalités une voix « au-dessus de la mêlée ». Son argumentation tenait dans l’idée que l’Allemagne avait été entrainée contre sa propre tradition dans le pangermanisme belliciste de l’impérialisme prussien, perspective tout autant applicable deux décennies après à l’Allemagne nazie.

 C’est au nom de sa culture que Romain Rolland adjurait le peuple allemand de ne pas suivre le bellicisme prussien :

“Etes-vous les petits fils de Goethe ou ceux d’Attila?.... Vous vous montrez indignes de ce grand héritage, indignes de prendre rang dans la petite armée européenne qui est la garde d’honneur de la civilisation”, écrit-il après les destructions de Louvain et de Reims par les soldats allemands en 1914. C’est bien la raison pour laquelle le fait que les « intellectuels » puissent en appeler à la guerre l’emplit de colère et de tristesse. Mais Bergson à la même époque avait pour sa part doctement affirmé que « la lutte engagée contre l’Allemagne est la lutte même de la civilisation contre la barbarie ». Et l’historien allemand Karl Lamprecht lui avait répondu en miroir : « La guerre engagée entre le germanisme et la barbarie est la suite logique de ceux que l’Allemagne a livré au cours des siècles contre les Huns et contre les Turcs ».

On peut donc difficilement soutenir que l’Europe, malgré toute sa culture, a pu constituer une garantie contre les débordements de la violence. En revanche, ce qui est sorti de ces guerres sous la forme du droit international est un acquis pour l’humanité.

Penser que des années de paix peuvent atténuer, voir éliminer, les pulsions violentes, est-ce naïf ? Voir utopique ? Pourquoi ? Peut-on seulement y parvenir ? Comment ?

Sylvain Schirmann : Pour un historien, la prise de conscience, comme les processus de pacification, sont des processus longs et lents. Il n'y a pas de "fin de l'histoire", comme on le pensait au début des années 1990.

Sophie de Mijolla-Mellor : Il faut considérer que l’agressivité, lorsqu’elle se défléchit vers l’extérieur, se confond avec la lutte qui accompagne la vie. Ce mouvement est permanent dans la compétition quelles qu’en soient les formes, il est latent dans la diplomatie, dans les échanges commerciaux ou financiers et dans la vie civile en général dans un jeu de la concurrence généralisé.

Lorsqu’elle s’exprime par la force militaire ou le recours à la violence terroriste ou contre-terroriste, on est alors entré dans une crise temporaire qui témoigne de l’échec des autres formes dites « pacifiques », qui sont bien loin de l’être cependant. Comment l’individu va-t-il porter le conflit pour lequel il accepte de donner sa propre vie et de devoir tuer des inconnus dont il ne comprend pas la langue mais dont il sait seulement qu’ils sont « ennemis » ? La mise au silence des pulsions lisse le vernis de la civilisation sur la violence primitive mais elle peut se rompre lorsqu’une fissure est offerte mettant en doute l’harmonie voire la légitimité du collectif et c’est alors que la barbarie risque d’éclater au grand jour.

Dans son livre, Malaise dans la civilisation, écrit entre les deux guerres mondiales, Freud s’étonnait en ces termes : « Je ne comprends plus que nous puissions rester aveugles à ubiquité de l’agression et de la destruction non érotisées et négliger de leur accorder la place qu’elles méritent dans l‘interprétation des phénomènes de la vie. » (1930a-1929, p75)

La psychanalyse ne cesse de rappeler l’omniprésence des impulsions hostiles et destructrices mais la notion de sublimation permet aussi d’affirmer que l’aptitude à la culture repose sur la capacité individuelle de remodeler ses pulsions égoïstes et violentes sous l’influence de l’érotisme. C’est en effet le mélange propre à Eros qui permet de lier et donc de canaliser dans une direction choisie une énergie libidinale qui sans quoi, déliée, se dépenserait anarchiquement jusqu’à s’éteindre. C’est donc un échec de la sublimation lorsque, sur un plan individuel, la violence vient remplacer la force.

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