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Le magazine américain Vanity Fair a accusé l’application de détruire fondamentalement notre rapport au couple et à la séduction.
Le magazine américain Vanity Fair a accusé l’application de détruire fondamentalement notre rapport au couple et à la séduction.
©Reuters

Amour 2.0

Pourquoi Tinder est plus le reflet que la cause des nouvelles relations “amoureuses”

Si Vanity Fair accuse l'application Tinder d'avoir modifié en profondeur les habitudes en matière d'amour et de séduction, c'est dans une certaine dénégation de certaines composantes économiques, sociales et historiques qui ont pu permettre aux notions de couple, de sexualité et d'amour d'évoluer jusqu'à aujourd'hui.

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini est docteure en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et correspondante au Centre de Recherche sur les Médiations de l’Université de Lorraine. 

 

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Atlantico : Récemment, Tinder a fait  l’objet d’une polémique : le magazine américain Vanity Fair a accusé l’application de détruire fondamentalement notre rapport au couple et à la séduction. Faut-il y voir une analyse réaliste et cohérente ou s’agit-il d’un parti pris idéologique ? Est ce que Tinder est une cause, ou simplement le symptôme d'une modification des mœurs ?

Nathalie Nadaud-Albertini : Il est difficile d’imputer à un objet médiatique la responsabilité d’un changement de mœurs. Ce genre de propos ne relève pas plus d’une analyse réaliste que d’un parti pris. Il s’agit davantage d’une norme touchant à la façon de considérer les médias.

Depuis le XIXème, il est d’usage de les dépeindre comme une menace pour la société et l’individu. En effet, la Révolution Industrielle et l’essor des médias ont été concomitants, de sorte qu’avec l’exode rural on a craint qu’extrait des liens de sa communauté d’origine l’individu ne se retrouve atomisé dans un univers anonyme, menaçant et déshumanisé, et de fait livré au règne tout-puissant des médias qui lui injecteraient directement leurs idées dans le cerveau. Sans la possibilité d’esprit critique que permettent les échanges au sein du groupe de pairs. On s’inquiétait donc de la disparition de l’humain, de sa Raison et de sa capacité à entretenir des relations avec autrui.

Le cas de Tinder s’inscrit dans cette norme. En effet, au fond c’est la disparition de ce qui fait l’humain et de certaines règles régissant les relations humaines que l’on redoute lorsque l’on parle d’une destruction de notre rapport au couple et à la séduction. Donc, selon moi, la polémique à propos de Tinder est avant tout un héritage de normes fortes structurant notre perception collective des médias.

Dans quelle mesure poser les réseaux sociaux et les sites de rencontre en grands responsables des évolutions de notre modèle de séduction, correspond à nier les raisons qui nous y ont mené ? Et quelles sont-elles ?

Les réseaux sociaux et les sites de rencontres ne sont pas plus responsables des évolutions du rapport à la séduction que les annonces matrimoniales du Chasseur Français l’étaient du changement des normes relatives au mariage. Lors de la création de ce support de presse à la fin du XIXème siècle, elles mettaient l’accent sur la situation financière, délaissant le sentiment amoureux. Puis avec la Première Guerre Mondiale, elles ont révélé la difficulté de la situation des "gueules cassées" et des veuves de "poilus". Au fil du temps, elles ont évolué en incluant de plus en plus une description physique et en évoquant la vie intime et sexuelle.

De la même façon, les réseaux sociaux et les sites de rencontres actuels prennent en charge les évolutions du rapport à la séduction. Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte.

Tout d’abord, l’individualisme contemporain qui somme l’individu d’être l’inventeur de sa propre vie. Par rapport au modèle normatif qui a eu cours jusqu’aux années 60, et dans lequel les institutions assignaient à l’individu une place en fonction de son milieu d’origine, l’individu gagne en autonomie. Mais cette liberté a une contrepartie : il faut tout inventer soi-même, vie professionnelle comme personnelle, ce qui engendre une lourde responsabilité et parfois une souffrance importante. Les sites de rencontres servent alors de béquille à l’individu qui cherche à inventer sa vie affective en lui fournissant des occasions et un vecteur de rencontres.

Deuxième facteur : l’évolution des femmes. Certaines font de leur indépendance le maître mot de leur existence aussi bien sur le plan affectif que professionnel, de sorte qu’elles recherchent des relations agréables sans que ces dernières s’inscrivent dans une dynamique de cohabitation contraignante. Le recours aux sites de rencontres leur semble rationnel puisqu’on peut pré-sélectionner les profils et indiquer clairement ce que soi-même on attend d’une relation. Cela leur apparaît également comme un moyen simple : au lieu de se préparer et de sortir après une journée de travail chargée, elles peuvent se consacrer à leur vie personnelle chez elles, derrière leur écran ordinateur, en chaussons et pyjamas. Cet aspect relatif à la tenue qui autorise le lâcher-prise chez soi est important à leurs yeux, car il est un des symboles de l’absence de contraintes liées à la gestion d’un foyer.

D’autres voient dans ces sites un moyen de rencontrer des hommes avec qui fonder une famille. De la même façon, elles apprécieront le fait de pouvoir indiquer ce qu’elles cherchent et voir ce que les hommes recherchent avant de les rencontrer. Cela leur semble plus franc. Certaines verront leurs attentes satisfaites, d’autres pas.

