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Pourquoi le capitalisme d’aujourd’hui ferait hurler Adam Smith

La critique du capitalisme est de plus en plus courante dans la sphère politique et médiatique. Adam Smith, s'il revenait sur Terre, serait-il surpris par l'état du monde et de nos économies ?

Atlantico : Si Adam Smith revenait sur terre, qu’est-ce qu’il trouverait surprenant dans nos économies ?

Erwann Tison : C’est un sujet sur lequel  les économistes qui défendent le libéralisme devraient en effet se pencher, parce qu’Adam Smith serait sans doute surpris par ce qu’on a compris de sa pensée d’une part, et par le fonctionnement de ce qu’on appelle l’économie libérale d’autre part. Quand on regarde comment le capitalisme et le libéralisme ont été pensés il y a 250 ans, il y a eu un dévoiement pour trois raisons.

Il y a d’abord une mauvaise interprétation de ce qu’est le moteur du capitalisme. Dans De la richesse des nations, Adam Smith a certes théorisé l’idée selon laquelle chacun est mu par son égoïsme, mais cette condition est rééquilibrée par l’existence de la main invisible, qui se charge d’accorder les égoïsmes de chacun. Ce que les gens oublient, c’est qu’Adam Smith a aussi mis en avant dans la Théorie des sentiments moraux que chaque individu n’est pas mu que par son égoïsme mais par une plus forte empathie que ne l’est son égoïsme. On est mu par la recherche du profit social, par le fait de vouloir faire du bien autour de soi.

Dans un second temps, les économistes libéraux auraient du mal à reconnaître l’économie libérale telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. Aujourd’hui on a des Etats qui veulent réguler le capitalisme, et qui veulent imposer une vision du libre-échange. Si on lit par exemple Pierre le Pesant de Boisguilbert, qui est un des premiers économistes français, contemporain de Louis XIV. Il a défini l’essentiel de la théorie libérale, en observant le fonctionnement de l’économie de marché la plus simple. Selon lui, la recherche de régulation d’une économie par l’Etat est tout à fait néfaste et il a par conséquent eu l’idée du laissez-faire. L’économie ne serait prospère selon lui que sur la base du libre-échange. 

Enfin la concentration monopolistique serait aujourd’hui une surprise pour les libéraux. Sans rentrer dans des considérations sur la concurrence pure et parfaite et l’atomicité des acteurs, force est de constater qu’il y a une énorme concentration d’entreprises sur la data par exemple, avec les géants du numérique par  exemple. Ces concentrations peuvent être éphémères mais nuisent à la promesse capitaliste. Cette concentration restreint les possibilités de chacun d’avoir accès au libre-échange. Le libre-échange est une formidable opportunité de sortir de la pauvreté pour tous. Mais l’hyper-concentration restreint cette opportunité.

Sur ces deux derniers éléments, comment expliquer qu’on se soit éloigné des recommandations de la théorie libérale ?

Le pouvoir politique doit se contenter de régner et non de gouverner, selon les physiocrates. Le roi doit se contenter de protéger les frontières et de garantir la sécurité des citoyens. Le problème c’est que l’Etat a une tradition interventionniste presque maladive : tout ressort du régalien selon ses serviteurs. Il faut réguler n’importe quelle activité. Il y a une cupidité dans cette recherche de normalisation et de régulation.

A propos de la concentration des entreprises, certes elle est néfaste, mais elle n’est pas irrémédiable. Comme je l’ai dit, les géants d’aujourd’hui ne seront peut-être pas les géants de demain. A quoi peut-on l’imputer ? Justement, c’est peut-être au manque de liberté économique.  On ne laisse peut-être pas assez de liberté aux petits entrepreneurs, et cela crée des effets de rente pour les géants.

La critique du capitalisme est devenue une antienne politique et médiatique. Qu’est-ce qui explique cette critique ?

On assiste en effet à une remise du capitalisme et du libre-échange. Il est bien de convoquer l’histoire pour comprendre  ce qui est en jeu aujourd’hui. Quand on assiste au débat qui existe aujourd’hui sur la question du poids relatif de la sphère financière et de la sphère réelle, avec l’idée que cette-dernière n’est pas assez valorisée, on peut se référer à un débat qui a eu lieu à la transition entre mercantilistes et physiocrates. Le point de divergence qui existait entre ces deux mouvements intellectuels est que les mercantilistes estimaient qu’il n’existait que deux richesses, l’or et la nation, et les physiocrates estimaient que les richesses étaient : les vêtements, l’éducation et l’habitat. On assiste sûrement à un débat du même genre entre ceux qui défendent un capitalisme plutôt financier, où la richesse c’est la valorisation, et ceux qui ont une vision plus libérale et matérielle de ce qu’est le capitalisme.

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