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Il existe bien une question sur laquelle la Silicon Valley n’est pas restée "de gauche", et il s'agit de la richesse.
Il existe bien une question sur laquelle la Silicon Valley n’est pas restée "de gauche", et il s'agit de la richesse.
©Reuters

THE DAILY BEAST

Pourquoi les maîtres de la Silicon Valley vont vite se rallier à ce qu’ils abhorraient

Après de nombreuses semaines à soutenir Hillary Clinton, les magnats du monde de la technologie essayent de s'adapter à leur nouveau président qui n'est finalement pas si différent d'eux. Quels compromis pour les géants du monde de la tech ? Un président comme Trump leur est moins favorable qu'Obama mais reste préférable à l'anti-système Sanders.

Joel Kotkin

Joel Kotkin

Joel Kotkin est un associé de l'université Chapman, ses travaux de recherche concernent l'urbanisme 

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Copyright The Daily Beast - Joel Kotkin

Hostiles à "l'économie participative" désormais concentrée dans les grandes villes, les patrons de ces sociétés peuvent désormais trouver une cause commune avec l'approche de la régulation destructrice chère à Donald Trump. "Le bal des oligarques" à la Trump Tower a levé le voile sur un secret de polichinelle à propos des magnats de la technologie : ils ressemblent beaucoup plus au nouveau président américain qu’ils ne ressemblent au commun des mortels.

Au cours de cette soirée qui a tourné à la démonstration de bons sentiments, Donald Trump a loué les élites technologiques pour leurs "incroyables innovations", promettant de les aider à atteindre leurs objectifs (l’un d’entre eux étant de s’enrichir). Les magnats de la technologie qui avaient évoqué pendant la campagne un risque de "perturbation" en cas de victoire de Donald Trump, savent qu’ils doivent désormais compter avec lui, au moins pour les quatre années à venir.

Peu de ces patrons (à l’exception de Peter Thiel) avaient misé sur l'accession de Donald Trump à la Maison Blanche. Désormais, de nombreux ex-opposants au magnat de l’immobilier, comme Elon Musk, donateur de la campagne Clinton, qui a bâti son entreprise avec des subventions de politiciens progressistes, ont rejoint le forum Stratégie et Politique de Donald Trump. S'il avait (à moitié ironiquement) menacé de déménager en Chine en cas de victoire de Donald Trump, Travis Kalanick d'Uber s'est pourtant bien rendu à ce forum avec Elon Musk.

Fortes de leur expérience, ces sociétés font naturellement de grandes promesses, avant de les adapter au gré des circonstances. Uber se présentait par exemple comme un meilleur service, tant pour les taxis que pour les consommateurs et les chauffeurs, avant de remplacer ses chauffeurs bientôt obsolètes par des voitures automatisées.

La Silicon Valley et sa figure de proue miniature de la zone de Seattle ont progressé significativement pendant les années Obama, et espérait ainsi d'autres moments de grâce dans l'optique d'une victoire d'Hillary Clinton. Les leaders du secteur ont pu s'ériger en icônes du progressisme tout en accumulant des fortunes considérables, notamment en défendant sans surprise des causes "politiquement correctes" comme les droits des homosexuels ou la lutte contre le réchauffement climatique, qui représentait au passage une formidable opportunité d'encaisser les subventions d’Obama pour les énergies renouvelables. Particulièrement liés à l’économie éphémère des médias et de l'informatique, ils n'ont ressenti que très partiellement l’impact des politiques censées augmenter le coût de l’énergie ou demandant des contraintes environnementales.

Il semble donc logique que la Silicon Valley ait lourdement financé Barack Obama puis Hillary Clinton. En 2016, Google était le premier donateur du secteur privé d'Hillary Clinton tandis que Stanford était le cinquième. Dans sa globalité, le secteur de la communication et de l’électronique a donné plus de 100 millions de dollars au parti Démocrate en 2016, soit deux fois plus qu’au parti Républicain. Et dans la course à la présidentielle, Clinton a reçu 23 millions de leur part contre seulement 1 million pour Trump.

Cependant, il existe bien une question sur laquelle la Silicon Valley n’est pas restée "de gauche", et il s'agit de la richesse. S'ils ont aimé les pantalons plissés d’Obama, ses belles idées et ses manières sympathiques, il leur était impensable de voir le parti Démocrate devenir populiste. C’est la raison pour laquelle les magnats du monde technologique ont préféré Hillary Clinton à Bernie Sanders qui ne portait pas dans son coeur cette économie particulière ainsi que ces vastes fortunes peu taxées.

Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon (qui pèse environ 70 milliards de dollars), a utilisé son média du Washington Post pour faire tomber Sanders. Il est cependant resté incapable, malgré tous ses efforts, de stopper Trump. Bezos est désormais aux côtés de Donald Trump, espérant peut-être que les menaces du futur Président de briser le monopole d’Amazon pourront être oubliées grâce à un accord de convenance.

Il ne fait aucun doute que les élites du monde de la technologie auraient été bien plus choyées sous une administration Clinton, qui comme Obama ne faisait rien à l’encontre de leurs monopoles et les laissait conserver des fortunes non imposables à l’étranger. Mais il leur faudra désormais partager le gâteau avec les patrons de l’énergie qu’ils espéraient remplacer grâce à leur action contre le réchauffement climatique.

