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Pourquoi notre obsession grandissante sur les marchés et les illuminations de Noël en dit long sur notre état
©Reuters

Mon beau sapin

Pourquoi notre obsession grandissante sur les marchés et les illuminations de Noël en dit long sur notre état

Les signes religieux inhérents au discours chrétien tendent à disparaître de l’espace public, mais la folie de Noël ne faiblit pas. Derrière l'aspect hautement commercial, il s'agit en effet d'une période où l'on se fait plaisir.

Patrice Duchemin

Patrice Duchemin

Sociologue de la consommation, enseignant au Celsa et à l'Iscom, rédacteur de l'Oeil LaSer:  www.oeil-laser.com

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Jean-Sébastien Philippart

Jean-Sébastien Philippart

Jean-Sébastien Philippart est philosophe. Il est Conférencier à l'Ecole Supérieure des Arts de Bruxelles. Il est également auteur pour la revue MondesFrancophones.com.

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Atlantico : Alors que nous vivons dans société de moins en moins attachée au religieux et pourtant à l'approche des fêtes, les marchés de Noël se multiplient tout comme les illuminations. La fête de Noël, autrefois fête religieuse, est-elle devenue une simple fête de la consommation ?

Jean-Sébastien Philippart : Rappelons d’abord que le 25 décembre choisi par les chrétiens d’Occident correspond d’abord à la date de la fête romaine du solstice d’hiver qui célébrait le retour du soleil et auquel l’Eglise a substitué un nouveau sens en personnifiant la venue de la lumière. Il paraît naturel, en cette période où le soleil est au plus bas, que la société ressente le besoin quasi rituel, comme chez les Romains, de s’adonner à la libre dépense propre au moment festif, au beau milieu d’une débauche d’illuminations. Sur le plan anthropologique, il n’y a pas de fête sans excès.

Maintenant, il est vrai que les signes religieux inhérents au discours chrétien tendent à disparaître de l’espace public qui n’assume plus ses racines évangéliques. Le fait que l’on parle de plus en plus des vacances d’« Hiver » (au lieu de « Noël ») est particulièrement symptomatique. Si le marketing nous détourne en quelque sorte de l’au-delà, il ne faut pas oublier la pression exercée par le laïcisme doublé d’une litanie multiculturaliste soucieuse de ne pas heurter la sensibilité des autres cultures (en déniant la sienne). Sans parler d’une mentalité catholique moderne et complice qui croit se repentir des fautes passées en enfouissant son identité. Autrement dit, Noël demeure probablement une fête importante, mais vécue en privé.

Patrice Duchemin : La fête de Noël a toujours été liée à la religion mais aussi à la consommation. Mais elle est avant tout une fête de famille. D'ailleurs, on remarque que de nombreuses familles qui ne sont pas chrétiennes la célèbrent. C'est le moment où l'on achète des cadeaux, on cuisine ensemble, on achète à boire et à manger dans le but de partager. De fait, Noël devient commercial, puisque les familles vont consommer des produits. Mais soyons honnêtes, il n'y a aucune fête qui ne soit pas commerciale !

Dans les marchés de Noël, les familles achètent des décorations de Noël : des guirlandes, des bougies, des lumières et des Pères Noël. Typiquement, ce personnage n'a rien à voir avec la religion, il a été inventé par Coca-Cola, c'est une invention marketing. Mais depuis, tout le monde y croit parce qu'il est l'expression ludique de tout ce que l'on espère. Tout comme pour le loto, on lui formule des vœux, des souhaits, en espérant que ces derniers soient réalisés. 

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Faut-il voir dans les préparatifs et dans l'importance accordé à cette fête une forme de satisfaction immédiate et donc un sur-investissement du temps présent ?

Jean-Sébastien Philippart : Le temps de la fête est par définition le temps du divertissement qui cherche d’abord à se désinvestir du quotidien et de son caractère répétitif. L’effet recherché est la sensation de rupture par rapport au temps qui s’écoule habituellement. Or si la monotonie tend à nous couper les uns des autres, le temps de la fête est un temps de rassemblement. On pense ce que l’on veut du « sur-investissement » marketing, il est fait qu’en cette période nous partageons pour beaucoup d’entre nous le même enthousiasme à prendre du plaisir mais aussi à faire plaisir. A nouveau, on pense ce que l’on veut de cette course un peu folle aux cadeaux, cela n’en reste pas moins des cadeaux que l’on se fait. La festive insouciance de Noël ne va pas sans le souci des autres. Et je ne parle pas de toutes ces manifestations de solidarité à l’égard des plus démunis.

