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Une femme récolte du blé dans un champ à la périphérie de Faridabad en Inde. Les prix du blé ont atteint un nouveau record le 16 mai 2022 après que l'Inde a décidé d'interdire les exportations face à une vague de chaleur.
Une femme récolte du blé dans un champ à la périphérie de Faridabad en Inde. Les prix du blé ont atteint un nouveau record le 16 mai 2022 après que l'Inde a décidé d'interdire les exportations face à une vague de chaleur.
©Money SHARMA / AFP

Pénurie

Pouvons-nous encore éviter la catastrophe alimentaire qui vient ?

Alors que les exportations de céréales en provenance d’Ukraine ont drastiquement diminué, le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, a appelé à agir pour faire face à la crise alimentaire mondiale.

Jean-Marc Boussard

Jean-Marc Boussard

Jean-Marc Boussard est économiste, ancien directeur de recherche à l’INRA et membre de l’Académie d’Agriculture.

Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont La régulation des marchés agricoles (L’Harmattan, 2007).

 

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Atlantico : Les exportations de céréales et d'oléagineux de l'Ukraine ont pour la plupart cessé et celles de la Russie sont menacées. Ensemble, les deux pays fournissent 12 % des calories échangées. Les prix du blé, en hausse de 53 % depuis le début de l'année, ont encore bondi de 6 % le 16 mai, après que l'Inde a annoncé qu'elle suspendait ses exportations en raison de la canicule. Antonio Guterres prédit une pénurie alimentaire mondiale. Quelle pourrait être l’ampleur de la crise alimentaire ? Quels vont être les pires problématiques ?

Jean-Marc Boussard : La neutralisation de deux gros exportateurs mondiaux de produits agricoles de base (blé, maïs, tournesol, et autres) représente évidement un gros choc sur les marchés. Ceux-ci réagissent, comme c’était prévisible, par de fortes augmentations de prix. 

Du fait de ce que les économistes appellent la « faible élasticité de la demande », les prix agricoles, en effet, sont plus sensibles que d’autres à des variations de l’offre : Lorsque l’offre diminue, il faut bien réduire la demande, et, pour cela, décourager l’achat des consommateurs les moins motivés en augmentant les prix. Cela fonctionne très bien sur la plupart des marchés, parce que beaucoup de gens acceptent l’idée de ne pas acheter si c’est trop cher. Mais quand il s’agit de nourriture, les consommateurs sont prêts à se priver de tout pour manger quand même... Dès lors, les prix peuvent atteindre des sommets avant que les plus pauvres ne soient forcés de se retirer (et par conséquent de mourir !)...

En outre, la « spéculation » intervient aussi : puisque tout le monde s’attend à ce que les prix augmentent, il est tentant d’essayer de faire fortune en achetant pendant que les prix sont encore raisonnables pour espérer revendre quand ils seront au plus haut... et cela augmente encore la pénurie immédiate !

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C’est pour ces raisons que la diminution, consécutives à la guerre, des offres Ukrainiennes et Russes sur les marchés de matières premières agricole risquent d’avoir des conséquences dramatiques, avec la mort par inanition des consommateurs les plus pauvres. 

Cela dit, et dusse-t-on décourager les spéculateurs, il faut tout de même relativiser les choses : certes, les offres de l’Ukraine et de la Russie représentent des parts substantielles des échanges internationaux de produits agricoles de base, mais ceux-ci ne représentent que des fractions de la consommation totale. Dans la vaste majorité des pays, la production locale représente une part très significative de la consommation alimentaire. Par ailleurs, dans beaucoup de pays également, il existe des « stocks de sécurité » qui devraient participer à l’atténuation du problème.

En réalité, le problème probablement le plus grave, quoique peu mis en avant, concerne la disparition des usines de fabrication d’engrais. Les Ukrainiens, et, à un moindre degré, les Russes, avaient ces dernières années acquis un véritable monopole en la matière. Ces produits n’étant plus disponibles, il faut s’attendre à une baisse de la production agricole mondiale dans les prochaines années... et c’est peut-être là que se trouve le cœur du problème, à moins que, la paix revenant, les stocks d’engrais soient remis sur le marché...

