Pourquoi Donald Trump ne devrait pas avoir trop peur du nucléaire nord-coréen | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
Pourquoi Donald Trump ne devrait pas avoir trop peur du nucléaire nord-coréen
©Reuters/KCNA KCNA

Tensions

Pourquoi Donald Trump ne devrait pas avoir trop peur du nucléaire nord-coréen

Kim Jong-un, le « génie des génies en science militaire » comme l’appelait son défunt père, le « cher dirigeant » Kim Jong-il, aurait rédigé sa thèse en stratégie militaire dès l'âge de 16 ans ! Mais le fait de faire joujou avec ses bombinettes commence sérieusement à agacer.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

Voir la bio »

Cela fait penser à une tirade de Lino Ventura dans le film les barbouzes (1964) de Michel Audiard : « Une brute ça rit d'un rien. Un missile qui passe, un champignon qui monte dans le ciel, le temple d'Angkor qui passe au-dessus de Billancourt... J'me marre de tout, j'ai des goûts simples ».

Le 3 septembre 2017, la Corée du Nord a procédé à un essai nucléaire souterrain provoquant une secousse sismique d'une magnitude de 6,3. L’explosion a eu lieu à 24 kilomètres au nord-est de la ville de Sungjibaegam dans la province de Hamgyeong au nord-est de la péninsule. Pyongyang a annoncé qu’il s’agissait d’une bombe H (à fusion). Les estimations de sa puissance varient considérablement selon les experts : entre 100 kilotonnes pour les uns et une mégatonne pour les autres(1). Il n’empêche qu’un séisme d'une magnitude 4,6 a secoué la Corée du Nord quelques dix minutes après la première secousse. La déflagration « sacrément puissante » aurait vraisemblablement provoqué un affaissement de terrain. Il convient d’attendre les éventuelles fuites radioactives pour en savoir plus sur les caractéristiques de cette bombe H.

La Corée du Nord est très dangereuse pour ses voisins mais pas encore pour les Etats-Unis.

La Corée du Nord est loin de bénéficier aujourd'hui d'une force de frappe opérationnelle capable de frapper directement les Etats-Unis. Et pourtant, elle avait bien procédé depuis 2006 à six essais nucléaires dont au moins cinq bombes A (à fission) et peut-être déjà d'une bombe H, bien que ce dernier reste sujet à controverses car la puissance était trop faible pour une telle arme. Jusqu’au 3 septembre 2017, la puissance développée allait de six à vingt kilotonnes. Selon diverses estimations, la Corée du Nord pourrait détenir aujourd’hui de vingt à une soixantaine de charges nucléaires mais comment les projeter ?

Le problème réside dans le fait qu'après avoir réalisé une charge nucléaire, il faut la « militariser », c'est-à-dire la rendre transportable sur un vecteur : obus, bombe, missile ou fusée. Pour cela, il faut qu'elle soit d'une taille et d'un poids réduits adaptés au vecteur choisi. Le plus difficile consiste à « durcir » la tête pour qu'elle soit en mesure résister aux contraintes imposées par le vecteur, particulièrement lorsqu’il s'agit d'un missile à moyenne ou longue portée (exposition à des températures extrêmes de l’ordre de 7.000 à 8.000 degrés, vibrations importantes, etc.). Il convient donc de les renforcer, particulièrement avec des matériaux en carbone très délicats à usiner.

Bien que les services de renseignement américains laissent entendre que la Corée du Nord ait pu installer une charge nucléaire sur des missiles, il est plus probable qu'ils l'ont adapté sur des bombes lisses ou sur des missiles de portée intermédiaire de type Scud (Hwasong-5 et 6) et Nodong-1 (Hwasong-7). Par ailleurs, les ingénieurs nord-coréens ont développé le système des missiles Pukguksong 1 (KN-11) et 2 (KN-15) à carburant solide qui permet de raccourcir les temps de préparation et de lancement. Ces armes, si elles sont opérationnelles, mettent en danger la Corée du Sud et, à un degré moindre, le Japon (à terme, le KN-11 sera opérationnel sur des sous-marins - les premiers essais ont commencé -).

