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©BERTRAND GUAY / AFP

Le vrai du faux

Vous avez aimé (vous faire peur avec) les Fake News ? Vous allez adorer les vidéos retouchées

Alors que les fake news fleurissent sur internet et biaisent la manière dont nous sommes informés, il est à parier que l'avènement des nouvelles technologies, et notamment l'intelligence artificielle, sauront nous rendre la tâche de discerner le vrai du faux plus ardue encore dans les années à venir.

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe est directeur de recherches à l’IRIS.

Il enseigne sur le campus virtuel de l’Université de Limoges, au Celsa Paris IV à l’IRIS et à l’Institut des Hautes Études Internationales.

Spécialiste des stratégies de l'information (chercheur à l'Iris responsable de son Observatoire Géostratégique de l'Information) il est l'auteur de nombreux ouvrages - dont "La Soft-idéologie" (Robert Laffont ), "l'Ennemi à l'ère numérique" (PUF),  "Comprendre le pouvoir stratégique des médias" (Eyrolles), "Maîtres du faire croire de la propagande à l'influence" (Vuibert), "Les terroristes disent toujours ce qu'ils vont faire" (avc A. Bauer, PUF), et "Terrorismes, Violence et Propagande" (Gallimard).

Son dernier ouvrage : "Gagner les cyberconflits Au-delà du technique" (Vuibert).

Son site internet est le suivant : www.huyghe.fr

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Atlantico : Dans un article publié par The Atlantic, le magazine américain explore le futur des fakes news, et les capacités ouvertes en la matière par la manipulation vidéo, l'intelligence artificielle, et la réalité virtuelle, et montrant ainsi que les fakes news actuelles ne sont qu'un début face aux problématiques à venir. Comment anticiper cette situation, n'est-on réellement qu'aux balbutiements des fake news ?

François-Bernard Huygue : D'une part, les fake news au sens des informations qui relatent des événements imaginaires ou faussés datent d'Adam et Eve. La chose n'est pas nouvelle. D'autre part, l'idée politique de déstabiliser un voisin par des accusations fausses ou de la désinformation, cela est également tout sauf nouveau. Ce qui est nouveau, c'est que la technique de production de fausses images ou de faux contenus s'est beaucoup perfectionnée et démocratisée avec le numérique. En clair, quand Staline voulait faire disparaître Trotski de toutes les photos ou il était à côté de Lénine, il lui fallait mobiliser une armée de gens avec des pinceaux et de l'encre de Chine pour noircir les photos. Aujourd'hui, chacun de nous peut produire une photo truquée et la mettre en ligne sur un réseau social où potentiellement elle attendrait des millions de gens. De plus, distribuer des informations fausses, douteuses ou tendancieuses est devenu beaucoup plus facile. Lorsqu'Orson Wells veut conquérir l'opinion dans Citizen Kane, il achète des journaux et des rotatives pour faire de la propagande. Aujourd'hui, tous les réseaux sociaux peuvent contribuer à diffuser des fausses comme de vraies nouvelles avec de plus en plus de difficultés à les contrôler. Enfin, il est aujourd'hui possible de créer de faux émetteurs, en créant de comptes d'électeurs américains ou de citoyens russes, ou de faux courants d'opinion, ce qui s'appelle l'astroturfing , du nom d'une marque de gazon artificiel qui consisté à créer de faux courants d'opinion avec des algorithmes qui mettent en place des centaines ou milliers de comptes qui vont rendre le même message, se référencer les uns les autres et donc de plus en plus attirer l'attention vers les thèmes choisis. La technologie a donc décuplé la capacité à toucher les cerveaux des citoyens.

En quoi la capacité de manipuler les images pourrait-elle mettre à bas l'idée même de réalité ? Quelles sont les menaces politiques induites par de telles pratiques, la dénonciation en faux ayant déjà été utilisée, notamment par Donald Trump suite à la vidéo de Hollywood Reporter qui a pu le mettre en cause durant la campagne électorale de 2016 ?

