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Pourquoi rendre la France “crédible” aux yeux de ses partenaires européens sera un élément nécessaire mais non suffisant pour une renégociation européenne avec l’Allemagne
©TOBIAS SCHWARZ / AFP

Réformes structurelles

Pourquoi rendre la France “crédible” aux yeux de ses partenaires européens sera un élément nécessaire mais non suffisant pour une renégociation européenne avec l’Allemagne

"C'est évidemment l’Europe qui est au cœur de notre projet. Nous ne pourrons pas réussir sans une véritable stratégie européenne. Le couple franco-allemand est le cœur du réacteur de la Zone euro et de l’Union européenne. " a déclaré le leader de "En Marche !" sans pour autant se rendre compte de l'énormité du défi.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico : Le candidat de "En Marche !" a déclaré : "C'est évidemment l’Europe qui est au cœur de notre projet. Nous ne pourrons pas réussir sans une véritable stratégie européenne. Le couple franco-allemand est le cœur du réacteur de la zone euro et de l’UE. Je propose de restaurer la crédibilité française vis-à-vis de l’Allemagne". Alors que le projet de "réorientation européenne" a souvent été porté en France, n'est-il pas illusoire de penser que le retour de la France à une forme de "crédibilité" par rapport à ses engagements passés serait suffisant dans ce cadre ? Si cette crédibilité est nécessaire, est-elle pour autant suffisante ?

Edouard Husson : Il ne suffit pas d'être jeune par l'état-civil pour avoir un programme d'avenir sur l'Europe.  Emmanuel Macron a un programme européen du siècle dernier: le couple franco-allemand, l'euro, le "modèle allemand". Quand je vais me balader sur le site des "Jeunes avec Macron", c'est encore plus ringard: une opposition entre la fourmi "protestante" (l'Europe du Nord, qui tient les critères de Maastricht) et la cigale "catholique" (l'Europe du Sud. Il faudrait leur expliquer que le livre de Max Weber sur capitalisme et protestantisme date de 1905! Et qu'aujourd'hui tout historien sérieux connaît les travaux sur la naissance du capitalisme en pays catholique, dans les monastères cisterciens et les villes d'Italie du Nord au XIIè siècle.  Revenons au présent. Macron se pose en gardien du temple, dans la continuité de Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande. Or cela fait longtemps que le couple franco-allemand n'existe plus. Il n'y a que les hommes politiques français pour ne pas s'en rendre compte. Ou pour le dissimuler à l'opinion et aux marchés. La crise grecque de 2015 a révélé au grand jour une Allemagne dans le pur rapport de force financier. Depuis 2014, l'Allemagne ne joue pas le jeu des "Accords de Minsk" lancés par François Hollande pour mettre fin à la crise en Ukraine. En 2011, Madame Merkel a décidé unilatéralement que l'industrie énergétique allemande sortirait du nucléaire, sans consulter Nicolas Sarkozy. L'Allemagne, en 2007-2008, avait bloqué l'Union méditerranéenne impulsée par la France tout en s'arrogeant le droit d'organiser une Union de la Baltique équivalente. Alors, "restaurer la crédibilité française"? Il faudrait commencer par réaffirmer les intérêts français. C'est la seule façon de se faire respecter des Allemands et de retrouver sympathie auprès de nos voisins européens. Il s'agit de redécouvrir notre vocation de garant de l'équilibre entre Europe du Nord et Europe du Sud.

Ne faut-il pas adopter une autre stratégie pour "réorienter l'Europe" ? En se référant au passé, le mode de négociation français s'est-il montré efficace ?