Les magnats de la technologie ont toujours eu des problèmes avec ce que beaucoup considèrent comme la justice sociale. Même si l’économie des technologies s’est développée ces dernières années, son impact sur l’emploi n’est pas particulièrement important. Malgré ses relents révolutionnaires et branchés, ce secteur n’a pas augmenté la productivité ni fait baisser le chômage.

Bien sûr, des poussées de création d’emploi dans la baie de Seattle et dans d’autres zones ont été constatées. La Californie à elle seule compte plus de milliardaires que n’importe quel pays du monde (à part la Chine), et représente à elle seule la moitié des comtés les plus riches d’Amérique.

Mais pour une grande partie du pays, et particulièrement les Etats qui ont soutenu Trump, ces perturbations des magnats de la technologie sont mauvais signe. Celles-ci concernent des secteurs largement ancrés chez les Latino-Américains, souvent terres où les taux d’emploi sont les plus élevés. De manière générale, "l'explosion" des hauts salaires californiens saluée par des idéologues progressistes comme Robert Reich ne s’étend pas au-delà de la Silicon Valley. Dans la majeure partie de cet Etat, les gains d’emploi ont été concentrés sur les professions à bas salaires.

Malgré son importante richesse, la Californie affiche le plus grand taux de pauvreté du pays d’après le coût de la vie, avec un important pourcentage de Latinos et d’Afro-Américains qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts. D'après un récent rapport du démographe Wendell Cox, les métropoles californiennes, dont Los Angeles, comprennent six des quinze zones avec la moins bonne qualité de vie. Pendant ce temps, les classes moyennes et ouvrières, et particulièrement les jeunes familles, continuent de déménager : la Californie enregistre plus de départs que d'arrivées sur 22 des 25 dernières années.

Même le boom de la Silicon Valley a fait très peu pour les classes ouvrières, les Latinos ou les Afro-Américains. Ces catégories de la population continuent d’être sous-représentées au sein de ces entreprises qui prônent pourtant activement la diversité. Une étude du centre budgétaire et politique californien a conclu qu’en comptant le coût du loyer, le seuil de pauvreté à Santa Clara est de 18%, ce qui représente presque 1 habitant sur 5, soit environ 1,5 fois le seuil national. Depuis 2007, après d’importantes embellies salariales, les revenus des Latinos et des Afro-Américains ont en fait baissé.

La plupart de ces phénomènes sont liés aux changements du paysage industriel de la Silicon Valley, passant du secteur de la manufacture à celui des softwares et médias. Il en résulte une forme de dystopie comprenant un taux impressionnant de sans abris et des prix immobiliers dissuasifs pour tous hormis une frange dorée de population locale.

Avec un Président dont la base électorale se trouve en-dehors de la baie et dépendant du support des zones où l’emploi est le principal problème, les magnats de la technologie vont devoir trouver un moyen de s’insérer dans ce nouveau programme. L’ancien ordre établi de la mondialisation à tout prix, des déplacements de capitaux et d’emplois à l’étranger se trouve menacé sous la présidence de Donald Trump qui a promis de bousculer cette tendance. Dans un sens, l’électorat du président élu est constitué de personnes qui sont les cibles de "la guerre faite aux personnes stupides" de la Silicon Valley. Au sein de la vallée, ces personnes sont perçues comme un obstacle au progrès qui devrait ne plus exister, grâce aux subventions de l'Etat.

La Silicon Valley peut-elle ainsi faire la paix avec Donald Trump, et les auto-proclamés "peu éduqués" ? La convergence peut s'établir sur deux points. Le premier étant la régulation. L’une des grandes ironies de la révolution technologique est que le lieu de résidence de tant de magnats de ce domaine (San Francisco, Austin, New York) sont aussi les endroits les plus touchés par les effets économiques de l'industrie.

L’opposition au marché perturbateur dans "l'économie participative" avec Uber Lyft et Airbnb est importante dans les villes démocrates. Ce qu'il reste de mouvements syndicaux du secteur privé et de l’intelligence progressiste est ambivalent, voir hostile envers ces nouvelles formes d’économie. Dernièrement, la résistance à la régulation envers le tsunami de l’emploi à temps partiel pourrait rapprocher les conseillers de Trump et les magnats de la technologie.

La question la plus importante est celle de l’emploi. Les entreprises pourraient ne plus s'en sortir en baissant les revenus des employés, en les envoyant à l’étranger ou en important des salariés avec le visa H-1B depuis que Donald Trump a dénoncé ce système. Ginni Rometty de chez IBM, qui remplaçait les travailleurs américains par des employés en Inde, au Brésil et au Costa Rica, est désormais d’accord pour créer 25 000 emplois. D’autres entreprises comme Apple ont aussi fait du bruit en déplaçant des emplois aux Etats-Unis vers d’autres pays. Donald Trump peut aussi penser que la recette qui a "fonctionné" avec Carrier peut être étendue vers le secteur le plus dynamique de l’économie américaine.

Les entreprises comme Google n’auront peut-être plus jamais l’influence qu’ils avaient sous Obama, mais d’autres sociétés peuvent s’adapter plus facilement. Du moment que le nouveau Président trouve des points d'accord avec eux, les magnats de la technologie pourront cesser de craindre Donald Trump, et même commencer à l'apprécier.

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