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"Il est temps de traiter le problème à sa source : l’absence d’une autorité spirituelle unifiée, consensuelle et authentiquement représentative de l’islam de France, et non pas l’islam en France."
"Il est temps de traiter le problème à sa source : l’absence d’une autorité spirituelle unifiée, consensuelle et authentiquement représentative de l’islam de France, et non pas l’islam en France."
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L'union fait la force

Pourquoi l’acte terroriste de Londres prouve que l’islam d’Europe a plus que jamais besoin de s’organiser pour mieux se protéger

Deux hommes ont tué à l'arme blanche un soldat britannique mercredi dans un quartier du sud-est de Londres. Les autorités évoquent un "attentat terroriste".

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani est avocat et essayiste, spécialiste du Moyen-Orient. Il tient par ailleurs un blog www.amir-aslani.com, et alimente régulièrement son compte Twitter: @a_amir_aslani.

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L’odieux meurtre à coup de hache d’un soldat britannique au nom d’Allah traduit une réalité hélas inavouable. Celui du décrochage aussi graduel que certain d’une partie de la jeunesse musulmane européenne des valeurs des pays où ils résident. Le nombre croissant de djihadistes portant des passeports européens régulièrement arrêtés au Pakistan ou en Afghanistan et maintenant au Mali, en est le reflet. Les pays européens, en particulier la France et le Royaume-Uni, risque de se retrouver dans la délicate situation où les engagements militaires sur les théâtres militaires des pays musulmans engendreraient des risques sécuritaires sur leur propres territoires. Ce risque qui n’était que théorique au moment de la première guerre d’Iraq en 1991 devient une réalité de par l’importance croissante que l’Islam prend dans les identités des musulmans de France.

Ainsi, un sondage réalisé par IPSOS, pour Le Monde, le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) et la Fondation Jean Jaurès, au sujet des nouvelles fractures de la société française devrait d’abord inquiéter les musulmans. Non point qu’ils risquent dans les années qui viennent de subir des persécutions. Terre natale des droits de l’homme, République qui a fait de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité sa devise, la France ne basculera jamais dans l’intolérance, n’en déplaise aux fanatiques. C’est par rapport à leur propre démarcation identitaire et à l’image que l’islam donne de lui-même que les musulmans devraient s’inquiéter.

Selon ce sondage réalisé en janvier dernier, 74% des personnes interrogées estiment que l’islam est une religion « intolérante » et qu’elle est incompatible avec les valeurs de la société française. En revanche, 72% pensent que la religion catholique est tolérante, et 66% partagent cette opinion en ce qui concerne le judaïsme. Depuis trente ans, jamais la représentation de l’islam n’a été autant négative. L’hideux assassinat du soldat britannique a Londres ne fera rien pour &arranger la perception des français. Comment l’islam a-t-il pu dégringoler à ce point aux yeux d’une société qui n’est pas particulièrement xénophobe ou islamophobe ?

Plutôt que d’en chercher les causes objectives, il serait facile d’accuser les médias de manipulation et de vouloir grossir un épiphénomène somme toute banal et insignifiant. Les journalistes, comme les sociologues, ne peuvent pas créer ex nihilo un phénomène. Il faut par conséquent avoir l’audace d’avouer que c’est l’islam en tant que tel qui pose problème. Si la deuxième religion en France est la dernière dans le classement des religions les plus appréciées en termes de tolérance, à l’inverse du bouddhisme, qui est la religion la plus minoritaire en France mais la plus appréciée par les Français, c’est qu’il y a un problème, pas seulement de perception mais de fond.

Une fois écartées les raisons conjoncturelles et parfois même irrationnelles d’une telle appréhension ou dépréciation de l’islam, comme la crise économique, le chômage et la détresse qu’il génère, certains stéréotypes et fantasmes dont les origines remontent loin dans l’histoire, un résidu d’intolérance « ordinaire » et propre à toutes les sociétés autour duquel peuvent se cristalliser toutes les phobies…, il faudrait bien se résoudre à écouter ces 74% de Français. Les écouter sans alarmisme, mais sans non plus verser dans les lectures lénifiantes et anesthésiantes habituelles, qui ne résoudront pas le problème et ne rendront pas service aux cinq à six millions de musulmans dans ce pays.

Crier à la stigmatisation des musulmans et à l’islamophobie serait une maladresse qui n’inversera pas la tendance exprimée par ce sondage mais l’aggraverai bien au contraire. Le réflexe victimaire n’est pas une réponse à un problème réel mais un élément de ce problème. En d’autres termes, l’islamisme n’est pas un antidote à l’islamophobie mais sa mère nourricière. C’est par et dans l’islamisme que l’islamophobie prospère et se développe. Sans nier le fait qu’il existe en France et en Europe des poches de xénophobie raciale ou confessionnelle, c’est aussi un fait que depuis le 11 septembre 2001, l’islamophobie est devenue un argument redoutable que les islamistes utilisent pour distiller dans le corps français des normes qui sont effectivement aux antipodes des valeurs républicaines.

Plusieurs événements ont totalement métamorphosé la représentation de l’islam ces douze dernières années : le traumatisme majeur de l’attaque terroriste contre les Etats-Unis, les multiples affaires du voile en France, les manifestations hystériques provoquées par les caricatures du prophète, les réactions compulsives suscitées par la conférence du pape benoît XVI à Ratisbonne…Autant de faits, forfaits et méfaits qui ont discrédité les musulmans et disqualifié l’islam. Depuis l’assassinat de Londres, les démonstrations du type, les musulmans ne sont pas tous des islamistes, et les islamistes ne sont pas tous des salafistes, et les salafistes ne sont pas tous des djihadistes, et les djihadistes ne sont pas tous des terroristes…sont désormais désuètes.

Eviter les amalgames, tout le monde est d’accord là-dessus. Mais il est temps de traiter le problème à sa source : l’absence d’une autorité spirituelle unifiée, consensuelle et authentiquement représentative de l’islam de France, et non pas l’islam en France. Si l’on veut d’un islam spécifiquement français et compatible avec la laïcité, un processus de gallicanisation s’imposerait. Les musulmans de ce pays ne suivront plus alors les fatwas de tel ou tel imam ou cheikh obscurantiste. Ils auront leur propre autorité exégétique, leur propre  « église », dans le sens grec du terme, et leurs guides spirituels éclairés par les lumières de l’islam et par les Lumières tout court ! Ce n’est qu’ainsi que Paris pourra éviter de devenir Londres. 

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