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La presse people contemporaine n’a rien inventé
La presse people contemporaine n’a rien inventé
©REUTERS/Eric Gaillard

De Saint-Simon à Closer

Marie-Antoinette aussi : pourquoi la presse people contemporaine n’a rien inventé

La révélation d'une relation supposée entre le président Hollande et l'actrice Julie Gayet a été unanimement critiquée, fait rare, par la classe politique française. Pourtant, la pratique n'a rien de nouveau, elle remonte à une époque où il n'y avait ni "people" ni République.

Patrick Eveno

Patrick Eveno

Agrégé et docteur en histoire. Professeur en Histoire des Médias à Paris I  Panthéon - Sorbonne.

Auteur de "Les médias sont-ils sous influence" aux éditions Larousse.

 

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Les révélations de Closer sur la liaison (supposée !) entre François Hollande et Julie Gayet et le flot de commentaires qui s’en est suivi révèlent que la vie privée des stars et des hommes et femmes publics fascine les Français. Certains y décèlent un voyeurisme malsain, un rideau de fumée qui masque les vrais problèmes ou une atteinte insupportable à la vie privée. Plus banalement, « people » et faits divers répondent aux mêmes ressorts, ceux de la représentation des fantasmes, des déviances et de la démesure humaine. « Humain, trop humain », disait Friedrich Nietzsche… Car ces récits, aujourd’hui véhiculés par les médias de masse, sont fort anciens : les mythes grecs et les tragédies qui les reprennent révèlent les turpitudes d’Antigone et d’Oedipe aussi bien que les amours de Zeus.

Sous l’Ancien Régime, les Mémoires de Saint-Simon, au-delà de la fascination pour la Cour, régalent les lecteurs avec des secrets d’alcôve. En mai 1672, Jean Donneau de Visé présente ainsi le journal qu’il lance, le Mercure galant : « Je vous écrirai tous les huit jours et vous ferai un long et curieux détail de tout ce que j’aurais appris pendant la semaine. Je vous manderai les choses que les gazettes ne vous apprendraient point. […] Vous aurez les mariages et les morts de conséquence, avec des circonstances qui pourront quelquefois vous donner des plaisirs que ces sortes de nouvelles n’ont pas d’elles-mêmes. […] J’ajouterai à toutes ces choses toutes les nouvelles des ruelles les plus galantes. » La partie la plus vivante et la plus appréciée concerne les fêtes et divertissements de la Cour, les naissances et les mariages princiers. En janvier 1680, le mariage du prince de Conti, neveu du grand Condé avec mademoiselle de Blois, fille légitimée de mademoiselle de La Vallière, maîtresse du roi, est un morceau de bravoure digne des médias contemporains. La chronique des familles et des généalogies, la nécrologie et les éloges funèbres complètent cette rubrique « people » avant l’heure. La reine Marie-Antoinette, qui aimait les bals et les jeux et entretenait favorites et favoris, était une reine people avant l’heure ; les multiples libelles qui paraissent à l’époque transforment peu à peu son image qui devient celle d’une reine infidèle se livrant à des orgies nocturnes. A la veille de la Révolution, il ne s’agit plus de dévoilement de la vie privée mais d’attaques haineuses contre celle qui personnifie la morgue aristocratique envers le peuple.

Cependant, le dévoilement de la vie privée des célébrités et l’affichage des faits divers à la une des journaux ne prennent vraiment de l’ampleur qu’au XIXe siècle, avec l’essor des médias de masse, notamment des grands quotidiens, qui entrent en compétition pour attirer la clientèle de lecteurs toujours plus nombreux. Or, ces derniers accèdent au suffrage universel et peuvent sanctionner les politiques. Entre médias et opinion publique se tissent ainsi des liens qui nourrissent la révélation sous toutes ses formes. Certes, les journaux à grand tirage de la Belle Époque sont encore timides sur la vie privée des puissants. Mais des quotidiens mondains ou semi-mondains, tel Gil Blas, ne manquent pas de récits épicés. Le Figaro daté du 17 février 1899 se délecte lors de la mort du président Félix Faure, retrouvé dans les bras de sa jeune maîtresse : « ce quinquagénaire vigoureux et droit…, la mort lui a été clémente…, il savourait les douceurs et les enivrements [de sa charge] avec une satisfaction infinie…, il y goûta d’ailleurs des jouissances qui en multiplièrent et en rehaussèrent les attraits… ». Les frasques parisiennes du futur Édouard VII font également l’objet d’articles pleins de sous-entendus. La presse de la IIIe République est ainsi parsemée d’allusions plus ou moins grivoises selon le public auquel s’adresse le journal.

Sous la Ve République, la pudibonderie gaulliste et la volonté de sacraliser la fonction présidentielle, assorties d’un contrôle étroit des médias, verrouillent la révélation de l’intimité des politiques, mais aussi des scandales et des affaires financières. Les verrous sautent progressivement depuis quarante ans, parce que les politiques ont moins de pouvoir sur les médias, parce les médias sont de plus en plus nombreux et de plus en plus concurrentiels, enfin parce que le public demande plus de transparence de la part des politiques, aussi bien sur leurs finances, sur leurs réseaux amicaux, que sur leur vie privée. La télévision, qui est longtemps restée « la voix de la France », selon l’expression de Georges Pompidou, s’intéresse au « people » et aux faits divers à partir de la libéralisation des années 1980. Cependant, la presse d’information qui devrait dévoiler les secrets ne remplit pas sa fonction. Elle est alors remplacée par les magazines « people », Voici, Public, Closer, etc., qui se sont multipliés depuis une dizaine d’années. Les sites en ligne viennent maintenant les concurrencer et renforcer la chasse au scoop. Mais la lente évolution, amorcée à l’époque de Giscard, le premier président qui désacralise la fonction, se poursuit sous Mitterrand avec le dévoilement, certes bien tardif, d’amitiés étranges et d’une fille cachée (donc d’une maîtresse). L’accélération de la banalisation de la vie privée des puissants est la conséquence des aventures de Sarkozy et des mésaventures de DSK. La banalisation de la fonction ne pouvait que s’emparer d’un président « normal ».

Les zincs des cafés du commerce et les repas du dimanche en famille deviennent des caisses de résonance de toutes les frasques réelles ou supposées des hommes et des femmes publics. Nous vivons dans une société qui nous encadre et nous civilise. À côté de nous, les déviants nous fascinent. Nous avons tous eu à un moment ou un autre l’envie de dévier. Avec le fait divers et le « people », on reste dans le cadre de l’humain et du social, dont les médias doivent rendre compte. Ce qui choque les bons esprits, c’est que la presse vulgarise, qu’elle fait part au peuple de ces informations confidentielles que la bonne société voudrait se réserver. On peut le regretter, mais le dévoilement de la vie privée contribue à installer l’exigence de transparence qui règne maintenant dans la vie publique.

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