Est-il possible de mettre en place des choses pour limiter ou éviter la catastrophe alimentaire ?

Les possibilités sont nombreuses ! 

Certaines vont se mettre en place « spontanément », en particulier chez les belligérants eux-mêmes. D’abord, parce que la production n’a pas baissé autant qu’on le dit : la guerre a éclaté alors que les récoltes de 2021 étaient faites, et celles de 2022 pas encore semées. La quantité produite en 2021, tant en Ukraine et en Russie avait battu des records, et il faudra bien en faire quelque chose ! Les récoltes de 2022, elles, vont avoir diminué, en particulier en Ukraine, mais pas totalement, parce que beaucoup de régions sont en dehors des zones d’opérations militaires. Dans l’immédiat, le blocus des ports de la Mer Noire complique les exportations, mais il existe des solutions de transport ferroviaire - il est vrai plus faciles à mettre en œuvre pour la Russie vers la Chine que pour l’Ukraine vers l’Europe, où il faut transborder les charges utiles d’un wagon à l’autre à la frontière à cause de l’incompatibilité des écartements de voies ferrées. Il faut donc s’attendre à une baisse significative, mais pas catastrophique de l’offre mondiale.

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Par ailleurs, dans les pays qui sont loin de l’autosuffisance alimentaire, il existe tout de même des procédés éprouvés de limitation des décès dû à la sous-alimentation. Ce sont ceux qui ont été expérimentés avec succès dans la France et l’Allemagne de la seconde guerre mondiale, les « cartes de rationnement », qui ont évité beaucoup de morts de faim entre 1940 et 1946...

Enfin, dans le long terme, beaucoup de pays pourront éviter la répétition de catastrophes comme celles qui les menacent actuellement en augmentant leur propre production.Cela passera sans doute par beaucoup de mesures qui scandaliseront les écologistes... tout au moins jusqu’au moment où l’on pourra considérer l’espèce humaine comme une espèce menacée...

Les moyens que nous avons à notre disposition pour faire face, sur le plan national, européen et mondial, sont-ils à la hauteur des enjeux ?

En ce qui concerne l’Europe, il ne fait aucun doute qu’elle pourra « s’en sortir ». Peut-être, dans la pire des hypothèses, faudra-t-il réduire un peu la consommation de viande et de produits laitiers, gros consommateurs de céréales pour l’alimentation du bétail.  .. Mais dans le long terme, il existe encore beaucoup de possibilités d’augmenter la production, et d’avoir de ce fait une ration « raisonnable » pour tous les consommateurs. Il n’est pas utopique de pouvoir se passer de l’Ukraine et de la Russie si les circonstances l’exigeaient. Le plus grave, c’est que ces solutions ne correspondent pas aux désirs des « écolos », avec sans doute l’accroissement des usages d’engrais minéraux et de pesticides. Mais il y a tout même beaucoup à parier qu’entre l’idéologie écologique et l’accroissement des pénuries, les électeurs choisiront plutôt de combattre les secondes. 

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La situation de beaucoup de pays du Tiers Monde, en revanche, est plus préoccupante. Des pays comme l’Egypte ou l’Algérie pourraient beaucoup souffrir, du fait de leur dépendance exagérée aux importations alimentaires. Il y a longtemps que des politiques plus musclées en matière d’offre agricole leurs sont proposées par tous les organismes internationaux... Mais ces politiques sont difficiles à mettre en œuvre, et leur efficacité n’est pas toujours démontrée... En tout cas, il s’agit bien de politique, avec des interventions lourdes des états. En matière alimentaire, une fois de plus, on voit bien qu’il est impossible de laisser le marché résoudre tous les problèmes... Cela justifie l’existence des politiques agricoles et alimentaires... Et c’est sans doute l’absence (ou la courte vue) de ces dernières qui sont à l’origine de nos difficultés présentes.

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