Patrice Duchemin : Il y a effectivement un surinvestissement personnel pendant Noël. Car même en période de crise, les gens ne diminuent par leur consommation pendant cette fête. Il n'a jamais été question de se priver. C'est un des rares moments de communion durant l'année où l'on reçoit sa famille, ses amis, où l'ont fait plaisir aux enfants et ceci sans compter. Noël a toujours été une fête d'investissement psychologique. Par exemple, on s'intéresse brusquement à la décoration de sa maison, même si ce n'est que pour deux semaines. Ce n'est pas le budget mis pour les cadeaux qui est important, c'est l'intention humaine qui va être privilégiée.

Noël représente dans la tradition religieuse une célébration de la renaissance et de l'espérance. En quoi le fait de s'attacher moins au religieux au profit de cette satisfaction immédiate témoigne d'une forme de renoncement au futur et à l'avenir ?

Jean-Sébastien Philippart : Encore une fois, toute fête est religieuse dans le sens où elle recrée du lien. Et s’il s’agit de rompre avec la grisaille comme horizon, les festivités sont l’occasion d’envisager les choses autrement. Maintenant, s’il est vrai que le chrétien se doit d’être un témoin de l’espérance au quotidien et pas uniquement de manière occasionnelle, comment peut-il l’être aujourd’hui dans une société qui jouit continuellement de se tourner en dérision ?  

Patrice Duchemin : Noël est à la fois un investissement personnel mais aussi un investissement financier, donc à partir de ce moment-là, on s'inscrit dans l'avenir. Quand vous achetez des décorations de Noël, elles sont ressorties une année après pour la même occasion, donc il n'y a pas de perte. On peut agrémenter les décorations au gré des modes mais fondamentalement on ne jette pas à la poubelle les guirlandes et les boules. Seul le sapin, qui est périssable car naturel, est jeté à la fin des fêtes. On peut même dire que Noël est une fête écologique avant l'heure, car on recycle sa décoration, de même qu'on ramène son sapin de noël pour qu'il soit replanté.

Est-ce que la religion chrétienne s'est réapproprié les codes de la consommation afin de continuer d'exister ou est-elle devenue une simple fête nostalgique englobée par les objets marketings des grandes enseignes ?

Jean-Sébastien Philippart : L’Eglise s’est plutôt approprié les codes de la détresse contemporaine. Elle n’a de cesse de brandir le signifiant « famille » en tant que valeur-refuge dans un monde prétendument atomisé socialement. Noël est donc l’occasion pour elle de faire la publicité de la sainte famille par la mise en scène de la crèche. Mais rappelons que la fête de la Nativité constitue d’abord la célébration iconoclaste d’un Dieu dont la toute-puissance consiste à se faire tout petit. C’est une théophanie (manifestation divine) qui devrait être fêtée à Noël. C’est  l’émouvant tableau d’une famille sur la paille qui attire l’attention et dont on se rappellera autour d’un bon repas.

Patrice Duchemin : Ni l'un ni l'autre. Il n'y a pas de réappropriation de la religion par l'économie et on ne peut pas mesurer le dynamisme d'une religion à l'aune des dépenses ou d'une crise économique.

Ce qu'on note par contre c'est qu'à toutes les époques, Noël comme fête traditionnellement chrétienne favorise le partage, la convivialité. Ce qui est nouveau depuis une dizaine d'année, c'est qu'on consomme différemment : on préfère un plat simple à partager à plusieurs plutôt qu'un beau repas pour peu de personnes. Aujourd'hui, avec internet, les réseaux sociaux, les blogs, il y a toujours le collectif en embuscade. On croise toujours "l'autre", même les personnes âgées sont connectées, donc Noël y compris pour les plus solitaires se fête en se partageant et dans la consommation ça se ressent.

Propos recueillis par Sarah Pinard

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