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Pourquoi la mort de Liu Shaoyo est la goutte d’eau qui a déclenché la révolte des Chinois de France contre ce racisme anti-asiatique passé sous silence
©Reuters

Colère noire

Pourquoi la mort de Liu Shaoyo est la goutte d’eau qui a déclenché la révolte des Chinois de France contre ce racisme anti-asiatique passé sous silence

Parce que la France peine à se dire qu'il puisse y avoir, sur le territoire national, un racisme à l'encontre d'étrangers ou assimilés, mais aussi parce que la sphère médiatique est toujours réticente à évoquer les manifestations réclamant plus de police et de sécurité, la conscience du racisme anti-asiatique est aujourd'hui très faible.

Tarik Yildiz

Tarik Yildiz

Tarik Yildiz est est sociologue et président de l'Institut de Recherche sur les Populations et pays Arabo-Musulmans (IRPAM). Il est également essayiste et notamment l'auteur de Qui sont-ils ? Enquête sur les jeunes musulmans de France (Editions du Toucan/L'Artilleur) et de Le racisme anti-blanc (Editions du Puits de Roulle). 

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Atlantico : Le meurtre dimanche dernier d'un Chinois père de famille, Liu Shaoyo, à son domicile par un policier dans des circonstances encore non élucidées, est à l'origine de plusieurs rassemblements survenus cette semaine à Paris. Ces derniers visaient à dénoncer les violences en général dont fait l'objet la communauté chinoise depuis un certain temps. Quel constat peut-on dresser de la situation ? 

Tarik YildizCela montre que le réflexe communautaire prend de plus en plus d'importance en France. Le temps passant, les gens ont davantage le sentiment d'appartenir à une communauté autre que la communauté nationale. Ce sentiment s'exprime de plus en plus fortement. Cette situation démontre que nous sommes face à des individus qui ont le sentiment de faire face à un deux poids, deux mesures, d'être délaissés par l'État, voire même marginalisés. Ce sentiment est très présent et partagé, ce que nous avons pu constater au cours des dernières années lors de manifestations pour le moins impressionnantes dans la mesure où nous ne sommes pas véritablement habitués à des manifestations communautaires de ce type-là. Elles ont démontré une exaspération très forte et très marquée de la part des membres de la communauté chinoise. À cet égard, certains chiffres, et notamment ceux de la petite délinquance, sont assez parlants dans certains quartiers localisés, comme celui de Belleville à Paris, où la croissance de ce type d'actes est estimée à deux chiffres au cours des cinq dernières années. Par ailleurs, ce qui est un peu compliqué, c'est que l'on ne qualifie pas nécessairement ce genre de délits de racistes ; c'est une agression en tant que telle. Mais la réalité de l'augmentation est bien là. 

Les violences commises à l'égard des Chinois (ou des Asiatiques plus généralement) ne seraient-elles pas la manifestation d'un racisme dont nous n'avions pas conscience jusqu'à présent ? Quels en seraient le moteur ?

En réalité, elles sont d'abord la manifestation d'une faillite de l'État et de sa capacité à faire respecter la loi. Il y a une sorte de vide créé par l'État, qui favorise le développement d'un sentiment assez fort d'insécurité qui va toucher les individus qui paraissent les plus vulnérables.  En règle générale, les agresseurs issus de la petite délinquance vont jeter leur dévolu davantage sur les personnes qu'ils considèrent comme vulnérables, que ce soit le "petit blanc" ou un individu d'origine asiatique. Il y a un caractère et un fond raciste, mais nous sommes quand même dans quelque chose de plus global, caractérisé par la faiblesse de l'État, qui favorise ce genre de comportements.

Ce qui est intéressant, c'est de voir que ce sentiment de deux poids, deux mesures est complètement ressenti par certains membres de la communauté asiatique, qui se sentent comme des cibles privilégiées, car réputées pour ne pas faire de "vagues" en tant que communauté. Dans le cas d'agressions antisémites, certains membres de la communauté juive sont agressés parce que dans la tête des agresseurs, ils ont davantage d'argent que les autres.

Comme pour d'autres sujets, j'ai l'impression que nous avons des difficultés à regarder en face un certain nombre de problèmes. Ceci est un peu contrintuitif pour l'opinion : on a du mal à se dire en France qu'il puisse y avoir un racisme à l'encontre d'étrangers ou assimilés. D'un point de l'expression et de l'exposition médiatiques, cela est très peu relayé parce qu'on a toujours un problème en France avec des manifestations réclamant plus de police et de justice. Cela renvoie à tout un imaginaire qui n'est pas jugé noble par toute une partie de la sphère médiatique. Ainsi donc, la conscience de ce genre de racisme est aujourd'hui très faible si l'on n'est pas directement concerné. 

Comment peut-on interpréter l'implication directe de la Chine dans l'affaire Liu Shaoyo, qui a donc demandé à la France de faire "toute la lumière", mais également de protéger ses ressortissants sur le territoire national ? Jusqu'à quel point cela pourrait-il nuire aux relations entre Paris et Pékin ?

Le traitement médiatique de l'affaire en Chine ou dans des pays tiers fait froid dans le dos, alors même que nous ne disposons pas des conclusions de l'affaire. L'enjeu crucial pour la France, c'est de démontrer que l'ingérence étrangère ne peut pas être permise. Aujourd'hui en France, a priori, nous disposons des capacités pour éviter ce genre d'événement, protéger les citoyens quelle que soit leur nationalité, etc. La réaction chinoise renvoie à une perception de l'État français à l'étranger qui peut être mitigée, parfois perçue comme faible, n'étant pas capable d'assurer la sécurité de tout le monde, ce qui avait déjà pu être souligné par la Chine lors d'agressions de touristes chinois, ou même par le Japon dans des cas similaires. Toutefois, je ne pense pas que cette affaire change la nature de la relation entre la France et la Chine. 

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