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Pop culture du web : connaissez-vous les e-boys et les e-girls ?
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Punks 2019

Pop culture du web : connaissez-vous les e-boys et les e-girls ?

Le phénomène des E-Boys et E-Girls, adolescents s'inspirant de personnages de mangas et issus du réseau social de vidéos Tick Tock, est en pleine explosion.

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini est docteure en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et correspondante au Centre de Recherche sur les Médiations de l’Université de Lorraine. 

 

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Atlantico : Que sont ces E-girls et E-Boys ? Qu'est-ce qui suscitent chez eux et au travers de leurs vidéos l'adhésion d'adolescent(e)s du monde entier ? 

 Nathalie Nadaud-Albertini : Les E-Girls et les E-Boys sont des personnages purement numériques au sens où ce sont des adolescents qui s’inspirent de l’esthétique des personnages de mangas pour se mettre en scène dans des vidéos réalisées le plus souvent dans leurs chambres. Dans la rue, au collège ou au lycée, ces adolescents ne se présentent pas ainsi, ils ne deviennent E-Boys ou E-Girls que pour ces vidéos. Un E-Boy ou une E-Gil, c’est donc avant tout une mise en scène de soi, une théâtralisation de l’identité pour soi que les générations précédentes construisaient à l’adolescence en tête-à-tête avec leur miroir en s’interrogeant via l’image que ce dernier leur renvoyait sur qui ils sont et qui ils voudraient être.

L’adhésion provient de la réussite de l’esthétique des personnages composés, de l’humour des sketchs mis en ligne et de la popularité. En effet, plus un E-Boy ou une E-Girl gagne en popularité, plus on veut le suivre pour être proche de la personne la plus populaire et de cette façon gagner un bénéfice symbolique par contagion.

Qu'est-ce que ce phénomène nous dit-il de la société actuelle ? En quoi ce phénomène est-il différent de ceux qui l'ont précédé, notamment sur Instagram, tel que phénomène des post bad (ces jeunes filles hyper maquillées et sexualisées) ? 

Ce phénomène nous parle de la société actuelle de plusieurs façons. Tout d’abord par le fait que l’identité pour soi que les adolescents des générations précédentes interrogeaient en tête-à-tête avec leur miroir devient plus rapidement une identité pour autrui. En effet, l’expérimentation identitaire à travers le jeu avec l’apparence faisait auparavant l’objet d’une réflexion de l’adolescent qui allait hésiter, tester auprès d’un ou deux amis proches, puis essayer sur un cercle plus large. Avec les E-Girls et les E-Boys, la demande de validation par autrui intervient plus rapidement, car l’expérimentation a pour objectif d’être filmée et mise en ligne pour être soumise à la validation ou à l’invalidation par le vaste autrui collectif qu’est le public.

Cette rapidité est valable autant pour les E-Boys et les E-Girls que pour les autres mises en scène de soi des adolescents sur les réseaux sociaux, notamment ce qu’on appelle le phénomène des post-bads. La grande différence des E-Girls est l’histoire du terme et sa réappropriation par les intéressées. En effet, on a commencé à parler d’E-Girls comme une insulte adressée à des jeunes femmes jouant à des jeux vidéo en ligne. On  leur reprochait de vouloir « racoler » desgamers en faisant semblant de s’intéresser aux jeux vidéo. Par extension, on parle de E-Girls lorsque l’on reproche à des jeunes femmes de mettre leurs charmes en évidence dans des vidéos en ligne pour totaliser le nombre de vue le plus élevé possible. Lors de la création du terme, on était donc dans une conception sexiste des rapports hommes-femmes où l’on reproche à une femme sa visibilité dans l’espace public en l’assimilant à une forme de prostitution. À la différence des autres femmes visibles dans l’espace public à qui l’on adresse ce type de critiques, les E-Girls s’emparent de la terminologie et se la réapproprient. Pour certaines l’usage est ironique, pour d’autres plus revendicatif. Ainsi, Ashley Eldridge explique-t-elle que quoi qu’elle fasse, les hommes vont la sexualiser, autant qu’elle fasse ce qu’elle a envie. On est alors en présence de jeunes femmes qui passent outre le tabou du lien entre femmes, sexualité et plaisir en jouant avec les stéréotypes de la sexualisation sans honte. Ainsi, à leur façon, elles réfutent la norme patriarcale selon laquelle une femme ne devrait pas assumer des comportements liés à la sexualité. Autrement dit, derrière le phénomène des E-Girls, il y a une forme de revendication de la liberté des femmes. 

Si les critiques envers  les E-girls se multiplient, notamment au sujet de leur hyper sexualisation, les E-boys semblent passer entre les mailles du filet. Pourquoi est-ce que l'attention, en partie médiatique, se focalise sur ces jeunes filles et femmes ? A contrario, que traduit, sinon le manque d'intérêt du moins le manque de critiques, ciblant leur pendant masculin ? 

C’est lié au très classique double standard relatif aux hommes et aux femmes selon lequel le même comportement est socialement accepté pour un homme et stigmatisé pour une femme. Ici, on considère qu’un jeune homme a le droit de se livrer à des expérimentations identitaires via son apparence et de les mettre en ligne dans l’espace public et pas une jeune femme. On retombe sur la question de la présence des femmes dans l’espace public, comme s’il était naturel que les hommes y soient présents et que cela n’allait pas encore entièrement de soi pour les femmes. 

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