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Il y a 50 ans, François Truffaut publiait un livre d'interviews avec Alfred Hitchcock. Les fans du réalisateur, et même tous ceux du livre, adoreront le film qui en est inspiré. Parce qu'être fan, c'est se demander quels étaient les secrets d'Hitchcock.
Il y a 50 ans, François Truffaut publiait un livre d'interviews avec Alfred Hitchcock. Les fans du réalisateur, et même tous ceux du livre, adoreront le film qui en est inspiré. Parce qu'être fan, c'est se demander quels étaient les secrets d'Hitchcock.
©Reuters

THE DAILY BEAST

Quand Alfred Hitchcock racontait ses secrets les plus inavouables à François Truffaut

Il y a 50 ans, François Truffaut publiait un livre d'interviews avec Alfred Hitchcock. Désormais, ce livre a son propre documentaire.

Malcolm Jones

Malcolm Jones

Malcom Jones est journaliste pour The Daily Beast

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The Daily Beast  Par Malcolm Jones.

Un documentaire portant sur un livre d'entretien entre deux réalisateurs ? Au départ, j'ai cru à une blague, même si François Truffaut et Alfred Hitchcock sont les réalisateurs en question et qu'il s'agit du livre Hitchcock/Truffaut. Même en sachant tout ça, j'avais encore des doutes. Certes, ce sont deux des plus grands réalisateurs ayant jamais existé. Et avec ce livre,j'en avais eu pour mon argent ; c'est certainement le meilleur livre du genre que je connaisse. Il bénéficie du meilleur ratio imaginable plaisir/information sur le monde du cinéma.

Mais vraiment ? Un documentaire sur un livre ? Soit, j'ai donc regardé celui de Kent Jones, qui s'appelle aussi Hitchcock/Truffaut, sorti au cinéma en 2015. Il faisait ces débuts dans HBO Tonight, où il a finalement trouvé le public qu'il mérite. Parce que c'est le meilleur documentaire que vous pourrez voir sur deux réalisateurs de génie et sur le livre qu'ils ont écrit ensemble. Une fois que vous avez passé la bizarrerie de la chose, et ceci ne vous prendra que quelques secondes, vous ne voudrez pas qu'il finisse.

Je suis bien conscient que cela puisse paraître étrange à quiconque n'est pas familier avec le livre en question. Voici donc quelques éléments de contexte. En 1962, François Truffaut écrit ce qui ne peut être décrit autrement que par une "déclaration d'amour" à Hitchcock. Dans sa lettre, après avoir fait l'éloge de son talent, il suggérait une rencontre pour faire une série d'entretiens sur le travail d'Alfred Hitchcock. Pour comprendre pourquoi ce dernier - pas vraiment l'homme le plus disponible à l'époque - accepta presque immédiatement, il faut comprendre que même au début des années 1960, il n'était encore considéré que comme un amuseur de grand talent. Si dans les années 1950, vous aviez dit aux critiques de film que Sueurs froides, qui fit un bide auprès du public et des critiques à sa sortie, serait aujourd'hui couramment considéré comme le meilleur film de tous les temps, même le plus poli d'entre eux vous aurait ri au nez.

Assurément, Alfred Hitchcock lui-même savait à quel point il était doué, mais cela dû lui taper sur les nerfs de voir, année après année, d'autres films considérés comme étant plus importants recueillir plus d'éloges et de prix alors qu'il n'avait que le Box-office pour se consoler. (Il fut nominé dans la catégorie du meilleur réalisateur aux Oscars mais jamais il ne gagna). Certes son succès lui apporta ce que tout réalisateur sérieux souhaite : les financements pour la prochaine production, et la liberté d'être laissé tranquille. Mais lorsque la lettre de François Truffaut arriva, il admit qu'elle l'avait laissé en larmes. Hitchcock/Truffaut, le livre qu'ils ont écrit ensemble (Si vous jetez un coup d’œil à la couverture, le titre original est en réalité Hitchcock, by Francois Truffaut mais dans les faits, personne n'utilise cette appellation) est une série d'entretiens avec François Truffaut comme interviewer au cours desquels ils passent en revue chacun des films d'Hitchcock, scène par scène, et souvent plan par plan.