On peut faire des faux de plus en plus convaincants. Désormais, on peut faire des images fixes retouchées avec un logiciel que chacun serait capable d'utiliser sans que cela ne demande une grande expertise. On peut donc faire des choses beaucoup plus sophistiquées et on entre dans le domaine des deepfakes, c’est-à-dire un mélange de fausses images avec du deeplearning , de l'intelligence artificielle, c’est-à-dire que l'on va faire des images animées qui seront parfaites puisque l'on pourra utiliser le visage de quelqu'un, lui faire prononcer les mots que l'on veut et ses lèvres, les expressions de son visage correspondent exactement à ce qu'il dit ou à ce qu'il se passe dans la scène. Cela a commencé à se répandre pour le porno, des logiciels permettent de prendre la tête d'une actrice, il en faut plusieurs milliers qui peuvent être prises sur une vidéo, pour en arriver à coller ce visage sur le corps d'une fille qui réalise tous les fantasmes de l'auteur. Cela était assez sophistiqué au début, mais maintenant, la mise en place d'une application comme Fake App, qui ne peut pas encore être utilisée par tout un chacun, mais l'utilisation est devenue beaucoup plus facile.

Mais au-delà de ces cas, on peut également voir une vidéo d'un discours imaginaire de Barack Obama, qui prononce face caméra, avec les lèvres qui bougent parfaitement, un discours qu'il n'a jamais prononcé. C'est donc un faux presque parfait au sens que l'imitation parfaite de l'action de quelqu'un, est possible. Est-ce que pour autant, on pourrait convaincre le monde entier qu'un chef d'État puisse tenir tels ou tels propos ? Je rappelle qu'à l'heure actuelle, les faux sont extraordinairement vites repérés, notamment parce qu'il y a 153 dispositifs de fake checking déployés à travers le monde, plus de nombreux amateurs. Jusqu'à présent, la durée de vie d'un fake est très courte, et généralement, pour y croire, il faut vraiment vouloir y croire. C'est Emmanuel Macron qui en a bien profité, puisqu'apparemment il y a eu des fake news contre lui, sur sa sexualité, sur son compte en banque, mais ces fake news ont été tellement vites démenties qu'elles lui ont probablement plus apporté de voix qu'autre chose, en le faisant apparaître comme une victime d'un complot. Aux Etats-Unis, démocrates et républicains se renvoient l'accusation en fake news, avec un sens différent dans les deux camps, ce qui montre que l'on est toujours le menteur de quelqu'un.

Comment imaginer la réaction de la société dans un monde ou tout pourrait être faux ? Ne peut-on pas imaginer un contrecoup de la part des citoyens qui tendraient à favoriser certains supports, ou certaines sources, comme les Universités ou la presse écrite ?

Ce serait la version idéale dans un monde parfait. L'école formerait les enfants à l'esprit critique, et les citoyens, s'apercevant de la multiplication de fausses nouvelles s'intéresseraient de plus en plus à l'expertise et à la connaissance, ou au débusquage des faux.

Lorsque l'on pense aux faux cadavres de Timisoara ou aux armes de destruction massive en Irak, des recherches sérieuses pouvaient permettre de révéler le caractère suspect de ces cas. On pouvait trouver des indices. Le problème est que cela est dans un monde parfait où tout le monde rechercherait la vérité. L'autre problème est qu'il y a beaucoup de fausses nouvelles dans les deux sens, il n'y a pas que les méchants trumpistes qui mentent. Et finalement, la question est de savoir si nous désirons connaître la vérité. C'est la question de fond, parce que les réseaux sociaux nous permettent de renforcer nos opinions préalables, et, en fonction de nos a priori idéologiques, de voir de plus en plus de confirmation que nous avons raison de penser ce que nous pensons. Dans une démocratie, il faut une liberté d'expression et d'information, et que cette information soit rationnelle mais nous sommes des être de passions et bien souvent, nous nous tournons vers les expressions qui viennent confirmer ce dont nous étions préalablement convaincus.

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