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Selon les associations, entre 6000 et 8000 mineurs se prostitueraient en France.
Selon les associations, entre 6000 et 8000 mineurs se prostitueraient en France.
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Prostitution des mineurs : quand la facture de l’hyper sexualisation de notre société s’alourdit

Selon les associations, entre 6000 et 8000 mineurs se prostitueraient en France. Des pratiques inquiétantes qui se développent dans les établissements scolaires et qui concerneraient tous les milieux sociaux.

Gisèle George

Gisèle George

Gisèle George est pédopsychiatre. Elle est l'auteure de plusieurs ouvrages comme La confiance en soi de votre enfant (2007, Odile Jacob) ou encore Ces enfants malades du stress (2002, Anne carrière) 

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Michelle  Boiron

Michelle Boiron

Michelle Boiron est psychologue clinicienne, thérapeute de couples , sexologue diplomée du DU Sexologie de l’hôpital Necker à Paris, et membre de l’AIUS (Association interuniversitaire de sexologie). Elle est l'auteur de différents articles notamment sur le vaginisme, le rapport entre gourmandise et  sexualité, le XXIème sexe, l’addiction sexuelle, la fragilité masculine, etc. Michelle Boiron est aussi rédactrice invitée du magazine Sexualités Humaines

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Atlantico : Entre 6000 et 8000 mineurs se prostitueraient en France selon les associations. Faut-il y voir la facture de l’hypersexualisation de la société ? 

Michelle Boiron : Nous sommes des êtres de culture et le système de valeurs et de croyances nous aident à nous guider. La sexualité normale est définie par rapport à la règle et au contexte et aujourd’hui la question est uniquement celle de la jouissance. La sexualité est conforme au groupe social et il n’y a pas de raison que les enfants n’en pâtissent pas.

 

La sexualité et la culture ne peuvent être dissociées l’une de l’autre. L’hypersexualisation a une incidence sur la sexualité de tout le monde. Et aujourd’hui, il n’y a plus d’âge. Nous sommes en train de niveler la sexualité ; à la fois il n’y a plus de différence entre les filles et les garçons mais il n’y a plus d’âge non plus. On regarde du porno à 8 ans. Il y a à la fois une incitation par la société et une facilité d’accès. Là où l’on avait tendance à se cacher autrefois, aujourd’hui tout le monde regarde son porno.

 

La plupart des enfants ont au moins eu accès une fois à des images pornographiques. C’est pour cela qu’il faut trouver un moment propice pour parler de la pornographie et de ses risques. La question n’est pas d’émettre un jugement, de savoir si cela est bien ou mal mais il faut en parler. Car à défaut, l’initiation se fait la plupart du temps par la pornographie et le problème est la place qu'elle prend. Aujourd’hui il FAUT avoir une sexualité. Jusqu'alors les fantasmes étaient sources de créativité mais vouloir les mettre en pratique est une des causes de l'escalade. En le réalisant, on perd l'utilité du fantasme.

 

Cette situation toucherait les mineurs issus de toutes les classes sociales. Comment en est-on arrivé à cette situation ? 

Michelle BoironCe qui est était auparavant interdit et transgressif, ne l’est plus. Les débordements et la transgression sont utiles à l’homme et sans règles et sans éducation, cela conduit à des dérivesL’interdit est fait pour être dépassé. Mais la banalisation de la transgression fait qu’on est obligé d’aller toujours plus loin. Du coup, cela se consomme comme quelque chose de banal. La sexualité doit être inventive et non stéréotypée et codée. Je pense que l’on peut dresser-là un parallèle avec la drogue.

 

Tous les milieux sont touchés car cela devient normal, ce n’est plus stigmatisé. Aujourd’hui quand on regarde du porno, on ne fait que consommer finalement. Le problème c’est l’escalade, le seuil de transgression augmente, c’est l’attitude d’une société addictive. Il faut consommer plus et toujours plus hard pour activer les circuits de la récompense. 

 

Le corps est-il complètement désacraliser ?

Michelle Boiron : Il faut apprendre aux enfants qu’on n’est pas un objet mais un sujet. La sexualité, c’est une relation entre deux êtres consentants d'où son nom de "relation sexuelle", cela ne peut se résumer à la jouissance. On ne peut pas mettre sur le même plan une sexualité de jeu, assez naturelle. Mais c'est tout autre chose que ce qui a été vu dans certains établissements scolaires où des jeunes filles se sentaient obligées notamment de faire une fellation à un garçon sans affect, sans émotion. Ce qui peut être les prémices d'une forme de prostitution. On peut espérer le retour des jeux de "touche pipi", jouer au docteur et à l'infirmière, qui ne sont pas synonymes de vices mais de découverte de la sexualité au même moment, au même âge et pas dans un contexte domination. 

A qui incombe la responsabilité des pratiques de prostitution des mineurs ? Quelle est la part de responsabilité des parents et de l'école dans cette situation ?

