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Débat faussé ?

Pourquoi l’Europe n’est pas prête pour une politique de relance keynésienne

Les appels se multiplient en faveur d'un changement de cap en Europe en ce qui concerne l'austérité. Mais à plusieurs égards, cette posture se révèle hypocrite. Pourtant, plusieurs "autres" mesures que celles souvent évoquées permettraient une véritable politique de croissance.

Paul Goldschmidt

Paul Goldschmidt

Paul Goldschmit est membre de l'Advisory Board de l'Institut Thomas More,

Il a également été directeur du service "Opérations Financières" au sein de la Direction Générale "Affaires Économiques et Financières" de la Commission Européenne.

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La controverse autour des travaux des économistes américains Rogoff et Rheinhardt, faisant le lien entre le niveau de l’endettement public et la croissance, constitue le dernier épisode de la croisade qui plaide pour un changement de cap de l’"Europe".  Ainsi, ceux qui recommandent plus de croissance, plus de solidarité et moins d’austérité pensent avoir trouvé un support  "académique" irréfutable pour justifier leurs thèses.

Or, une telle lecture accorde aux travaux de R&R une importance totalement démesurée. S’il est correct de mettre en doute la validité "scientifique" de toute formule ou valeur  "mathématique" qui prétend régir le comportement de l’économie, le seuil de 90% d’endettement public par exemple, la même circonspection doit prévaloir avant d’accréditer la thèse contraire, à savoir que le niveau d’endettement public est sans influence sur la croissance.

Alors que les politiciens et académiciens polémiqueront sur ces sujets, qui dépassent l’entendement et les préoccupations des citoyens, les marchés se chargeront très certainement de rappeler à l’ordre ceux qui voudraient imposer leurs idéologies envers et contre tout. En effet, il est fondamentalement erroné et intellectuellement malhonnête de comparer la relation croissance/dette, quelque soit l’échantillon retenu, de pays qui ont historiquement conservé leur "souveraineté monétaire" avec celle des pays de l’UEM (Union économique et monétaire) qui l’ont perdue. Par exemple, l’accès aux marchés, qui est une des clefs de la croissance, est davantage circonscrite au sein d’une UEM privée de mécanismes de transferts automatiques.

Ce qui est incontestable, c’est que l’UE/UEM n’est dotée ni d’une architecture institutionnelle adéquate ni des instruments capables de mener une "politique" économique qui influence de manière significative la croissance. Dans ce contexte, le débat sur le niveau de la dette est marginal et détourne l’attention des priorités. L’UE/UEM dispose seulement de ressources propres dérisoires et doit se reposer, pour ce qui est de ses moyens d’intervention, sur une structure basée entièrement sur le bon vouloir (ou la mauvaise volonté) des Pays Membres. Le récent débat sur les perspectives financières 2014-2020 en constitue la démonstration flagrante.

Tant qu’il ne sera pas remédié à cette situation, les appels à un "changement de cap" de la "politique européenne" relèveront de l’incantation et de l’hypocrisie, où l’Europe sert de bouc émissaire idéal pour justifier auprès des opinions publiques les insuffisances et échecs des gouvernements nationaux.

Rappelons quelques "vérités" incontournables : premièrement, la politique économique au niveau européen consiste en la mise en œuvre des traités et directives adoptés par les Pays Membres et notamment ceux négociés en réponse à la crise (Traité budgétaire (à 25), "six et two pack" (à 27), MES (à 24), Pacte de Croissance et Stabilité). C’est la Commission qui est chargée de cette mission et qui, comme "gardienne des traités", est strictement limitée dans sa latitude d’interprétation. A ce titre, elle utilise au maximum la flexibilité inscrite dans les textes, comme le démontre l’extension des délais pour se conformer aux prescrits (golden rule) accordés à plusieurs pays. Tant que ces traités ou directives ne sont pas amendés, la Commission (l’Europe) ne disposera d’aucun moyen réel de "changer de cap".

Deuxième vérité : seul un budget significatif autonome de l’UE/UEM, financé au moyen de ressources propres, est capable de soutenir la mise en œuvre d’une politique économique "européenne" qui fasse fi de concepts tels que "le juste retour" au profit de l’intérêt général. Dotée d’une autonomie financière significative, l’UE/UEM serait en mesure de supporter la charge d’une dette "mutualisée", augmentant d’autant ses ressources. En parallèle, la BCE pourrait – enfin - jouer son rôle de Banque Centrale de plein exercice. Elle pourrait opérer en interface avec l’UE/UEM (et non avec les Pays Membres) à l’instar de la Banque Fédérale de Réserve aux Etats-Unis ou de la Banque d’Angleterre, comme le réclament de nombreuses voix. Sa légitimité démocratique pourrait – sans empiéter sur son indépendance – être assurée par sa responsabilisation devant les organes appropriés de l’UE.

Mettre ces réformes en place requiert une refonte en profondeur des Traités ce qui prendra du temps. Il est cependant essentiel qu’un accord politique intervienne rapidement définissant clairement les objectifs et les étapes de leur mise en œuvre. Le Président Van Rompuy présentera, à la demande du Conseil, un tel plan au prochain sommet de juin. Son adoption doit constituer la pierre angulaire pour s’attaquer aux problèmes de l’emploi, de la croissance et des autres défis sociaux si l’on ne veut pas abandonner l’initiative aux forces nationalistes et populistes. La victoire "démocratique" d’une seule de ces factions dans un Pays Membre serait de nature à paralyser toute action de l’UEM et annoncerait irrévocablement sa désintégration.

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