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Pourquoi le choix des cibles que révèlent les médias sélectionnés par Emmanuel Macron passe à côté d’une partie de son problème politique
©CHARLY TRIBALLEAU / AFP

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Pourquoi le choix des cibles que révèlent les médias sélectionnés par Emmanuel Macron passe à côté d’une partie de son problème politique

Emmanuel Macron semble, au regard de son interview dans le 13 Heures de TF1, avoir axé sa communication sur le clivage entre d'un côté les catégories populaires et les seniors, qu'il veut rassurer, et les CSP+ de l'autre. C'est sans compter sur la solidarité des Français : 17% des cadres seulement estiment que les richesses sont équitablement partagées.

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Chloé Morin

Chloé Morin

Chloé Morin est ex-conseillère Opinion du Premier ministre de 2012 à 2017, et Experte-associée à la Fondation Jean Jaurès.

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Atlantico : La stratégie de communication d'Emmanuel Macron se répartit cette semaine entre TF1 et BFMTV-RMC-Mediapart et semble fondée sur le clivage existant entre province/inactifs/seniors, catégories que le président cherche à rassurer, et les CSP+/ catégories aisées urbaines. Cependant, si ce clivage existe, les incertitudes concernant l'avenir touchent également l'électorat macroniste et les catégories plus favorisées, un sondage IFOP pour Synopia montrant que seuls 17% des Français considèrent que les richesses sont équitablement partagées. En ciblant certaines catégories de Français, Emmanuel Macron ne commet-il pas une erreur d'appréciation sur cette question ?

Chloé Morin : Il faut distinguer ce qui relève des canaux de communication, et ce qui concerne le contenu, les messages délivrés. 
Si l’on parle des canaux, ces différentes interviews témoignent d’une volonté de toucher des publics précis. Cela dit, de nos jours, même les 20h ne sont pas regardés par l’ensemble des Français, le choix d’un média traduit donc toujours de fait un ciblage plus ou moins volontaire. Tout au plus peut on noter qu’en allant au 13h de TF1, Emmanuel Macron vise plutôt un public âgé qui a compté énormément dans sa victoire de mai 2017, et est très remonté par la hausse de la CSG. De ce point de vue, cette interview avait un enjeu important : permettre aux spectateurs, qui ont subi une baisse nette de pouvoir d’achat, de mieux comprendre le sens des efforts consentis. Un défi qui n’était d'ailleurs pas perdu d’avance, car faut toujours rappeler que dans bien des domaines, les retraités font partie des plus fervents réformistes (ils soutenaient les réformes du marché du travail, soutiennent celle de la SNCF, etc.).

Si l’on considère, au delà des publics ciblés, le contenu des messages présidentiels, on constate avant tout qu’il a tenté d’échapper aux grilles de lecture qui se sont peu à peu installées dans l’opinion: le président des riches, le président des villes, le président d’une France contre l’autre, le Président qui n’écoute pas les oppositions. Au « protéger » et « libérer », on note qu’il a ajouté « unir », pour tordre le cou à l’idée qu’il monterait les Français les uns contre les autres: les cheminots contre les usagers, les actifs contre les retraités, le privé contre les fonctionnaires, les salariés contre les chômeurs… 

L’union - et les accusations de division - est un thème transversal des discours politiques depuis des années. La difficulté, ici, est de concilier l’image de réformateur courageux et ambitieux, avec celle du père de famille bienveillant qui réconcilierait tout le monde. Historiquement, rares sont les figures présidentielles qui sont parvenues à concilier les deux, au delà des moments d’intense émotion comme les périodes post-attentat. Soit les hommes politiques sont dits clivants, arrogants, diviseurs, soit ils sont des rois-fainéants, des hommes qui manquent de courage par souci obsessionnel de « faire la synthèse ».

Christophe Boutin : Il semble qu’Emmanuel Macron adopte ici une stratégie de communication que l’on croyait réservée aux campagnes électorales : on divise et on présente tel point de son programme (sur l’agriculture, les personnes âgées…) dans des lieux plus ou moins symboliques et avec des faire-valoir différents, maire de grandes ou petites villes, personnes issues de la société civile etc. Pour autant, cette stratégie est à rebours de la position du Chef de l’État de la Cinquième république qui a vocation à parler à tous les Français. Certes, le Président peut faire des discours « spécialisés », mais c’est alors devant des auditoires spécifiques – le discours des Bernardins, présenté devant la Conférence des évêques relevant de cette approche. Mais lorsqu’il s’adresse à la France dans un média de grande écoute, le Chef de l’État est censé parler à tous.