Gisèle George : Il est difficile d'attribuer cette responsabilité. Il est naturel, entre 12 et 15 ans de chercher à découvrir sa sexualité. Les enfants ont toujours cherché à connaitre la sexualité, que ce soit dans les livres, en grappillant des informations à droite, à gauche. La différence aujourd'hui est que ces informations sont en libre accès. Certaines d'entre-elles sont adaptées, d'autres sont plus "trash" et ne doivent pas être interprétées au 1er degré. Mais pour un enfant, il est difficile de faire la part des choses et ce dernier peut penser que ce qu'il voit dans des films pornos est représentatif de la sexualité. On se retrouve donc avec des adolescents qui pensent que s'embrasser ce n'est pas très important et que la sexualité c'est d'abord la fellation.

 

A-t-on mesuré l'ampleur de la "hypersexualisation" ? N'a-t-on pas laissé les enfants complètement démunis ?

Gisèle George : Je pense que les adultes n'ont pas toujours conscience que les 12-15 ans sont une classe d'âge à risques. A leur entrée au collège, on leur demande de s'autonomiser et de réagir comme des petits hommes alors qu'ils ne sont en fait que des grands enfants. C'est à nous, adultes, de leur apprendre le code de la route de la vie. Entre 12 et 15 ans ils font comme les copains, ils disent "oui" à tout ce que veulent les copains. Leurs camarades leurs apprennent le porno,  eh bien, à nous parents, de leur apprendre une sexualité adaptée. La sexualité c'est aussi une affaire de transmission. Il faut d'abord surveiller les sites sur lesquels ils surfent et les chats qu'ils utilisent. Il ne faut pas interdire, mais les guider dans leur utilisation d'internet, y compris dans leur soif de connaissances. En fait, il faut explorer avec eux.

 

Je pense que si la transmission se faisait mieux, nous ne serions pas face à des milliers d'enfants de moins de 12 ans qui surfent sur des sites pornos. Découvrir la sexualité en voyant des couilles plein pot sur son écran, ce n'est pas le meilleur moyen de le faire.  

 

Quelles est l'influence de la représentation des femmes et des jeunes adolescentes dans les médias sur leur perception de la sexualité ?

Gisèle George : Les enfants reconnaissent qu'il y a une sexualité et c'est très bien, mais c'est aux parents de "faire le CSA". Nous, notre problème dans les associations, c'est que les enfants ne font pas la différence entre le porno et la sexualité. Mais qui leur apprend la différence ? On travaille aussi beaucoup, avec les associations comme ACPE par exemple, sur le fait que le corps des enfants leur appartient. L'éducation sexuelle doit également se faire  sur la sensualité des rapports. Le corps n'est pas que mécanique, et la sexualité est un échange dans le respect l'un de l'autre. Les copains racontent des tas de choses, cela a toujours été le cas mais cela est aujourd'hui étayé par des médias qui ne sont pas adaptés aux enfants de 12 ans.

 

Les psychologues notent que la prise de conscience chez les adolescents d'actes pouvant être assimilés à de la protitution est assez lourde à porter. Quelles peuvent en être les conséquences à long terme ?

 

Gisèle George : Je pense que cela dépend des conditions dans lesquelles cela a été fait. Si l'on s'aperçoit  qu'on a été abusé, que d'autres ont utilisé ce besoin d'être aimé, cela peut avoir des conséquences psychologiques très graves. Du même ordre qu'un abus sexuel. Et généralement ce genre de prostitution n'est pas reconnu par les adultes qui estiment que les enfants jouent à "touche pipi". En revanche, d'autres peuvent mieux le vivre. On peut se rendre compte lorsque l'on rencontre quelqu'un de bienveillant, qu'on a essayé des choses par le passé qui ne relevaient pas de l'amour. Mais comme on ne s'est pas trop forcé, ce n'est pas si grave.

 

Néanmoins, la prostitution est une forme de violence dans laquelle le corps est réduit à un mécanisme, un objet que l'on peut vendre.

 

Comment rétablir un rapport plus sain à leur corps et à leur sexualité ?

Gisèle George : Les parents trouvent cela difficile d'aborder la sexualité. Et il est vrai que ce n'est pas facile de parler de sexualité avec ses enfants. Il faut susciter leur questionnement, parler des transformations que subissent leur corps. A cet âge-là, l'enfant a un dégoût de son corps et il va se comparer à ses copains. Il faut leur dire qu'ils passeront de la phase chrysalide au papillon. Il est aussi important d'expliquer à un enfant ses premières transformations que de lui montrer comment se brosser les dents. Nous sommes face, à l'école notamment, à un réel déficit d'information. Par ailleurs, si on expliquait aux enfants de 12 ans la sexualité et les MST à l'école, je suis persuadée que les parents ne verraient pas cela d'un bon œil. Les parents ont tendance à penser que cela donne des idées à leurs enfants, mais ils n'ont pas besoin de nous pour cela ! Il faut essayer d'harmoniser l'esprit de l'enfant dans une société qui fait de nos corps une mécanique. Regardez la publicité, vous n'êtes jamais assez beau, votre corps n'est jamais assez bien.  

 

*Cet article est une mise à jour de Prostitution dans les collèges : mais comment en est-on arrivé là ?, publié sur Atlantico en octobre 2014

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