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Plan de déconfinement : les drôles de défis d’Edouard Philippe
©David NIVIERE / POOL / AFP

Stratégie

Plan de déconfinement : les drôles de défis d’Edouard Philippe

Alors que le Premier ministre doit gérer une relation de plus en plus tendue avec le président de la République, sur le plan sanitaire et économique, il a pu donner l’impression de se donner des obligations d’intentions plutôt que des obligations de résultats.

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti est Professeur associé à Sorbonne-université et à l’HEIP et rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire.

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Atlantico.fr :  Quel regard portez vous sur les contradictions au niveau de la posture psychologique d’Edouard Philippe? Ne pensez vous pas qu'il veut être un bon élève d’excès. Tout en souhaitant  se venger d'Emmanuel Macron il  voudrait qu’on le félicite pour son obligation de moyens voire d’intentions plutôt que de résultats. Quand on se projette dans le temps, quel impact une posture aussi paradoxale pourrait-elle avoir ?

Arnaud Benedetti : Ne nous trompons pas : Macron et Philippe peuvent avoir des approches différentes et c’est au demeurant bien légitime, mais aux yeux de l’opinion, nonobstant la volonté du Premier ministre de se différencier, d’offrir son style à la Nation, ils sont "conjoints-solidaires". L’entomologie des caractères ne parvient pas à dissimuler qu’ils participent du même monde, de la même vision du monde, y compris de la même assurance qui consiste à penser quand même qu’ils sont "au dessus du lot"... L’un cache mieux, et encore, cette propension que l’autre, mais leur habitus est identique. 

Philippe, lui, fonctionnellement, est confronté à une obligation immédiate de résultats. Mais c’est là la règle du jeu institutionnel catapultée par la force de l’événement. Le Président parfois exalté d’un côté, le Premier ministre volontiers méthodique de l’autre sont les deux faces d’une identique monnaie politique qui ont été  sur le fond dépassées par leur administration, les routines de cette dernière (il aura fallu plus d’un mois pour que soit publié au Journal officiel le décret permettant la distribution des masques en pharmacie) , verrouillés par le système de pouvoir, oui le système, dont ils sont les produits. 

Quel point de vue portez-vous sur les mesures annoncées hier par le Premier à l'Assemblée Nationale ?

Arnaud Benedetti : C’était un homme qui porte le fardeau ! Celui de la volonté présidentielle et de son annonce totémique du 11 Mai, celui des dysfonctionnements de l’appareil d’Etat, celui des incertitudes d’une situation où la science tâtonne , celui d’un responsable qui veut bien faire mais qui n’en a pas toujours les moyens. C’était un homme blessé par les critiques et qui n’a pu faire l’économie d’une pique empreinte d’une certaine forme de suffisance, en fin de discours , contre celles et ceux qui mettent en question la gestion de la crise. C’était un homme au labeur dont le plan général de déconfinement relève encore de l’esquisse hésitante avec quelques touches néanmoins concrètes de couleur. C’était au fond un premier ministre Sisyphe qui roule son rocher mais qui sait qu’il lui faut recommencer sans cesse parce que la situation l’y contraint. 

Il a opté pour la prudence avec un déconfinement au 11 Mai sous réserve , une clause de "revoyure" à la fin Mai , des rythmes différenciés par département, une politique de tests qui se veut plus massive, des masques dans les transports, pour les collégiens mais pas forcément pour tous les français, nonobstant l’annonce du Premier ministre à la tribune de l’Assemblée, etc ... C’était sur le fond plus des fragments d’un discours de la méthode qu’un discours de la méthode sur le déconfinement. 

Quelles contradictions avez-vous noté dans ce plan ? Comment les expliquer ?

Arnaud Benedetti : Elles sont le prolongement des contradictions initiales. Pourquoi laisser ouverte la possibilité d’un redémarrage des lycées fin Mai, juste 3 semaines avant la fin des cours ? Pourquoi ouvrir certains petits musées, l’ensemble des commerces alors que cafés et restaurants resteront fermés jusqu’à nouvel ordre ? Pourquoi ne pas tenir compte des réserves scientifiques quant à l’ouverture des écoles ? Pourquoi permettre le retour dans les écoles, les entreprises alors que les rassemblements de plus de dix personnes demeurent interdits ? Pourquoi ne pas rendre obligatoire le port du masque dans l’espace public et seulement dans les transports ? 

Edouard Philippe a voulu dessiner une ligne claire mais force est de constater qu’il s’agit d’une ligne flottante , brisée, avec des batteries d’options selon les départements, pour les testés positifs et leur mise en “ quatorzaine " en famille ou à l’hôtel, etc... Quelque part , il s’agit aussi d’une dégradation  du volontarisme présidentiel . Le déconfinement sera plastique ou ne sera pas; cette plasticité résulte du caractère imprévisible de l’épidémie certes  mais surtout de la gestion aléatoire de la crise sanitaire par les pouvoirs publics. Le déconfinement à la française est l’enfant de ce double aléa mais parmi les deux, l’un pèse plus que l’autre. 

Face à cette crise, la position d'Edouard Philippe au sein du gouvernement apparaît de plus en plus fragilisée. Devons-nous nous attendre à un remaniement d'ampleur au sortir de cette crise ? Les choix politiques d'Edouard Philippe trahissent-ils la difficulté de sa position ou demeure-t-il le bon élève d'Emmanuel Macron ?

Arnaud Benedetti : Le Premier ministre est traditionnellement un fusible républicain. De ce point de vue "rien de neuf sous le soleil" de la V ème. Sur le fond de cette crise, il impose sa marque personnelle, moins éruptive que celle du Président. Il tend parfois même à effacer ce dernier , mais tout ceci est in fine assez anecdotique, si ce n’est qu’il confirme que nous entrons à petit pas dans une forme de post-macronisme, tout au moins celle du macronisme originel. À l’intérieur des directives présidentielles, le chef du gouvernement s’efforce de déployer sa feuille de route. Manifestement il fait du déconfinement son "affaire". Pour autant le Premier ministre s’il tente de restaurer la parole publique est comptable comme tant d’autres de la déperdition de cette dernière. Le Président sera-t-il tenté de procéder à un vaste remaniement après la crise sanitaire alors que nous entrerons dans les 40 ème rugissants de la crise économique et sociale ? C’est une hypothèse mais le problème est de savoir avec qui, selon quelle amplitude et surtout au regard de quel corpus politique. 

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