Un troisième facteur est à prendre en considération : l’allongement de la durée des études. Si on compare à ce qui avait cours avant les années 60, la majeure partie de la population masculine et féminine fait des études plus longues. On diffère de fait l’âge du mariage. Et entre temps, on entretient des relations plus ou moins durables. Ces dernières sont associées à une plus grande liberté dans le rapport à la sexualité, ce qui fait que les hommes comme les femmes se sentent plus à l’aise avec l’idée de relations pour le plaisir. Il ne s’agit pas nécessairement de rencontres d’un soir, même si elles existent, mais de relations non contraignantes dans lesquelles on ne se projette pas sur le long terme. Cela n’exclut pas pour autant que, dans certains cas, ces relations débouchent finalement sur la fondation d’une famille. Mais au début, aucun des deux partenaires n’avaient fait de tels projets. Il s’agissait pour eux d’une relation agréable mais temporaire.

Il existe un quatrième facteur : la façon dont la crise modifie les modes de vie. En effet, la difficulté à trouver un emploi stable fait que l’on vit de moins en moins seul : on est en collocation ; ou on habite avec ses parents ou des personnes de sa famille. Dans ce contexte, avant d’avoir une situation professionnelle fixe, on envisage plus difficilement de se projeter dans des relations durables susceptibles de déboucher sur le mariage. En effet, dans la culture occidentale, se marier équivaut à fonder son propre foyer, et ce dans un endroit distinct de celui où réside sa famille d’origine. Ce n’est possible que lorsque l’on a des revenus stables.

Dernier facteur que je citerai ici : la "banalisation du divorce".  Après plusieurs années de vie en couple, les divorcé(e)s se demandent comment faire pour rencontrer quelqu’un. Craignant de ne plus maîtriser les codes de la séduction, beaucoup se retrouvent aussi incertain(e)s et anxieux/anxieuses que des adolescent(e)s. Le recours aux réseaux sociaux et aux sites de rencontres les rassurent, dans la mesure où on peut regarder les profils, se faire une idée des personnes d’après la façon dont elles se présentent, discuter en ligne avant une éventuelle rencontre IRL ("in real life") etc.

Vanity Fair accusait notamment Tinder de faciliter l’adultère, en prétendant que 30% des inscrits "célibataires" seraient en fait mariés. Tinder défend des statistiques beaucoup plus dérisoires (1.7%). Dans un cas comme dans l’autre, qu’est-ce que cela traduit du modèle du couple heureux et fidèle aujourd’hui ?

Cette polémique est révélatrice du travail normatif à l’œuvre dans la société concernant le modèle du couple constitué par la fusion de deux individualités qui, mues par un idéal d’amour romantique et monogame, se confondent pour former une seule entité, un seul projet de vie qui prend la forme d’un mariage stable et durable associé au fait d’être parents. Même si ce modèle demeure à la fois un idéal et la norme à partir de laquelle s’effectue la socialisation, il semble moins évident que pour les générations passées. En effet, il cohabite avec des pratiques hétérogènes entamant quelque peu son unicité en tant que référence normative : les célibataires désireux/désireuses de préserver leur autonomie, les personnes divorcées ou séparées continuant à exercer ensemble leur rôle de parents, les familles monoparentales, les familles recomposées, les couples non désireux d’être parents, les couples non cohabitant, les couples qui, ne voulant être unis que par le sentiment amoureux dont il est par définition impossible de prédire la durée, ne se projettent ni dans l’avenir ni dans un projet totalement commun etc.

Par conséquent, la norme de l’amour fusion se modifie pour s’ouvrir sur un modèle respectant davantage l’identité de chacun, son autonomie. Cet autre modèle permet de conjuguer à la fois trajectoire personnelle autonome et trajectoire commune. Il intègre l’idée d’un accord que l’on se donne, comme une sorte de contrat résultant d’ajustements successifs. Dans ce cadre, pour certains couples, le polyamour est tout à fait acceptable. Se présenter comme célibataires pour rester conformes à la norme ne posera pas alors aucun problème aux partenaires formant le couple initial. En revanche, les tiers connus via les sites de rencontres peuvent ne pas partager leur conception de la relation amoureuse, se sentir dupés et être déçus… 

Les applications comme Tinder reposent sur un modèle de drague presque industriel, consumériste, où l’on peut refuser les profils par dizaines et en accepter autant d’autres. Bien qu’il ne s’agisse que de la réponse à une évolution indépendante de ces plateformes, que traduit-elle également ?

Ce genre d’applications peut effectivement donner le sentiment de parcourir un catalogue, de sorte qu’on a vite fait de rallier la norme de défiance vis-à-vis des médias en se rabattant sur une dénonciation de la perte de l’humain au profit d’une logique consumériste. Toutefois, si on essaie de voir plus loin, on s’aperçoit que ces applications traduisent la norme d’ouverture sur des tiers, de choix et d’ajustement constant de la relation de la part des partenaires décrite ci-dessus. C’est-à-dire que l’on n’est pas dans une rencontre où seules deux personnes cherchent à se connaître avec pour objectif une relation amoureuse inspirée du modèle romantique. On se situe dans un schéma où plusieurs personnes se rencontrent simultanément. Au fil des affinités, on choisit de nouer des liens et on apprend à s’ajuster en déterminant quel type de relation on aura (amicale, amoureuse, durable, éphémère, IRL, uniquement épistolairo-numérique etc.).

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