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Les Gilets jaunes, un événement historique et non pas un incident de parcours de la présidence Macron
©RAYMOND ROIG / AFP

Bonnes feuilles

Les Gilets jaunes, un événement historique et non pas un incident de parcours de la présidence Macron

Luc Rouban voit dans le mouvement des Gilets jaunes le symptôme d'une profonde mutation du rapport au politique. Extrait de "La matière noire de la démocratie", de Luc Rouban, publié aux Presses de Sciences Po (2/2).

Luc Rouban

Luc Rouban

Luc Rouban est directeur de recherches au CNRS et travaille au Cevipof depuis 1996 et à Sciences Po depuis 1987.

Il est l'auteur de La fonction publique en débat (Documentation française, 2014), Quel avenir pour la fonction publique ? (Documentation française, 2017), La démocratie représentative est-elle en crise ? (Documentation française, 2018) et Le paradoxe du macronisme (Les Presses de Sciences po, 2018) et La matière noire de la démocratie (Les Presses de Sciences Po, 2019). Il a publié en 2020 l'ouvrage "Quel avenir pour les maires ?" à la Documentation française. 

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La séquence ouverte par le mouvement des gilets jaunes constitue un événement historique et non pas un incident de parcours d’une présidence atypique de la Ve République comme pourrait le laisser entendre le discours d’Emmanuel Macron du 25 avril 2019 lorsqu’il a présenté ses projets de réforme en réponse au grand débat national. Les questions soulevées ne se réduisent pas en effet à une simple demande de pouvoir d’achat ou au rejet d’un style élitiste un peu méprisant à l’égard des catégories populaires. Ces questions ont fait réapparaître la violence dans l’histoire politique française, une violence assez largement admise et légitimée par les soutiens des gilets jaunes pour son utilité, puisqu’elle a conduit à obtenir un allègement de la charge fiscale pesant sur les retraités et les petites classes moyennes. Mais les interventions du président n’ont pas arrêté le mouvement ni répondu aux enjeux de fond qu’il a fait émerger. La violence exprime en cela une exaspération devant un dialogue démocratique de sourds. Le débat démocratique est asservi aujourd’hui par la masse invisible des interactions sociales, des modes de vie mais aussi des représentations générés par un capitalisme mondialisé qui a fini par évider l’autonomie du politique. Cette « matière noire » a été mise au jour par un conflit totalement inédit et inclassable dans les termes de la philosophie politique classique et que n’ont jamais envisagé les bibliothèques entières consacrées à la démocratie.

Deux anthropologies du pouvoir s’affrontent et ne se comprennent pas, au sens strict du mot. D’un côté, une anthropologie du pouvoir complexe, intellectualisé, reposant à la fois sur des montages institutionnels élaborés, dont l’Union européenne est l’exemple le plus flagrant, sur une temporalité du temps long et sur une action publique aux bénéfices diffus mise entre les mains de mandataires, les élus, à qui on fait confiance pour prendre en charge l’élaboration de l’intérêt général. De l’autre, une anthropologie du pouvoir simple, immédiat, ancré dans le concret du vécu et générateur d’émotions, reposant sur la recherche à la fois d’une emprise directe sur la décision, d’une temporalité du court terme, voire de l’immédiateté, comme d’une action publique devant se concentrer sur des individus ou des communautés et devant être contrôlée plus étroitement dans le cadre de mandats impératifs. Il ne suffit donc pas d’opposer les partisans de la « société ouverte » aux défenseurs de la « société fermée », ou les « progressistes » aux « populistes ». Tout ne se résume pas au libéralisme sociétal et le néo-populisme auquel s’oppose le macronisme n’est pas le populisme des XIXe et XXe siècles qui mobilisait des ouvriers et des employés, à la limite de la misère, qui recherchaient l’émancipation dans un destin national commun. Le néo-populisme n’a pas non plus le même projet politique puisqu’il ne prône pas le parti unique et ne rejette pas le pluralisme politique.

Si la ligne de partage entre ces deux approches du pouvoir passe clairement par un affrontement de classes objectives, elle ne trouve guère à s’exprimer que dans l’opposition entre LREM et le RN à la suite de l’élection présidentielle de 2017, largement confirmée par les élections européennes de 2019. Mais ces classes sont désormais bien moins définies par la catégorie socioprofessionnelle d’appartenance que par la capacité d’autonomie des individus qui les composent ou au contraire leur hétéronomie et leur attachement à des communautés d’origine ou d’affinité. La question sociale n’a donc pas disparu mais elle se trouve fragmentée, émiettée, renvoyée à des arènes locales. Il en résulte que le débat politique dans la France se réduit aujourd’hui à l’opposition de deux droites, l’une d’inspiration giscardienne et attrape-tout, vidant Les Républicains de leur substance, et l’autre réactivant l’héritage du gaullisme social dans une interprétation souverainiste et xénophobe tout en faisant des appels de phare aux élus et aux électeurs d’une gauche exsangue. Il n’est pas certain que cette offre politique réponde aux attentes d’une grande partie des électeurs, sinon par défaut, et au risque de renforcer l’abstention.

Car les gilets jaunes et le macronisme se rejoignent en s’opposant. Ils déclinent tous deux le même bréviaire instrumental, la démocratie étant réduite à un échange entre un citoyen devenu client et un élu devenu fournisseur. C’est du reste ainsi que l’on peut interpréter les critiques visant Emmanuel Macron pour son incapacité à produire un sens collectif, une vision historique de la France à l’instar de ce qu’avaient pu faire certains de ses prédécesseurs. La démocratie directe des gilets jaunes ou prônée par certains des contributeurs au grand débat national s’inscrit dans cette vision instrumentale de la démocratie : j’en veux pour mon effort et mon argent. Le capitalisme financier a fini par dévorer le libéralisme politique et ses institutions.

Extrait de "La matière noire de la démocratie", de Luc Rouban, publié aux Presses de Sciences Po

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