Au temps de la Guerre froide, il existait aussi des « mines nucléaires » transportables à dos d'homme. Il n'est pas exclu que les Nord-Coréens aient développé ce type d'arme qu'ils pourraient introduire clandestinement par voie maritime en Corée du Sud. Pour cela, ils bénéficient d'une flotte de sous-marins de poche performants qui peuvent débarquer des agents opérationnels sur les plages de leur voisin sudiste. Ces mines nucléaires pourraient ensuite être convoyées et dissimulée dans des grandes villes désignées comme objectifs.

Enfin, toujours sur le plan technique, un missile intercontinental qui est doté d'une seule ogive nucléaire solidaire de son lanceur est interceptable par les systèmes de défense antimissiles américains car il est aisément détectable par les différents systèmes de surveillance et son parcours peut être anticipé. Même un tir en salve peut être paré. A l’évidence, la bombe H que le « suprême leader » a récemment inspectée et dont les photos ont été largement diffusées dans la presse internationale ne peut être installée que seule. Encore faudrait-il qu’elle ne pèse pas trop lourd car un excès de poids diminue les performances du vecteur.

Pour l’instant, la Corée du Nord ne semble pas maîtriser la technologie des têtes multiples (de trois à dix têtes de moins de 400 kilos par vecteur). Ces dernières sont libérées dans l'atmosphère pour cibler des objectifs différents. De plus, il est peu probable que Pyongyang ait atteint un niveau sophistiqué de guidage terminal.

Il y a aussi la possibilité que la Corée du Nord mette en œuvre une bombe qui explose à très haute altitude (entre 30 et 80 kilomètres) au dessus du Japon, que l'on appelle « arme à impulsion électromagnétique » (Electromagnetic pulse EMP). Cela brouillerait toute l'électronique nippon provoquant de nombreux dégâts au sol et dans les airs : communications interrompues, circuits électriques endommagés, etc. Mais les EMP sont aussi considérées comme des armes de destruction massive et cela entraînerait vraisemblablement une riposte de la part des Etats-Unis.

Depuis le début de l’année, la Corée du Nord a procédé à 17 tirs de missiles dont le dernier survenu le 29 août a survolé le Japon. La plupart avaient une trajectoire presque à la verticale pour éviter de provoquer trop de protestations internationales. Ils cherchaient tester en grandeur réelle les capacités techniques de leurs missiles - la simulation ne remplace pas tout - , données qui étaient aussi récupérées par les services de renseignement étrangers qui trouvaient là l’occasion d’évaluer le potentiel balistique de Kim Jong-un. Le 29 août, le Hwasong-12 (KN-17) suivait une trajectoire beaucoup plus tendue. Ce missile balistique de portée intermédiaire (IRBM) peut théoriquement atteindre 6.000 kilomètres s’est abîmé en mer à 2.700 kilomètres après avoir atteint une altitude de 550 kilomètres. Son grand frère testé le 28 juillet, le Hwasong-14 (KN-20), est un missile intercontinental (ICBM) qui aligne une portée de plus de 10.000 kilomètres. Il a un étage de plus. Tous deux sont équipés d’un moteur Paektusan utilisé à l’origine pour les lanceurs de satellites. Il y a aussi les Taepodong-1 et 2 d’une portée respective de 2.500 et 10.000 kilomètres mais ils semblent ne pas donner satisfaction et seraient progressivement retirés du service.

Kim Jong-un a promis de nouveaux tirs de missiles au-dessus du Japon, assurant celui du 29 août condamné à l'ONU ne constituait qu'un « lever de rideau ». Cela promet des « petits matins qui chantent ».

