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Pourra-t-on un jour être élu en France sans faire de promesses intenables
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Pourra-t-on un jour être élu en France sans faire de promesses intenables

Benoît Hamon est en pole position avec un programme dont on sait qu’il ne sera pas appliqué. Enchanter l‘avenir pour mieux déchanter plus tard.

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

Voir la bio »

Benoît Hamon s’est hissé au centre des débats de la primaire de gauche avec le projet de revenu universel. Partant de l’idée que la notion de travail va profondément évoluer sous l’impact de la révolution digitale, qu‘il y aura moins de croissance, donc moins de travail donc moins d’emplois, Benoît Hamon a ressoudé une partie de la gauche en promettant un revenu universel, c’est-à-dire le versement d‘une indemnité mensuelle de subsistance à tout le monde, sans conditions de ressources. Il a même précisé que cette indemnité pourrait atteindre 750 euros.

L’idée est évidemment intéressante, généreuse, elle apporte un minimum de moyens et de sécurité à toutes les catégories sociales qui sont en difficulté, et plus largement à toute la population qui pourrait, en toute liberté, se consacrer à des activités lucratives ou pas, sans contrainte.

Dans son principe, l’idée n’est pas nouvelle, les libéraux ont très tôt imaginé de remplacer toutes les prestations sociales versées selon des critères familiaux ou sociaux par une allocation forfaitaire et versée à tout être humain, de sa naissance à sa mort, sans aucune condition. Au bénéficiaire de faire preuve de responsabilité et d’en optimiser l’utilisation.

Sachant le besoin de protection contre les aléas de la conjoncture, Benoît Hamon a cru redonner un peu de modernité à la gauche qui manquait singulièrement d’imagination pour sortir du tunnel dans lequel elle s’est enfermée pendant le quinquennat de François Hollande. Du coup, Benoît Hamon a reçu très vite le soutien de tous les bobos de gauche. Pas sûr que les classes populaires, véritablement en difficulté pour cause de chômage dans l’industrie, fassent preuve du même enthousiasme.

Le coup de poker de Benoît Hamon a néanmoins marché. A la surprise de tous les sondeurs et des analystes, il se retrouve en finale de la primaire, très bien placé pour la gagner dimanche soir et se frotter ainsi aux autres candidats de la présidentielle lors du premier tour.

Sa course s’arrêterait là qu‘elle le mettrait en très bonne position pour prétendre diriger la gauche bobo dans les prochaines années. 

Le problème pour Benoît Hamon est qu’il doit bien se rendre compte qu'au fur et à mesure des débats, sa formule magique manque de précision et qu’il a beaucoup de mal à en donner. Il a beau faire référence à une pléiade d’économistes qui aurait crédibilisé le projet, les économistes en questions ne sont pas aussi nombreux et aussi notoires qu’il l’a dit à la télévision.

En fait, son projet tel qu’il l’explique, ne tient pas. Le diagnostic sur lequel il s’appuie est très discutable. Le montage financier qui permettrait de l'équilibrer est non seulement flou mais bancal.

Le diagnostic d’abord. L’idée selon laquelle le monde serait condamné à la décroissance relative et que la révolution digitale ne permettra pas de créer des emplois nouveaux pour compenser ceux que le numérique aura détruit est une idée absurde. Toutes les grandes innovations technologiques ont généré ce type d’angoisse. La machine à vapeur, le moteur à explosion et l’électricité devaient créer un monde sans emplois. Les gazettes du XVIIIe et du XIXe siècles sont remplies de chroniques alarmistes sur la fin "des cochers", l’exode rural ou même plus tard, sur les entreprises sans usines. 

L’innovation a détruit des emplois pour en créer de nouveaux. De tous temps, les innovations ont ete créatrices d’emplois et de richesses. Alors les métiers changent, ils se localisent différemment, il y a des périodes de transition parfois douloureuses, mais l’enjeu fait que les générations à venir ont profité des progrès engendrés par la précédente.

La révolution digitale et la mondialisation ont détruit des emplois:et notamment des emplois industriels mais ces mutations ont développé de nouvelles activités, de nouveaux métiers.  Il existe des gisements d’emplois et d’activités considérables, dans la technologie, les services (services à la personne, tourisme, voyage) dans la santé, l’éducation, la transition écologique. Faut être singulièrement pessimiste pour croire que l’invasion des micro-processeurs et des robots va mettre l’humanité toute entière au chômage. 

Ce qui est vrai, c’est qu’il va falloir s’adapter au changement, l’assumer. Ce qui est vrai, c’est que le travail, qui est fondamentalement créateur de richesses, va changer de statut. Le salariat, qui est la forme la plus répandue d’organisation du travail, va sans doute reculer au profit de formes plus indépendantes ou plus souples, plus flexibles.

Ce qui est vrai aussi, c’est que le travail restera le moyen privilégié de créer du lien social et de permettre l’épanouissement personnel.

Avec son revenu universel, Benoît Hamon ne veut pas tenir compte de cette réalité-là. Plus grave, les hommes étant ce qu'ils sont, le revenu universel peut en dissuader beaucoup de travailler.

On ne peut pas imaginer un pays où la majorité des habitants n’auraient comme seule activité que de regarder la télévision ou jouer aux jeux vidéos.  