Or il semble bien, comme vous le dites, qu’Emmanuel Macron tente ici en fait de toucher des électorats différents en jouant sur la différence autant des médias utilisés (le JT de 13 h de TF1 et la soirée BFMTV-RMC), que des faire-valoir que sont toujours peu ou prou, et quand bien même sont-ils critiques, les interviewers (Pernaut pour le premier cas, Bourdin et Plenel pour le second). Cette volonté ne peut pas ne pas avoir de conséquences sur les axes et la tonalité des deux interventions.

Quant au clivage social que vous relevez, deux remarques par rapport à votre question. La première est que les CSP+ ne seront pas absentes comme spectatrices, au moins potentiellement, dimanche soir, quand, effectivement, elles pesaient a priori peu dans les spectateurs du JT de 13h jeudi. Mais il est vrai qu’elles n’auront pas de représentant attitré chez les débatteurs, et qu’elles ne semblent pas être la cible principale d’Emmanuel Macron dans cette tentative de rassembler derrière lui, et derrière l’action de son gouvernement, face aux troubles sociaux.

Plusieurs raisons peuvent expliquer cela, nous en retiendrons deux. La première est que les CSP+ (17,8% de la population, une cible donc déjà réduite) sont moins impactées par les effets des conflits que d’autres, et donc potentiellement moins prêtes à rejoindre la contestation. La seconde relève de la théorie de « l’électorat acquis », qui fait qu’un politique a tendance a considérer que ceux qui l’ont porté au pouvoir lui resteront fidèles et qu’il peut ainsi concentrer ses discours vers d’autres cibles. Les électorats sont devenus largement volatils, et c’est là courir un risque, mais modéré, car pour que les CSP+ quittent Emmanuel Macron il faudrait qu’elles espèrent avec un autre leader soit un plus grand gain, soit de moindres  pertes.

 Pourtant, comme vous le signalez, les incertitudes sont largement partagées, même si on peut corriger à la marge le chiffre annoncé : la question posée dans le sondage que vous citez portait en effet non sur la répartition des richesses dans le pays, mais sur leur redistribution dans les entreprises et alentour, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Dans ce cadre d’ailleurs, demander comme on l’a fait leur avis aux travailleurs indépendants ou aux fonctionnaires du public revient à solliciter des gens qui ne vivent pas quotidiennement cette relation, et l’on ne sera donc pas surpris de voir que ce sont ces mêmes travailleurs indépendants, ou les inactifs, qui considèrent le plus volontiers – encore que de manière toujours minoritaire - que la répartition est égalitaire.

Reste qu’il y a bien un constat largement partagé, celui de l’inégalité de la répartition des richesses produites par les entreprises entre les parties prenantes (salariés, fournisseurs, actionnaires, dirigeants).

En quoi cette question des inégalités peut-elle être considérée au delà de simples clivages de revenus ? En constatant, dans ce même sondage, que seuls 17% des cadres considèrent la répartition des richesses comme équitable, Emmanuel Macron ne manque-t-il pas justement cette idée de solidarité existante chez les Français ?

Chloé Morin : S’agissant spécifiquement du sentiment d’injustice provoqué par la montée des inégalités, il y a là effectivement un sujet qui concerne l’immense majorité des français. Toutefois, en termes de communication, il est très difficile de répondre de manière uniforme à ce sentiment : chacun voit toujours midi à sa porte, et juge la politique économique et fiscale avant tout au regard de sa propre situation, et non au regard d’indicateurs macro économiques abstraits. Ainsi, même s’ils adhèrent majoritairement à l’idée qu’il faudrait « prendre aux riches pour donner aux pauvres », on constate que toutes les réformes fiscales des dernières années ont été perçues comme injustes, même lorsqu’elles visaient à davantage de progressivité dans les prélèvements… Il y a toujours des « plus riches » auxquels il faudrait prendre, mais rares sont ceux qui mesurent la réalité de leur propre positionnement dans l’échelle des revenus.

Nous vivons par ailleurs depuis quelques années un paradoxe politique: les inégalités sont de plus en plus criantes, de plus en plus intolérables pour l’opinion, mais les partis qui ont fait de la lutte contre les inégalités leur combat principal (essentiellement la gauche) sont en difficulté partout en Europe. Une des explications à cela est que le discours habituel - macroéconomique et statistique - sur les inégalités peine à résonner avec les injustices particulières vécues au quotidien par des citoyens aux profils très différents. Une autre raison est sans doute l’épuisement, en tout cas en France, de la croyance en la capacité des outils publics que sont la fiscalité, les prestations sociales, et l’école, à limiter les inégalités. Dès lors que cette confiance en la capacité de l’action publique à corriger les injustices - soit qu’elle le fasse mal, soit que ses prélèvements ou prestations soient jugés illégitimes - est affaiblie, les réflexes individualistes prennent le pas. On cherche alors à s’en sortir individuellement dans une société qui coule. Ne sont alors audibles que les discours aspirationnels, qui donnent à chaque individu une perspective d’ascension sociale, mais n’insistent pas sur les liens qui nous unissent en tant que nation, et sur un devoir de solidarité qui est vécu comme un boulet. 

