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"Sociologiquement, l’électorat du Front national est très proche de l’électorat abstentionniste".
"Sociologiquement, l’électorat du Front national est très proche de l’électorat abstentionniste".
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Opération séduction

Pourquoi les jeunes sont de plus en plus séduits par le FN

Alors que le Front national de la jeunesse (FNJ) revendique désormais 10 000 adhérents âgés de 16 à 30 ans, le programme de Marine Le Pen n'attire qu'une catégorie de la jeunesse : les oubliés de la mondialisation.

Atlantico : Le programme politique du Front national (FN) semble séduire les jeunes. En quoi le parti frontiste est-il attractif pour les jeunes ? Quels sont aujourd'hui les autres partis qui savent se rendre attractifs auprès de la jeunesse ?

Sylvain Crépon : Plusieurs éléments rendent aujourd’hui le Front national attractif auprès des jeunes. Notons préalablement que le FN ne draine pas toute la jeunesse. Seule une partie d’entre elle est réceptive aux arguments du parti frontiste. Il s’agit de jeunes arrivant sur le marché du travail en temps de crise et qui sont inquiets quant à leur avenir.

Sociologiquement, l’électorat du Front national est très proche de l’électorat abstentionniste. Mal à l’aise avec la mondialisation, ces jeunes sont généralement issus des catégories populaires, possèdent peu de diplômes et ne parlent pas de langues étrangères. Défiants vis-à-vis des partis de gouvernement, les positions alternatives et radicales du FN peuvent les attirer (par exemple, réserver les prestations sociales aux Français dits "de souche").

Ce premier élément de compréhension est donc économique et social. Le second est davantage sociétal. Marine Le Pen incarne à l’inverse de son père une certaine modernité qui parle à la jeunesse. Divorcée deux fois, avocate, plutôt "gay friendly", elle vit dans une famille recomposée et possède une réputation de "fêtarde". Elle représente un modèle de femme moderne, libérale qui peut être valorisé par les jeunes.

Malgré la polémique interne au FN qu’a causée l’absence de Marine Le Pen aux manifestations contre le mariage pour tous, les sympathisants du Front national sont moins opposés à cette loi que les sympathisants de l’UMP.

Philippe Braud : Les partis politiques peuvent être attirants à deux niveaux. D’abord en offrant la possibilité de concrétiser des convictions au service d’une grande Cause. Le contexte actuel caractérisé par un choc de cultures (sur la question du mariage des homosexuels par exemple) et par un certain discrédit de la gestion socialiste, favorise les partis d’opposition à l’actuelle majorité en place : l’UMP et le Front national notamment. Le parti de Marine Le Pen pourrait paraître avoir le vent en poupe en raison de son hostilité radicale aux socialistes. Pourtant il demeure handicapé par ses positions souvent jugées rétrogrades, chez les 18/25 ans, sur les problèmes de société comme le mariage pour tous ou même le racisme et l’immigration. Le "mélenchonnisme", quant à lui, peut éveiller un certain écho grâce à la rhétorique flamboyante de son porte-parole soucieux de tenir un langage résolument "de gauche". Au contraire du Nouveau parti anti-capitaliste (NPA) et des petites formations trotskystes largement marginalisées aujourd’hui, qui ont le double handicap de n’offrir aucune perspective concrète et de paraître issus d’un passé révolu.

Les partis sont aussi le passage obligé pour qui veut entamer une carrière politique. On comprend alors que les jeunes qu’elle peut  tenter, puissent aujourd’hui être attirés par l’UMP voire le Centre. La faiblesse de l’actuelle majorité leur ouvre en principe un boulevard. Néanmoins le PS conserve une petite attraction en raison de sa forte implantation électorale. En revanche, des formations plus ou moins en marge du système, comme le FN et l’extrême gauche, sont moins bien placées pour répondre aux aspirations des jeunes les plus "calculateurs".

Les jeunes sont-ils attirés par les idées du Front national ? Plus généralement, quels sont les ressorts des mobilisations politiques des jeunes ?

