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Impossible de prévoir : les cycles économiques sont souvent inéluctables.
Impossible de prévoir : les cycles économiques sont souvent inéluctables.
©Reuters

Bien tenté, mais non...

Pourquoi la tentation de prévoir ou d’arrêter le prochain crash financier restera largement un rêve impossible

Robert Shiller, Prix Nobel d'économie 2013, s'est récemment inquiété de l'incapacité des gouvernements à s'attaquer au syndrome du "too big to fail" afin de mieux prévenir la prochaine crise qui finira par émerger si rien n'est fait. Une affirmation qui laisse songeur quand on sait à quel point les cycles économiques sont souvent inéluctables. Au-delà de cet aspect théorique, le manque d'autocritique de nos dirigeants et des banques centrales empêche de penser que nous serions capables de changer en profondeur notre gestion de la crise.

Philippe Béchade

Philippe Béchade

Philippe Béchade rédige depuis dix ans des chroniques macroéconomiques quotidiennes ainsi que de nombreux essais financiers.

Analyste technique et arbitragiste de formation, il fut en France l'un des tout premiers 'traders' mais également formateur de spécialistes des marchés à terme. Rédacteur aux Publications Agora, vous trouvez chaque jour ses analyses impertinentes des marchés dans La Chronique Agora.

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Atlantico : Peut-on sérieusement imaginer qu'il soit possible d'anticiper et même de prévenir un crash tel que nous l'avons en connu en 2007-2008 ?

Philippe Béchade : Nous sommes aujourd'hui revenus dans des conditions similaires à celles qui ont précédé 2007-2008 avec des leviers (multiplication des produits, NDLR) massifs sur tous les produits monétaires et obligataires, avec des prises de risques que l'on pourrait qualifier d'illimitées. Les marchés vivent actuellement de la promesse d'un argent gratuit (garanti par la politique d'impression monétaire conséquente de la Federal Reserve et de la Bank Of Japan) pour les 18 voire 24 prochains mois, ce qui les entretient dans l'idée qu'il n'y a aucun risque boursier apparent pour l'instant. Dans un tel contexte, la faible probabilité de ne pas encaisser de gains, quelque soit la position que vous investissez, laisserait effectivement penser que rien n'est grave. Prenant en compte cette inflation spéculative, je ne vois pas comment les gouvernement ou les banques centrales pourraient reprendre la main sans que cela débouche immédiatement sur une catastrophe. 

La crise de 1929 a elle-même été déclenchée par la Federal Reserve américaine qui avait tenté de résoudre une bulle du crédit débutée deux ans plus tôt. Tenter de "bloquer" une crise n'est-il pas, paradoxalement, le meilleur moyen d'en démultiplier les conséquences ?

Contrairement à ce qui est parfois évoqué, la situation de la crise de 1929 n'a rien de comparable à la nôtre. C'était une époque à laquelle les monnaies s'indexaient sur l'étalon-or et où il était impossible de faire marcher ex nihilo la planche à billets pour créer de l'argent sans prise en compte des fondamentaux. Cela était vrai pour la plupart des grandes puissances économiques de l'époque (Angleterre, Etats-Unis, France...) à l'exception de l'Allemagne qui a, comme chacun sait, eu recours à l'impression monétaire massive pour payer les réparations de la Première guerre mondiale. Si l'expérience n'a clairement pas laissé de bons souvenirs outre-Rhin, M. Bernanke (considéré par certains comme "le meilleur analyste" de la crise de 1929, NDLR) est lui personnellement convaincu que la stratégie de la planche à billets peut-être menée sans répercussions néfastes sur l'économie.