Donc la question qui se pose à Emmanuel Macron est celle qui se posait déjà à ses prédécesseurs, et se posent aussi à ses opposants: comment unir des citoyens qui n’ont plus le sentiment de faire partie d’une communauté, solidaire dans ses difficultés comme dans ses réussites ? Comment rétablir la croyance dans la capacité de l’action publique de promouvoir la justice ET la prospérité?

Christophe Boutin : 17% des cadres, et 12% des ouvriers, l’écart n’est que de 5 points, ce qui reste très faible et l’on ne peut parler sur cette question de clivage de classe. Mais attention cependant : rien n’indique dans ce sondage que, lorsqu’elles estiment la répartition défavorable, les différentes catégories socio-professionnelles ne pensent pas toutes que cela soit à leur détriment. Les CSP+ regrettent-elles par exemple une faible redistribution vers les ouvriers, ou ne pensent-elles pas que cette faible redistribution les concerne tout autant, et que seuls les actionnaires et dirigeants des entreprises sont bien servis ? Il y aurait eu là d’intéressantes questions complémentaires à poser pour savoir si le clivage n’est pas en fait celui qui existe entre ceux qui travaillent, quelque soit leur niveau dans l’échelle sociale, et ceux qui font travailler leur argent. Quant à la focalisation sur les revenus, certes l’inégalité de revenus n’est pas la seule qui traverse la France - il en est une autre, celle qui existe devant la sécurité de l’emploi - mais, égalitarisme niveleur hérité de la Révolution oblige, c’est sur la question des revenus que se tournent immédiatement les regards.

Il faudrait donc affiner les questions pour mieux déterminer la solidarité évoquée : solidarité avec qui, et contre qui ? Mais sauf à évoquer une charité universelle, cette solidarité suppose en tout cas, pour exister durablement, une volonté commune de transcender des différences sociales dans une même appartenance – nationale par exemple. Or, effectivement, ce discours présidentiel fragmenté entre des auditoires ciblés, même s’il peut permettre d’éviter de voir se former une coalition des déçus contre l’action gouvernementale, n’en vient pas moins perturber cette nécessaire cohésion nationale.

Quel est le risque politique pour Emmanuel Macron de compartimenter ces questions ​en fonction de telle ou telle catégorie comme il semble le faire au travers de cette semaine médiatique ​?

Chloé Morin : Le Président a sans doute conscience de devoir retisser des liens entre les citoyens, de promouvoir la solidarité ET la prospérité. Politiquement, il a le devoir d’unir, alors qu’il sait qu’en terme de communication, l’état de la société et des médias actuels conduisent à segmenter pour porter efficacement son message auprès de publics différents.

Christophe Boutin : Les risques sont nombreux. Le premier est de trop parler puisque, mécaniquement, on multiplie les discours en multipliant les cibles. On écartera ici le discours aux Bernardins, amplement relayé mais prévu de longue date et n’entrant pas directement, ni dans sa tonalité, ni dans ses implications, ni même dans sa forme, car il ne s’agissait pas de répondre à des question, dans la même logique directement politique que les deux autres interventions. Mais deux manifestations nationales la même semaine c’est beaucoup pour un Chef de l’État qui nous rappelait il y a peu que sa parole devait être rare…

Le deuxième risque, à cause de cette fragmentation et de la volonté de justifier devant ces électorats divers la politique menée, est de faire disparaître le Premier ministre et donc le fusible potentiel nécessaire en cas de crise accrue. Certes, nul n’ignore que le chef du gouvernement exécute la volonté du Chef de l’État, qu’il se contente de la mettre en forme avec ses ministres – et, de plus en plus, sous la surveillance conjointe des conseillers politiques de l’Élysée et des hauts fonctionnaires des ministères -, mais c’est là pour le Chef de l’État s’exposer directement

Le troisième risque enfin est, à cause de cette sectorisation des discours toujours, de porter atteinte à l’image de rassembleur du Chef de l’État de la Cinquième république. On peut donc se demander si cette offensive est bien compatible avec la recherche de verticalité du pouvoir un temps affirmée par notre Président, et si notre acteur-né ne succombe pas ici à un excessif frégolisme, au risque de brouiller son image.

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