La faiblesse de tous les candidats sur le sujet européen est très inquiétante. Si nous allions vers un deuxième tour Macron-Le Pen, nous aurions d'un côté le gardien de l'orthodoxie monétaire à la Trichet et de l'autre le simple constat de l'échec de l'Union Economique et Monétaire, sans solution. Mettons-nous dans une perspective gaullienne: évidemment qu'il faut, aujourd'hui, regagner une marge de manoeuvre monétaire. Mais on ne peut pas laisser éclater l'euro, sans plus, c'est-à-dire prendre le risque de déstabiliser le Russie qui a 40% de ses réserves en euros. Macron veut à l'inverse nous engluer dans une Europe croupion, qui provoque, à terme, la désintégration des sociétés. Quant à Marine Le Pen, elle nous chante le Village d'Astérix, mais sans potion magique. Fillon se rappelle  que l'Europe va de l'Atlantique à l'Oural et il intègre la Grande-Bretagne et la Russie à sa réflexion mais sans remettre en cause cette machine à asphyxier l'innovation qu'est la monnaie unique. La seule façon de s'y prendre, c'est une évolution maîtrisée vers un euro "monnaie commune" et non plus "monnaie unique"; l'euro devient le référent, l'étalon d'une constellation de systèmes monétaires nationaux qui se réorganisent en tenant compte de leurs (dés)équilibres sociaux et des exigences de décentralisation liées à l'économie de l'ère numérique. Nous ne savons pas comment le système monétaire international se stabilisera. Quelles vont être les conséquences de la politique néo-rooseveltienne de Trump sur le dollar? Comment le régime chinois, par réaction, va-t-il agir sur le Yuan? Mais le meilleur moyen, pour l'Europe, de reprendre de l'influence sur le système, c'est une forte décentralisation monétaire. La monnaie unique devient un étalon; tandis que la création de crédit se fait au plus près des acteurs économiques. Renvoyons aux Allemands le principe de subsidiarité qu'ils aiment tant brandir.  

Emmanuel Macron indique également "Nous allons appliquer ce que nous avons signé", ce qui semble faire directement référence aux critères du pacte budgétaire européen.  En quoi le mode de gestion "diplomatique" de la France à l'égard de l'Allemagne est-il opérant ? Quelles seraient les pistes à explorer pour permettre de meilleurs résultats ?

Si Emmanuel Macron parle du pacte de stabilité, la France s'est assise dessus dès la période Chirac. Et Macron président oublierait vite sa promesse. Le fils politique de François Hollande a, comme nous savons, des problèmes avec l'histoire. Il s'accroche à une histoire récente qui ringardise la France et il oublie des leçons venues du profond de notre passé. Le Cardinal de Richelieu écrit dans son Testament politique que "les rois doivent bien prendre garde aux traités qu'ils font" et que c'est la condition pour respecter un traité. Macron a tort de s'accrocher à la négociation, catastrophique pour notre pays, du traité de Maastricht. Avec le recul, François Mitterrand a très mal négocié l'euro. Il a commis l'erreur habituelle des Français quand ils négocient avec des Allemands: céder du terrain au départ de la discussion en étant persuadé que l'on se rattrapera par la suite parce qu'on est malin. Ça ne se passe jamais comme cela avec Berlin. Les Français doivent apprendre à négocier à l'allemande: dire d'emblée leur position et faire comprendre au partenaire que c'est non négociable. Quand ils ne croient plus pouvoir remettre en cause le rapport de force établi, les Allemands l'entérinent. C'est ce qu'on appelle la "culture du consensus". Mitterrand aurait pu obtenir un gouvernement économique de la zone euro, à condition de faire comprendre à Kohl que c'était à prendre ou à laisser; au lieu de cela, il a accepté l'union monétaire et confié à ses successeurs la charge de négocier un gouvernement économique de l'UEM devenu illusoire. Le président qui sera élu d'ici quelques semaines devra, pour relancer l'Europe, poser des conditions très claires, et au besoin très dures, à Berlin. Passage à la monnaie commune; renégociation de Schengen; réconciliation avec la Russie etc.... Les thèmes pour relancer l'Europe ne manquent pas. Mais la France n'imposera ses objectifs qu'en parlant à l'Allemagne sur un pied d'égalité. Pas en faisant l'éloge servile d'un "modèle allemand" qui existe désormais plus dans la tête des Français que dans la réalité. 

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