Sylvain Crépon : Le ressort tient effectivement dans les fondamentaux du FN. Malgré l’entreprise de dédiabolisation du parti, le programme du parti n’a quasiment pas changé. La pierre angulaire reste la préférence nationale (réserver les prestations sociales, les emplois, les logements sociaux, etc. aux Français). Dans les catégories populaires, dans un contexte de pessimisme et de désenchantement dus, entre autres, à la crise économique, cela peut apparaitre comme une solution alternative, quelque chose que l’on n’a pas encore essayé. Une attitude qui témoigne encore une fois de la défiance vis-vis de la politique.

Les "affaires", Cahuzac, Bettencourt, etc.. représentent un autre ressort que l’on a beaucoup évoqué. Cela a toujours favorisé le FN. Déjà dans les années 1990, leur slogan était : "Tête haute, mains propres". N’ayant jamais été aux affaires, le parti n’a jamais été confronté aux problèmes de corruption et peut apparaître comme intègre.

Philippe Braud : Généralement les jeunes se mobilisent davantage que les adultes pour des motifs idéalistes, inspirés par l’indignation ou l’enthousiasme. Mais ce qui distingue ceux d’aujourd’hui des jeunes des générations antérieures, c’est un plus grand individualisme et un plus grand pragmatisme. Ils n’entendent plus sacrifier la meilleure part de leur vie personnelle à une Grande Cause comme pouvaient l’envisager les militants révolutionnaires de jadis (au parti communiste notamment). Ils veulent bien participer ou descendre dans la rue mais pour poursuivre des objectifs accessibles. Leurs aînés voulaient, eux, soit transformer le monde et s’y vouer corps et âmes (au parti communiste notamment), soit défendre une conception très exclusive de la patrie (courants nationalistes), soit lutter, au sein de partis plus modérés, pour faire avancer la justice sociale (socialistes, démocrates chrétiens) ou soutenir l’action d’un Grand Homme (de Gaulle). L’état d’esprit actuel des jeunes favorise des mobilisations ponctuelles, sur des problèmes qui les concernent directement (luttes étudiantes) ou sur des sujets de société circonscrits. A gauche, l’égalité des droits, les enjeux humanitaires, la lutte contre le racisme éveillent un écho, comme à l’extrême droite, l’hostilité à l’immigration.

En revanche la pensée de faire carrière, le souci de participer à la gestion collective ou, tout simplement, celui de décrocher un mandat électif, n’ont jamais eu chez les jeunes la même importance que chez les adultes. Cela ne signifie pourtant pas que cette motivation soit toujours absente. A la veille de grandes échéances électorales ou lorsque se manifeste un désir de renouvellement de la classe politique, la tentation de participer connaît un regain de faveur chez certains d’entre eux.

Quelle est la stratégie de communication du FN pour attirer les jeunes ?

Sylvain Crépon : Le FN possède une stratégie relativement ancienne et classique de tractage, d’implantation dans des lycées via des réseaux militants. Le FN mise par ailleurs beaucoup sur Internet. En France, il a été l’un des premiers partis à avoir investi les nouvelles technologies. Tout un réseau d’information notamment, sans forcément être affilié au FN, appartient à la sphère frontiste. Le site fdesouche.com par exemple, relaye des informations d'actualité à travers un prisme idéologique très proche de celui du Front national. Ces réseaux sont des portes d’entrée sur la politique.

Ces sites qui emploient bien souvent une rhétorique complotiste, permettent à des jeunes de se "retrouver", d’être en contact avec d’autres jeunes "qui pensent comme eux" et "qui partagent la même situation sociale qu’eux", estiment-ils. Ces réseaux internet peuvent devenir des sas, des portes d'entrée dans un engagement non plus virtuel, mais réel.

Ces sites sont des défouloirs échappant à la stigmatisation car nombre de jeunes ont encore honte d’avouer qu’ils votent pour le FN. Ces sites Internet permettent de mieux toucher la nouvelle génération.

Quelle est l'importance de la jeunesse au FN et dans les autres partis ?

Sylvain Crépon : La jeunesse représente un enjeu de taille.  Les politiques veulent montrer qu’ils sont en phase avec les nouvelles générations, ils veulent incarner ce renouveau. Montrer qu’ils sont en phase avec la société et les problématiques contemporaines.

Néanmoins, les partis se méfient toujours des jeunes, souvent considérés comme étant incontrôlables. L’opération anti-Manuel Valls du Mouvement des jeunes socialistes (MJS) à la Rochelle lors de l’université d’été du Parti socialiste, qui a provoqué un malaise dans la hiérarchie socialiste, en est un bon exemple. Les partis souhaitent donc inclure la jeunesse tout en la contrôlant.

Le Front national a décidé d’investir beaucoup de jeunes sur les listes pour les élections municipales de 2014. Pour le parti frontiste, l’enjeu est de monter que "la page Jean-Marie Le Pen" a été tournée en effectuant un renouvellement générationnel. Une phase associée au côté sulfureux de Le Pen père, notamment en raison de ses positions sur la décolonisation ou encore sur la Seconde Guerre Mondiale.  

L’autre enjeu est de garder le contrôle sur le parti. Les jeunes ayant moins de capital politique à faire valoir, ils sont davantage reconnaissants et loyaux lorsqu'on leur confie des responsabilités ou qu'on les investit lors d'élections. Ce qui garantit une certaine docilité de leur part.  

Il faut également y voir une stratégie de long terme qui portera ses fruits d’ici cinq à dix ans. Investir un maximum de jeunes aux élections municipales, dans le but d’obtenir un maximum de conseiller municipaux, permettra au FN de notabiliser ses candidats, de leur offrir une visibilité locale. Car en France, si l’on n’est pas un ténor de la politique ou un héritier, à l'instar de Marine Le Pen ou Marion Maréchal, il faut absolument posséder un ancrage local.

Philippe Braud : Les partis politiques ont toujours eu une forte propension à instrumentaliser leurs mouvements de jeunesse plutôt qu’à leur concéder un véritable poids politique. Ils trouvaient simplement utile de disposer d’antennes dans le monde des étudiants ou des jeunes travailleurs, et  voyaient dans leurs organisations de jeunesse des lieux de formation pour assurer le renouvellement de leur personnel. Cette attitude n’a pas fondamentalement changé. C’est pourquoi bien des jeunes aujourd’hui se détournent des partis et préfèrent participer aux luttes politiques soit comme électrons libres, soit dans le cadre d’associations de la société civile.

Quelle place le FN a-t-il su faire aux jeunes ? Les jeunes ont-ils réellement plus de responsabilités au FN qu’au sein des autres partis politiques ? 

Sylvain Crépon : Je ne suis pas sûr que les jeunes aient plus de responsabilités au sein de l’appareil du FN que dans d’autres partis. Au Bureau politique politique et dans le Comité central, les jeunes ne sont que peu représentés. Néanmoins, le FN  les investit massivement à l’occasion d’élections locales comme les municipales ou les régionales. Ce qui lui permet de se distinguer des autres partis, beaucoup plus frileux, il faut le reconnaitre, à l'idée de faire confiance aux jeunes pour conduire des élections.

Plus généralement, il est également plus facile de faire carrière au FN qu’ailleurs. Si vous êtes intelligent, compétent et assidu, rapidement vous pourrez gravir les échelons. Contrairement au Parti socialiste et à l’UMP, le FN ne possède par une armée de technocrates et autres surdiplômés en tout genre qui se livrent à une concurrence interne des plus violentes.
Cette stratégie corrobore l’image du parti populaire que souhaite se donner le parti frontiste.


Si le manque de culture de gouvernement est le talon d’Achille du Front, c’est également sa force. En effet, les élus du FN ressemblent beaucoup plus à la population française, notamment dans ses franges populaires, que les élus du PS ou de l’UMP. Cela devrait interroger les autres partis.

Propos recueillis par Karen Holcman

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