Il y a des expériences de revenu universel qui sont menées dans certains pays, en Finlande par exemple, mais elles sont très partielles et peu concluantes .

En fait, la seule organisation qui se rapproche de ce que pourrait donner un revenu universel est celle de l’Arabie saoudite ou des Emirats. Dans les monarchies du Golfe, les populations membres de la famille régnante touchent une allocation annuelle en fonction du degré de parenté avec le roi ou avec l’émir, ce qui permet à quelques 5 ou 6 millions d’habitants de vivre sans travailler s’ils le veulent. Cette allocation est financée par les revenus du pétrole qui sont ainsi redistribués.

Ce système a quand même des inconvénients. L’allocation dépend beaucoup des prix du pétrole. Les travaux de service et d’entretien sont assurés par des milliers d’émigrés venant du continent indien et qui travaillent comme des esclaves des temps modernes. Les bénéficiaires de la rente pétrolière sont pour la plupart tombés dans une oisiveté perverse ; ils ont non seulement refusé tout travail, mais aussi toute formation. Le résultat est que l’Arabie saoudite a aujourd’hui une élite incapable d’assurer la succession de leurs pères dans la gestion du pays et des entreprises du pays. Plus grave, cette élite a beaucoup de difficultés à imaginer et à gérer un modèle économique qui puisse succéder au modèle actuel. Quand la rente pétrolière va s’épuiser, il faudra bien trouver des relais de croissance.

Le financement du revenu universel n’existe pas. En reprenant les chiffres qu’il présente d’une allocation de 750 euros par Français et par mois, c’est plus de 450 milliards qu’il faudrait trouver. Ce qui représenterait 33 points de TVA ou de CSG supplémentaires. La marmite s’étouffe complètement. Forcé de s’expliquer, Benoît Hamon n’a donné aucun élément convainquant. Il ne parle pas de dépenses mais de transferts, ce qui voudrait dire que les 750 euros correspondent à une création de richesse équivalente, ce qui n’est pas le cas.

Benoît Hamon parle d’un impôt majoré sur le capital accumulé, les actifs immobiliers et les robots, mais là encore pour imposer les actifs, il faut que ces actifs soient créateurs de richesses, et pour qu’ils soient créateurs de richesses, il faut qu’il y ait des clients. Ce qui n’est pas le cas. Avec 750 euros de pouvoir d’achat, il faut effondrer les prix pour les écouler. Donc la richesse s’étiole.

Poussé dans ses retranchements, Benoît Hamon en vient à dire qu’une société moderne peut s’endetter, et qu’à la limite, on peut ne pas rembourser la dette. On peut négocier un écrasement de la dette avec nos partenaires européens. C’est évidemment possible sauf que le lendemain, les banques ferment, les créanciers se fâchent et coupent le crédit. C’est bien ce qui a failli se passer en Grèce ou en Espagne avant que les gouvernements de ces deux pays ne reviennent dans les clous. On peut aménager une dette, on peut la rééchelonner, c’est-à-dire allonger sa durée. On ne peut pas s’asseoir dessus, sauf à se retrouver sevrer de financements. Tous les chefs d’entreprise connaissent ce risque. Toutes les personnes victime du surendettement craignent d’être bannies du systeme bancaire.

Avec le revenu universel, Benoît Hamon a gagné la partie qui se jouait à gauche, mais si la mesure est inapplicable, il est évident qu’il ne pourra pas prétendre à gouverner.  A supposer qu’il aille au bout de son chemin, il se retrouvera dans la position de François Hollande qui, en 2012, a gagné la bataille en affirmant que la finance était son ennemi et qu’il fallait imposer les revenus élevés à 75%.

Le résultat a été immédiat : il a dû faire allégeance à la finance parce qu’il en avait besoin, et les hauts revenus sont partis à l’étranger.

Benoît Hamon, comme les autres, court le risque de voir ses électeurs déçus et frustrés dès qu’il expliquera qu’il ne pourra pas mettre en place le revenu universel. Il court le risque d’avoir des comptes à rendre aux marchés dès qu'il voudra prendre quelques libertés avec ses obligations budgétaires.

Cette distance entre le souhaitable et le possible, entre l’utopie et la réalité, n’est pas propre à la gauche. Elle touche tous les mouvements extrémistes qui s’enferment souvent dans la démagogie pour s'attacher des électeurs qui se retrouvent en difficultés. Mais pas seulement : les opinions ont besoin de rêver. Et pour gagner, les hommes politiques ont compris qu’il leur fallait enchanter l’avenir, quitte à déchanter plus tard une fois installés...

La réaction politique s’inscrit souvent dans deux logiques : une logique de protection des électeurs contre les effets des mutations, par le versement de prestations et d’aides; et une logique de réaction et d’adaptation au changement par l’innovation et la formation.

Le résultat de cette situation est que, pour être élu,il faut faire plaisir à l'électeur plutôt que de lui dire la réalité telle qu’elle est.

Le résultat de cette situation est que les qualités qu'il faut pour gagner les élections ne sont évidemment pas celles qu 'il faut posséder pour exercer la fonction.

Le vrai risque de ce hiatus est qu’au bout du compte, les dérives démagogiques en arrivent à tuer la pratique démocratique.   

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