Les réactions cacophoniques des Etats-Unis

A la suite du tir au dessus du Japon, le président Donald Trump a menacé de déchaîner le « feu et la colère » sur la Corée du Nord. Puis, plus calmement, il a affirmé que « toutes les options » étaient sur la table. Mais ensuite, il a estimé dans un tweet que « depuis 25 ans, les Etats-Unis discutent avec la Corée du Nord et la paient, victimes d'un chantage. Discuter n'est pas la solution ! ». Dimanche 3 septembre après l’explosion de la bombe H, il a de nouveau tweeté : « La Corée du Nord a conduit un test nucléaire majeur. Leurs mots et leurs actions continuent d'être très hostiles et dangereux pour les Etats-Unis […] La Corée du Sud s'aperçoit, comme je le leur ai dit, que leur discours d'apaisement avec la Corée du Nord ne fonctionnera pas, ils ne comprennent qu'une chose! (…) La Corée du Nord est une nation voyou qui est devenue une grande menace et une source d'embarras pour la Chine, qui essaie d'aider mais avec peu de succès ». Mais le département d’Etat et celui de la Défense sont plus mesurés dans leurs réactions. Cela démontre pour le moins une certaine cacophonie au plus haut sommet de l’Etat à Washington.

De son côté, le Conseil de sécurité de l'ONU « condamne fermement » Pyongyang et cherche de nouvelles sanctions à appliquer.

Les autres armes de Kim Jung-un

Kim Jung-un a à sa disposition d'autres armes de destructions massives, chimiques (entre 2 500 et 5.000 tonnes) et bactériologiques (anthrax, typhus, fièvre jaune et choléra), sans compter son armée de 1,1 million d'hommes dont l'artillerie classique peut écraser Séoul (dix millions d'habitants) situé à une cinquantaine de kilomètres de la frontière sous un déluge de feu.

Ce scénario apocalyptique a heureusement peu de chances d'avoir lieu car à ce moment là, les réactions des autres puissances nucléaires mondiales seraient imprévisibles. Si les Américains décident d'employer en premier l'arme nucléaire contre un pays jugé par eux comme dangereux pour leurs intérêts vitaux, qu'est ce qui empêcherait le Pakistan de faire de même avec l'Inde (et inversement) ou Israël de frapper l'Iran qui se trouve dans un cas un peu similaire à celui de la Corée du Nord ? De plus, le Président des Etats-Unis, même chef suprême des armées, ne peut déclencher le feu nucléaire seul. Il existe un certain nombre de verrous de sécurité à franchir et il faudrait pour cela que toute la chaîne hiérarchique impliquée dans cette action soit d'accord.

La Chine s’opposerait à une première frappe préventive américaine (mais nul ne sait vraiment comment) et la Russie craint une escalade dramatique. Par contre, si c’est Kim Jung-un qui déclenche l’apocalypse… Il sait qu’il n’y a pas intérêt. Son seul souci, c’est d’asseoir son pouvoir. Pour cela, à l’intérieur, il a fait liquider tout ceux qui représentaient un risque pour sa légitimité en commençant par son tonton puis poursuivant par son demi-frère. Il pense sincèrement que Washington n’a qu’un rêve : envahir la Corée du Nord pour réunifier le pays. Les manœuvres menées annuellement par les forces sud-coréennes et les Américains en sont (pour lui) la preuve. Plus vite il sera en mesure de détenir une force de dissuasion opérationnelle, plus vite il se sentira indéboulonnable. En conséquence, les efforts consentis sont gigantesques mais il ne souhaite pas refaire les mêmes erreurs que son père : affamer son peuple(2) et terroriser les scientifiques responsables de son programme nucléaire et balistique. A savoir qu’il tolère (jusqu’à un certain point) des échecs alors que son vénéré paternel faisait exécuter les responsables se retrouvant ensuite en manque de chercheurs compétents.

1.        La première bombe H française expérimentale (Canopus) qui a explosé le 24 août 1968 sur l’atoll de Fangataufa avait une puissance de 2,6 mégatonnes. Les essais les plus puissants sont américain avec 15 mégatonnes (Castel Bravo) et russe avec 57 mégatonnes (Tsar Bomba).

2.        qui, contrairement à la légende, sait maintenant ce qui se passe à l’étranger.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !