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Primaire ouverte… ou prise en otage : mais au fait, des électeurs de gauche ou de ceux du FN, lesquels mentiraient le plus en déclarant adhérer aux valeurs républicaines de la droite et du centre ?
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Intrusion

Primaire ouverte… ou prise en otage : mais au fait, des électeurs de gauche ou de ceux du FN, lesquels mentiraient le plus en déclarant adhérer aux valeurs républicaines de la droite et du centre ?

Alors que les camps de Nicolas Sarkozy et d'Alain Juppé s'accusent de manipulation réciproque, en misant sur le vote des électeurs de gauche pour les uns et des sympathisants frontistes pour les autres, reste à savoir lequel de ces électorats "externes" serait le plus proche des valeurs de la droite.

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet, ancien Président de l’Observatoire de l’extrémisme, est chroniqueur, directeur de la Revue Civique et initiateur de l’Observatoire de la démocratie (avec l’institut Viavoice) et, depuis début 2020, président de l’institut Marc Sangnier (think tank sur les enjeux de la démocratie). Son compte Twitter : @JP_Moinet.

 

 

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Atlantico : Depuis plusieurs jours, la question de la participation à la primaire de la droite et du centre d'électeurs qui n'appartiendraient pas "naturellement" à ce corps électoral fait beaucoup parler. Au-delà de toute considération morale, quelle participation "pirate" serait la moins justifiée, entre celle des sympathisants FN et celle des électeurs de gauche déçus du quinquennat Hollande ? Quels électeurs sont les plus éloignés des valeurs républicaines de la droite et du centre ?

Jérôme Fourquet : Même si vous avez pris des précautions dans l'intitulé de votre question, on est quand même ici sur un jugement de valeurs, avec un débat assez biaisé par les intérêts des uns et des autres. Il ne vous a pas échappé que dans le camp sarkozyste, on parle de sabotage ou de trucage de l'élection au cas où des sympathisants de gauche viendraient voter en nombre. Ce à quoi les partisans d'Alain Juppé rétorquent, en s'appuyant sur des données de sondages, qu'on aurait aujourd'hui à peu près le même volume de personnes qui viendraient voter depuis les rangs de l'extrême-droite, ce qui poserait là aussi problème.

Il faut être prudent avant de savoir si ces phénomènes vont réellement se produire. On sait d'expérience que les primaires recrutent massivement leurs votants dans les rangs du parti qui organise la primaire. Un tel cas de figure serait donc assez atypique. Ce qui me semble intéressant, c'est de s'interroger sur les raisons pour lesquelles ce phénomène atypique pourrait se produire. La raison principale, c'est que nous sommes dans un climat politique tout à fait particulièr où le Front national pourrait être au 2nd tour, ce qui est loin d'être acquis pour la gauche. Dans ce cadre-là, la primaire de la droite revêt une importance toute particulière car pour beaucoup d'observateurs, celui qui serait désigné candidat aurait de très sérieuses chances d'être le prochain président de la République.

Pour revenir à votre question, on sait qu'il y a une certaine porosité entre les électorats du Front national et des Républicains, en témoigne le "siphonnage" des voix frontistes par Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007. Tout du moins entre certaines franges de ces électorats, qui peuvent faire des "aller-retours". La porosité est plus grande de ce côté-là que du côté de la gauche.

Une bonne partie de la progression de Marine Le Pen et du Front national sous le quinquennat Hollande s'est faite au détriment de la droite. Il y a plus d'anciens électeurs de droite dans les rangs du FN que d'anciens électeurs de gauche. On a vu notamment en Île-de-France lors des dernières élections régionales des reports du FN sur la droite au deuxième tour (cela a permis notamment à Valérie Pécresse de battre Claude Bartolone et la gauche). Pour les départementales, dans les cantons où le FN était absent du deuxième tour, son électorat s'est très fortement reporté sur la droite, et non pas sur la gauche.

Il y a donc des proximités plus fortes dans ce sens-là, c'est assez évident.

Maxime Tandonnet : Le problème, c'est que l'on discerne mal ce que sont les "valeurs de la droite et du centre" et elles ne sont définies nulle part... On peut les ressentir vaguement, autour d'un attachement au libéralisme économique et à l'entreprise, l'acceptation de la modernité et de l'ouverture internationale et européenne, le souhait d'un renforcement de l'autorité de l'Etat. Le fond de l'idéologie FN semble très éloigné de ces valeurs, autour notamment du rejet de la "mondialisation" et tout ce qui s'y rattache, notamment le libéralisme économique. Sur le plan strictement idéologique, on peut dire sans doute que le courant libéral du PS est davantage compatible avec "la droite et le centre". Maintenant les choses sont plus compliquées car il y a une frange de la gauche qui pourrait se retrouver dans le discours anti-mondialisation du FN. Et il y a sans doute aussi une partie des électeurs de la "droite et du centre" qui se retrouvent dans cette anti-mondialisation. 

Jean-Philippe Moinet : Pour moi, aucun tri sélectif d’électeurs n’est possible, ni souhaitable, dans le cadre de la primaire de la droite et du centre. Car cette primaire est par définition ouverte. A partir du moment où la carte d’adhérent à un parti n’a pas été retenue comme le critère de participation à cette primaire – et c’est très heureux pour la droite et le centre, compte tenu de la faiblesse de représentation des partis (de tous les partis)  l’acte civique du vote est bien sûr libre. Tous ceux qui se reconnaissent, et l’expression a bien sûr son importance, dans "les valeurs républicaines" de la droite et du centre (au-delà des programmes des uns et des autres), peuvent donc, et même doivent civiquement, participer à ce vote, qui peut favoriser un grand ressourcement de notre démocratie, qui en a bien besoin. On ne saurait donc imaginer une sorte de tour de contrôle triant ceux des électeurs qui seraient acceptables, ceux qui ne le seraient pas ! La question de l’origine politique des électeurs, pour ceux qui l’ont posée, me paraît à la fois étrange, inquiétante et absurde. Au nom de quel principe supérieur, devrait-on préférer les déçus du hollandisme ou, inversement, les déçus du lepénisme ? Nicolas Sarkozy et ses soutiens sur ce sujet sont, selon moi, tombés dans une grande méprise ou confusion. Les électeurs du FN version Marine Le Pen, on le sait, sont pour partie attirés par elle par un discours et des orientations socialo-nationalistes et hyper-étatistes. Ainsi, d’anciens électeurs de gauche ont basculé directement au FN, par exemple dans le Nord-Pas-de-Calais. Alors, parce qu’ils ont été trés déçus du hollandisme, il faudrait barrer la route de la primaire de la droite et du centre à des électeurs égarés au FN ? Bien heureusement, en démocratie, cette police des frontières politiques est impossible à mettre en place. Il est plus que curieux d’avoir laissé entendre qu’elle pouvait s’imaginer ! C’est une idée absurde et elle serait, pour la droite et le centre, totalement contreproductive : elle refoulerait hors de ses frontières des électeurs désireux de rejoindre cette famille politique. C’est ce qui s’appelle une attitude repoussoir.

Au vu des programmes des uns et des autres (Marine Le Pen pour le FN, François Hollande, Arnaud Montebourg voire Emmanuel Macron pour la gauche) et des propositions des candidats de la droite, quels électeurs auraient le moins intérêt à venir voter à cette primaire ?

Jean-Philippe Moinet : Personne ne le sait vraiment, d’autant que ce n’est pas tout à fait en ces termes que les électeurs se déterminent. Des instituts parmi les plus sérieux, comme le CEVIPOF-Sciences Po, ont évalué (en l’occurence avec Ipsos), à partir d’un échantillon exceptionnellement important de Français (20 000 personnes), le pourcentage de ceux qui disent vouloir participer à cette primaire. La projection quantitative qui a été faite des intentions déclarées aboutissait, dans la dernière livrée de cette étude fin septembre, à environ 3 millions d’électeurs. Les électeurs qui proviendraient des déçus du hollandisme représenteraient environ 10% de cet ensemble, la proportion est assez voisine pour les électeurs provenant du FN de Marine Le Pen. Cela fait donc environ 20% au total de nouveaux électeurs, potentiellement, pour la droite et le centre. Sans être très substantielle, ce n’est pas négligeable comme part de marché gagnée ! Les programmes ou propositions des uns et des autres ne sont que l’un des nombreux critères qui déterminent le vote. On le sait bien, il y a aussi le discours, l’attitude, les impressions, les bilans aussi, les parcours, les alliés... toute une série de critères qui font la participation électorale et le choix pour tel ou tel candidat. Ceux des électeurs qui auraient le moins intérêt à venir voter sont ceux qui se désintéressent complètement du choix du futur président de la République (car il apparaît que le gagnant de cette primaire sera bien mieux placé que le candidat de la gauche pour gagner la présidentielle de 2017). Ces électeurs les moins intéressés sont situés vraiment aux extrêmes, ou parmi ceux qui votent le plus rarement. Ils peuvent aussi être parmi ceux qui considèrent qu’il n’y a aucune différence entre les deux grands favoris de cette primaire, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy, en somme que c’est "bonnet blanc et blanc bonnet". Je pense que la campagne de Nicolas Sarkozy, avec ses saillies sémantiques volontairement clivantes et au fond buissoniennes, a pu augmenter sérieusement le nombre d’électeurs qui pensent qu’il y a une grande différence entre les deux hommes. Je pense donc aussi que sa campagne et ses sorties, par exemple sur les Gaulois ou les réfugiés comparés (à Calais) à des "dégâts", a braqué contre lui des électeurs de la droite républicaine, du centre et des déçus du hollandisme, sans pour autant attirer à lui des décus du lepénisme. Car l’original est toujours préféré à la copie. Nous verrons si, au-delà des estimations actuelles des instituts de sondages, le rendez-vous électoral du 20 novembre confirmera cette règle.

Maxime Tandonnet : Il me semble que ce sont les électeurs du FN qui ont le moins intérêt a voter aux primaires de la droite et du centre. Sur le plan de la proximité idéologique, je l'ai dit, les choses sont très floues, notamment parce que la « droite et le centre » ne savent plus vraiment qui ils sont et paraissent très divisés. La bataille se jouent plutôt sur les passions que sur la raison. Elle se joue sur les sentiments qu'inspirent les candidats. Il y a une différence importante entre les sympathisants FN et les socialistes. Les premiers sont convaincus, par la force des sondages, d'avoir leur « champion » présent au second tour des présidentielles. Dès lors, ils se focalisent sur cette personne. Les socialistes ne sont pas du tout dans la même situation. Ils sortent de cinq années de pouvoir dans des conditions dramatiques. Ils savent que leur représentant sera probablement éliminé dès le premier tour. Ils sont donc bien davantage intérêt à voter pour sélectionner celui qui sera le moins éloigné de leur sensibilité. Ils anticipent ainsi, avec cinq mois d'avance, sur le second tour des présidentielles qui a de bonne chance d'opposer un candidat FN et de la droite et du centre, annonçant une possible « union républicaine ». 

Jérôme Fourquet : Il appartient à chaque électeur de se positionner sur ces sujets-là. Mais Alain Juppé rappelait jeudi soir sur France 2 qu'on a souvent tendance à mettre des gens dans des cases électorales, alors que les choses sont plus complexes. Quand on dit qu'une partie de l'électorat de gauche pourrait aller voter à la primaire de la droite, on ne parle pas forcément des électeurs de gauche les plus militants et les plus politisés. François Hollande faisait 57% à Bordeaux au deuxième tour de la présidentielle, et deux ans plus tard, Alain Juppé faisait plus de 60% au premier tour des municipales. Manifestement, des gens ont donc voté Hollande à la présidentielle et Juppé aux municipales. Ce phénomène n'est pas propre à Bordeaux. La circulation d'une frange de l'électorat a toujours existé, avec une certaine tendance à se développer ces dernières années.

L'aspiration de tous les grands partis, c'est de rassembler le plus largement possible, notamment quand on se veut héritiers de la tradition gaulliste et qu'on s'appelle Les Républicains. Si ce nom a été choisi, c'est aussi pour essayer de montrer qu'on avait vocation à essayer de rassembler très largement. Dans ce cadre-là, il est forcément intéressant d'accueillir des déçus du hollandisme. Après tout, François Hollande a été élu par près de 52% des Français, et ce n'était pas forcément 52% de gens de gauche.