Ce fut possible parce que si Alfred Hitchcock avait 63 ans à l'époque - et certains des films dont ils discutent furent tournés dès les années 1920 - il avait minutieusement planifié ces films jusqu'au détail de chaque angle de prise de vue. Il est probablement l'un des réalisateurs les plus méthodiques ayant jamais existé, et la seule chose qui empêchait son travail de paraître mécanique relevait du simple génie : l'ensemble dépassait réellement la somme de ses parties. Mais ces parties étaient aussi intéressantes, comme le montre le livre presque à chaque page ; elles méritent aussi discussion. De toute évidence, de nombreux réalisateurs le pensaient également, voilà pourquoi ce livre d'entretiens mérite son documentaire.

A l'écran, des réalisateurs aussi variés que Martin Scorsese, Wes Anderson, Paul Schrader, Peter Bogdanovich, Richard Linklater, Arnaud Desplechin, Kiyoshi Kurosawa et David Fincher témoignent tous de l'influence du livre sur leurs créations. Wes Anderson admet même que son exemplaire a été lu et relu tellement de fois qu'il tient grâce à un élastique. Ma copie originale (j'en suis à ma deuxième) n'est plus qu'un tas de feuilles séparées entre deux couvertures solides, la reliure ayant lâché il y a très longtemps. Cette adulation de la part de jeunes réalisateurs semble inévitable. Même s'il n'a pas inventé la grammaire du cinéma, il l'a incontestablement pratiquée et perfectionnée comme personne. Formé à l'ère du cinéma muet, il avait compris que c'est ce que nous, public, voyons à l'écran qui compte le plus. Les dialogues ne comptent pas tant que ça. Si vous souhaitez apprendre comment faire un montage final produisant un effet émotionnel, ou bien comment le placement de caméra peut influencer ce que le public pense d'un personnage : en clair, si vous voulez apprendre à raconter une histoire avec une caméra, il n'existe pas de meilleure Master Class que la sagesse extraite d'Hitchcock par Truffaut.

Il ne faut donc pas s'étonner, si dans le documentaire, les réalisateurs s'expriment avec une telle joie et une telle reconnaissance lorsqu'ils évoquent la façon dont ils l'ont découvert. Mon passage favori du documentaire est le moment où ils reprennent la question "Pourquoi les films d'Hitchcock, de façon quasi exceptionnelle, ne semblent jamais datés, à l'exception de l'époque de tournage ?". Les années 1930 paraissent différentes dans les films tournés à cette époque, par exemple, mais les gens se comportent comme on le ferait aujourd'hui. Ils ont les mêmes peurs et les mêmes angoisses, un humour également similaire ; c'est un vrai tour de magie.

Le consensus parmi les personnes interrogées dans le documentaire est que les films sont toujours au présent parce qu'ils sont tellement personnels. Une fois qu'on passe au-dessus du suspense superficiel de l'histoire, les choses qui rongeaient Hitchcock sont les choses qui nous rongent tous : la culpabilité irrationnelle, la peur bleue d'être accusé ou emprisonné à tort. Parfois ce n'est même pas l'axe principal de l'histoire mais simplement quelque chose qu'Hitchcock utilise en arrière-plan pour nous troubler. Dans Psychose, par exemple, Marian Crane (interprétée par Janet Leigh) vole 40 000 dollars en coupures dans le bureau de son chef.

Alors qu'elle est en cavale, un flic examine attentivement sa voiture, où elle a dormi. On sursaute tous, parce que qui ne se sent pas un petit peu du mauvais côté lorsqu'on fait face à la loi, même lorsqu'on est innocent ?Je ne crois pas que la "nevrose d'Hitchcock" explique intégralement l'intemporalité de ses films, mais c'est une réponse aussi juste que celle que j'aurais pu donner. Et après tout, le film débute par Hitchcock en voix off admettant que lui même ne connaît pas la réponse à cette question. S'il ne la connaît pas lui-même, qui le pourrait ?

Tous les fans d'Alfred Hitchcock, et même tous les fans du livre, adoreront le film. Parce qu'être fan, c'est se demander comment Hitchcock faisait ; il ne s'agit pas le découvrir, lui, mais de comprendre les compétences qu'il utilisait. Il y a peu de réalisateurs qui peuvent vous impliquer émotionnellement dans une histoire, une histoire qui n'est qu'une histoire sans sens plus profond, et en même temps vous électriser par sa virtuosité. C'était comme regarder un très bon magicien, en mieux. Ecouter ces deux grands réalisateurs se congratuler mutuellement, c'est comme écouter en douce la meilleure conversation immaginable à la caisse du supermarché.

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