On constate pourtant aujourd'hui que les "Quantitative easings" (politique d'assouplissement monétaire, NDLR) ont peu à peu subverti tous les mécanismes de fixation des prix. Puisque ces prix sont faux, nous prenons de mauvaises décisions, puisque les taux sont bas alors que le taux d'endettement explose et que certains états deviennent de fait insolvables, nous encourageons des politiques inadaptées. L'allocation d'actifs (qui correspond à l'équilibre entre rendement optimal et risque minimal sur les marchés, NDLR) en deviennent elles aussi totalement bancales. A tel point qu'aujourd'hui une large majorité de l'argent imprimé dans les banques centrales ne part pas dans l'économie réelle, où le retour sur investissement est long et incertain, mais sur les marchés boursiers où le rendement est rapide et le risque, nous dit-on, est minimum. Tout cela au détriment de l'investissement, évidemment.

Les banques centrales partageant le corpus théorique et intellectuel des grandes banques commerciales privées, il n'est pas surprenant de voir M. Bernanke professer l'idée qu'il peut stopper à lui tout la succession naturelle des cycles économiques en substituant à l'absence de dépense des ménages l'investissement par la dette. Tous les banquiers du privé applaudissent à de telles mesures car le crédit devient le seul moyen pour les salariés de continuer à consommer et donc d'alimenter le chiffre d'affaires des banques. Si l'ensemble du monde financier se met à penser la crise de cette manière, ce qui est le cas, il ne faut pas s'étonner de voir des erreurs théoriques de ce type commises dès le départ et jamais corrigées depuis. Tout le monde semble au contraire se féliciter de la situation, un peu comme en 2007 lorsque sont arrivés les fameux subprimes d'Angelo Mozilo

S'il est donc visiblement difficile pour nos dirigeants d'empêcher une crise boursière, est-il imaginable d'atténuer concrètement leurs effets ainsi que leurs probabilités ?

Mon avis en tant que tel n'a pas forcément un grand intérêt pour vos lecteurs. Ce qu'on peut dire, c'est que de nombreux acteurs, tel M. Shiller que vous citiez, perçoivent les dysfonctionnements du système actuel. Nous fonctionnons dans une sorte d'économie financière à deux vitesses : d'un coté le circuit de l'argent virtuel imprimé par les banques centrales, de l'autre celui des masses monétaires lié aux activités économiques réelle où l'on constate une stagnation de la vitesse d'échange de la monnaie, à des niveaux similaires à ceux de 2009 d'ailleurs. Il m'apparaît clair en conséquence que nous allons assister, à court ou moyen-terme, à un éclatement de la bulle spéculative et ce ne sont pas nos gouvernements ni nos banquiers centraux qui seraient à même de rattraper la situation puisqu'ils sont les premiers à penser que les politiques menées ces dernières années sont les bonnes.

Les crises sont souvent définies comme des "corrections" après des périodes de forte croissance. Est-il imaginable, en prenant du recul, d'améliorer nos systèmes économiques pour qu'ils soient capables d'amortir des périodes inévitables de ralentissement ?

Si la crise est à considérer comme "la destruction" d'investissements inadéquats voire absurdes, on peut effectivement l'analyser comme un retour à une certaine normalité économique. Le problème actuel est que les désagréments inévitables de cette crise sont pour le citoyen lambda, tandis que les auteurs et complices de la crise n'en patissent que très peu. Par "complices", je désigne ceux qui par faiblesse ou par corruption ont laissé faire les pratiques à haut-risques sans forcément s'y adonner eux-mêmes.

Les crises corrigent effectivement des erreurs temporaires, mais notre situation actuelle est à ce titre exceptionelle, puisque nous n'envisageons pas un seul instant de procéder autrement (à l'inverse de la crise de 29 qui a fini par donner le New Deal, NDLR) et ce pour deux raisons : nous sommes tout d'abord allés beaucoup trop loin sur l'impression monétaire et il est ensuite difficile de se renier après avoir enfilé le costume du sauveur de la planète. Tout ceci me laisse hélas penser que nous irons dans le platane avec le pied au plancher et sans tentative de freinage. Le formatage intellectuel est aujourd'hui tel que je ne n'imagine pas d'ici peu la profonde remise en question des mécanismes de croissance que vous avez suggéré

Propos recueillis par Théophile Sourdille

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