Pourquoi l’économie n’est pas une science mais un arbitrage permanent entre le bien et le mal | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
Pourquoi l’économie n’est pas une science mais un arbitrage permanent entre le bien et le mal
©

Le capitalisme plombé par ses vices ?

Pourquoi l’économie n’est pas une science mais un arbitrage permanent entre le bien et le mal

Le patron d’Apple, Tim Cook, a été convoqué par quelques sénateurs américains pour s'expliquer sur les moyens (légaux, mais contestés) déployés par sa société pour réduire sa facture fiscale aux Etats-Unis, notamment via des plateformes offshore et des filiales irlandaises. Troisième volet de la série "Le capitalisme plombé par ses vices ? ".

Tomáš  Sedláček

Tomáš Sedláček

Tomáš Sedláček est un économiste tchèque, ancien conseiller de Václav Havel, et membre du Conseil économique national tchèque. Il est l’auteur du best-seller L'Economie du bien et du mal.

Voir la bio »

Atlantico : Peut-on reprocher aux grandes entreprises de se comporter comme toute entreprise, à savoir de chercher à faire des économies ? Est-il pertinent de tenir à leurs patrons un discours moralisateur, en invoquant notamment le patriotisme qui devrait les animer ?

Tomáš Sedláček : Si l’entreprise travaille son image en mettant en avant le fait qu’elle se soucie de l’environnement dans lequel son activité s’inscrit, l’opinion publique en attendra un minimum de sincérité. Ce n’est pas si différent que d’essayer de faire des économies  sur les choses futiles, réduire les coûts sur des procédures stupides/inutiles. Les gens attendent naturellement des entreprises qu’elles contribuent un minimum au marché qu’elles exploitent.

Notre époque est celle de l’image. Pourquoi Microsoft n’est-il pas aussi populaire que Google ou Apple ? Le couple Gates consacre une part immense de sa richesse, de son énergie et de ses compétences à des personnes qui sont parmi les plus dans le besoin dans le monde. Et pourtant le produit Microsoft n’est pas accueilli aussi favorablement que certains autres. Cela tient au produit en lui-même, mais si par exemple Google l’a emporté sur les autres moteurs de recherche, c’est parce qu’il était « cool » comme il fallait.

L’entreprise, pour perdurer, ne doit pas perdre ce capital sympathie. Google nous est intime, la marque n'a donc pas intérêt à perdre ce crédit. Si pour acheter une voiture je dois choisir entre deux fabricants, et que je sais que l’un pratique l’optimisation fiscale, et que l’autre ne le fait pas et se montre généreux envers la société sur la base du volontariat, cela aura une influence non négligeable sur ma décision d’achat. Quand vous achetez, vous ne faites pas seulement l’acquisition d’un produit, mais également de tout ce qui l’entoure : l’histoire de la marque, sa philosophie… Votre décision dépend de considérations éthiques, pas seulement matérielles.

Il n’est pas besoin d’être un voyant pour affirmer que ces considérations prendront toujours plus d’importance à l’avenir. Le merchandising du futur sera basé sur l’histoire au sens large de la marque. En achetant une tasse de café, vous achetez aussi un peu de mauvaise conscience liée à l’exploitation des petits producteurs. Il y a toujours de la culpabilité ou du plaisir qui y sont associés. En achetant équitable, vous achetez une histoire de respect de la nature et des producteurs, et le fait pour l’entreprise de payer ses impôts s’inscrit dans la même logique. Les gens y accorderont de l’importance. C’est une manière de perdre le crédit accumulé au fil des ans : Google, jusqu’ici, avait une image sympathique.

Si le niveau des taxes est tel qu'il décourage l'emploi et incite les entreprises à soustraire une partie de leurs gains à l'impôt, ce dernier peut-il toujours prétendre exister pour le bien commun ?

La question ne se pose plus ainsi. Je ne m’interroge plus sur le niveau mais sur la qualité de l’impôt. Vous n’achetez pas un shampoing pour son prix mais parce que vous estimez que son prix correspond à sa qualité. C’est ainsi que le commun des mortels réagit. De la même manière, je veux vivre dans un pays où le niveau d'impôt correspond à sa qualité. Prenez l’exemple des pays nordiques : la fiscalité est élevée, mais également la qualité de vie : santé, éducation, routes… C’est ce qui compte pour les gens, et aussi pour les entreprises. Vous ne voulez pas entreprendre dans un pays où vos enfants n’auront pas accès à une bonne éducation, ou auront peur de sortir la nuit à cause du manque de sécurité. Le Danemark, par exemple, est un pays où l’imposition est très élevée, mais il attire toujours les investisseurs : tout tient à la qualité de l’impôt.

Si la nation décide d’un système à fiscalité faible comme aux Etats-Unis, les personnes prennent en charge les coûts liés à l’éducation, la santé, et ce système se défend également. Il doit y a voir un « retour sur impôt » pour les personnes.

Finalement, les gouvernements n'en sont-ils pas arrivés à taxer pour taxer, en oubliant pourquoi l'impôt existe à l'origine ? La préoccupation actuelle liée au remboursement de la dette a-t-elle pris le pas sur le souci du bien commun ?

 Les hommes politiques, comme les chefs d’entreprise commettent des erreurs. Ils ont des motivations qui à bien des égards sont contestables. Mais en politique, les personnes doivent être bien plus responsables. Le système aujourd’hui est fait de telle manière qu’il est presque devenu rationnel de creuser les déficits. Pourquoi s’en priver si quelqu’un d’autre paie après moi ?  Augmenter les impôts n’est pas sorcier, c’est le privilège le plus simple des gouvernements. Il est à la portée de n’importe quel enfant. La politique fiscale doit être menée de telle manière que le gouvernement ne laisse pas de dette derrière lui.

Se contenter de baisser les impôts sans baisser les dépenses reproduit la situation problématique que nous connaissons maintenant : la dette finit par vous tuer. Elle semble vous redonner un peu de liberté, mais à la fin de la journée vous en êtes prisonnier. Nous sommes devenus les esclaves de la dette.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !