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Pourquoi les pères obtiennent-ils moins souvent la garde de leur(s) enfant(s) que les mères ?
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Société

Un homme s'était retranché vendredi 15 février au sommet d'une grue géante installée sur les anciens chantiers navals de Nantes. Il protestait contre le fait d'être privé depuis deux ans de droits de visite et d'autorité parentale sur son fils à la suite d'une condamnation. Un deuxième homme s'est joint à son combat ce samedi matin, en grimpant au sommet d'une autre grue de l'agglomération.

Gérard  Révérend

Gérard Révérend

 

 

Gérard REVEREND est président de l’association familiale progressiste [les papas = les mamans] qu‘il a cofondé en 2006, après avoir été concerné personnellement par la question de la place du père dans les séparations. Grâce à l’éclairage des sciences sociales, l’association a évolué vers une promotion de la coparentalité effective (= accroissement de l’implication paternelle) et de la démocratisation de la sphère privée (égalité homme/femme, nécessité de statuts égaux et de regard social égal pour toutes les formes de famille)

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Atlantico : Comment une situation peut-elle en arriver à un stade aussi poussé de détresse ? Pourquoi les pères n'obtiennent-ils que rarement la garde de leurs enfants ?

Gérard Reverend : Il y a d’abord  un contexte social où la place de l’enfant est devenue cruciale et la parentalité survalorisée. L’enfant a aujourd’hui plus de droits que de devoirs et il s’agit là d’une inversion récente du droit et des stéréotypes sociaux sous-jacents. Les parents privés de leur enfant par décision judiciaire se retrouvent ainsi au banc de la société, y compris en cas de décision dûment  fondée (maltraitance et carences éducatives graves) et en dehors d’un contexte de séparation parentale. Dans le cas de séparation, des situations de ce type existent, bien entendu mais il y a aussi de très fréquentes instrumentalisations avec allégations d’un des parents visant à exclure l’autre parent de la vie de l’enfant. La tendance des tribunaux est alors d’ouvrir le parapluie en écartant le parent injustement accusé puis de laisser la situation en l’état, excluant ainsi un parent de la vie de l’enfant. La jurisprudence européenne en la matière est tout à fait éloquente avec de nombreuses condamnations d’Etats, ayant exclu indûment un parent à l’occasion d’une séparation conflictuelle. Il est tout à fait évident que ce type de situation engendre de très profondes souffrances ; on peut estimer qu’un parent se suicide tous les mois pour de telles affaires.

Atlantico : Pourquoi les juges estiment-ils majoritairement que l'intérêt de l'enfant est d'être auprès de sa mère plutôt que de son père (surtout en bas âge) ?

Quand on pense enfant on continue de penser mère en premier. Il s’agit là d’un materno centrage qui s’ancre de manière historique sur des valeurs supposées religieuses mais aussi dans «  la loi du plus fort » où les rôles sexués sont supposés être « naturels » (au même titre qu’une hiérarchie supposée des races). La glorification maternelle sous Vichy ou le culte de la mère de l’Allemagne nazie nous rappelle combien la question peut être politique… Des discours médico-psychologiques, faisant fi de la preuve, ont pris le relais en donnant une pseudo caution à visage médical parallèlement à l’instauration de politiques publiques très sexistes qui se pérennisent faute d’être correctement réinterrogées (Thierry Bloss , sociologue). On sait pourtant (il s’agit là d’un véritable consensus scientifique) que le père a un rôle très important dans la construction et l’équilibre de l’enfant, et ce dès la naissance. Pourquoi alors en priver l’enfant ?

Par ailleurs les milieux judiciaires sont sous la coupe de leur classe sociale d’origine (modèle père pourvoyeur financier / mère pourvoyeuse de soins à l’enfant, modèle ayant émergé lors de la révolution industrielle et remplaçant le patriarcat rural antérieur). Leur formation en matière de famille reste largement en question laissant toute place aux clichés les plus obsolètes… Il y a aussi un autre facteur c’est que les pères demandent peu la garde principale (environ 20 %) ; les pères demandent plus volontiers une résidence alternée qui est refusée quasi systématiquement si la mère n’est pas d’accord. Enfin et dans la plus grande hypocrisie, les statistiques officielles ont omis de dénombrer les refus de garde alternée… justifiant ainsi implicitement le faible taux de garde au père par leur « désintérêt » pour l’enfant… il n’est pas inutile de préciser que de nombreuses résidences alternées sont refusées alors que les deux parents sont d’accord et au motif que l’enfant n’a pas 5 ans. Autrement dit tout semble bien fonctionner comme : une bonne garde, après séparation, se fait chez la mère, ce que confirme largement les chiffres officiels. En dehors des 15% de garde alternée , la garde principale est attribuée neuf sur 10 aux mères .

Y a-t-il une évolution (à la hausse ou à la baisse) dans le temps du nombre de garde d'enfants accordée aux pères ?

Les gardes au père sont en déclin croissant depuis vingt ans (environ moins 0,2% an). Tout ceci est contre symbolique et contre incitatif à un nécessaire accroissement de l’implication des pères auprès des enfants, par ailleurs demandé par la société. Il s’agit d’une contradiction criante et d’un déni de la coparentalité, pourtant inscrite dans le code. Il en va de même pour la présence de professionnels masculins dans les filières de la petite enfance (environ 2%…). Tout continue de fonctionner comme une assignation sociale où l’enfance reste un domaine strictement féminin.

Existe-t-il un vide juridique sur cette question ? Le droit de la famille ne doit-il pas être réformé et aller vers plus d'égalité entre père et mère ?

Le droit actuel reste dans le strict principe et n’est pas respecté par les juges !! On peut prendre pour exemple le refus d’appliquer le droit pénal en cas de refus de présenter l’enfant à l’autre parent, alors que le législateur a pourtant créé, depuis longtemps, une protection lourde en la matière. Le droit de visite et d’hébergement (un week-end sur deux ce qui rend « mission quasi impossible » pour être effectivement parent !) n’a aucune base rédigée dans le code mais les parents qui tentent d’obtenir plus se voient systématiquement retoqués, y compris en appel… autrement dit, tout le monde est ainsi mis dans le même sac. Une chose est sûre c’est qu’être parent deux week end par mois est une authentique escroquerie intellectuelle et sociale. Un tiers des enfants perd tout contact avec leur père après séparation.

Les bases sont essentiellement culturelles mais il est également certain qu’un code plus précis aiderait avantageusement les décisions… enfin force est de constater un encombrement dramatique des tribunaux (la France est parmi les derniers pays européens en matière de nombre de juges pour mille habitants) ce qui favorise des décisions stéréotypées.

Seule une refonte totale de notre système de pensée assortie d’évolutions législatives et institutionnelles pourrait permettre une saine évolution, ce qui suppose un volontarisme politique.Quand on voit le climat d’opposition massive déclenché par les polémiques du PACS, de la PMA, la GPA, de la résidence alternée ou du mariage pour tous on peut penser que cela sera long. Pourtant les autres pays avancent beaucoup plus vite (sans aucune catastrophe pour les enfants…) et la France apparait comme un pays particulièrement rigide en matière de famille.

Propos recueillis par Maxime Ricard

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