Là où cela devient un enjeu stratégique, c'est encore une fois parce que la primaire de la droite possède un statut très particulier cette année, et d'autre part parce que la pression en raison du fait que les apports de ces électeurs non issus des Républicains sont de nature à modifier le rapport de force interne. Si l'électorat qui vient du FN ou de la gauche répartissait ses voix de manière homogène entre les candidats de la droite, je pense qu'on ne ferait pas d'articles d'issus. Mais une bonne partie de ceux qui viennent du FN voteraient pour Nicolas Sarkozy, alors que ceux qui viennent de la gauche se reporteraient, eux, encore plus nettement sur Alain Juppé.

Venir voter à la primaire d'un autre parti que celui dont on se sent le plus proche ne reflète-t-il pas quelque part une dérive de nos systèmes politiques ?

Maxime Tandonnet : En soi, c'est bel et bien le principe de "primaires ouvertes" qui s'applique. Il a été décidé d'un commun accord au nom d'un principe d'unité du corps électoral. Le remettre en cause aujourd'hui ne serait pas correct. Mais au-delà, les évènements en cours soulignent la décomposition de la vie politique française: des responsables politiques, de l'extrême droite à l'extrême gauche, obnubilés par leur destin personnel et l'ivresse élyséenne. La droite déchirée par la bataille d'ego, incapable de se parler et de mettre d'accord sur le nom du meilleur candidat dans l'intérêt de la France. La personnalisation de la vie politique au détriment du débat d'idées atteint partout son paroxysme. Les enjeux de la vie électorale se cristallisent autour d'individus et non sur un choix d'avenir collectif. Les primaires exhalent un dangereux parfum nihiliste. Elle donnent le sentiment que leur objectif est de se choisir une idôle plutôt qu'un avenir collectif. Paradoxalement, elles traduisent l'affaissement de l'esprit républicain – l'intérêt général – et la montée du culte de la personnalité, essence même de l'extrémisme. Au-delà des digressions narcissiques, quelle est l'orientation, la ligne, l'ambition, le programme d'une future majorité d'alternance ? Nul n'en a la moindre idée. Ces primaires préparent sans doute un nouveau désastre sur le quinquennat 2017-2022 et ouvrent une porte sur l'abîme en 2022. 

Jean-Philippe Moinet : Non, car cette question ne vaut que pour une faible part de l’électorat annoncé pour cette primaire. En plus et surtout, les électeurs se sentent aujourd’hui encore plus libres qu’hier. S’ils veulent passer de Mélenchon à Le Pen, c’est leur problème ! La volatilité électorale est en tout cas un phénomène qui s’est accentué depuis plus de 20 ans. Aujourd’hui, l’appartenance à un parti (en l’occurence il ne s’agit pas de la primaire "du parti LR" mais bien de la primaire "de la droite et du centre", ce qui est trés différent), oui, cette appartenance partisane n’est plus du tout ce qu’elle était jadis. C’est d’ailleurs pour cette raison, à droite, pour l’accession à la présidence du parti LR en 2014, qu'il n’y a eu qu’un seul candidat sérieux, Bruno Le Maire, à vouloir concourir en-dehors de Nicolas Sarkozy. François Fillon y a finalement renoncé, après "l’affaire" qui l’a brutalement opposée à Jean-François Copé sur la régularité du scrutin précédent. Nicolas Sarkozy a dit alors qu'il s’était sacrifié pour ce poste. Quant à Alain Juppé, il avait déja donné : en effet, en ayant présidé le RPR et en étant le Président fondateur de l’UMP en 2002 (ce que tout le monde, en Sarkozie, semble avoir oublié aujourd’hui), il a considéré que ce poste partisan était fait pour un autre. Dès 2014, il montrait aussi qu’il n’avait plus rien à démontrer en matière de leadership pour la famille gaulliste, libérale et centriste. Une famille qui pourrait donc, avec cette primaire, élargir son espace. C’est tout le mal qu’on lui souhaite !

 

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