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Peut-on parler d'un printemps turc?
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Vent de révolte

Peut-on parler d'un printemps turc?

Malgré les "excuses" du gouvernement aux victimes de brutalités policières, des milliers de manifestants ont envahi mardi soir les rues d'Istanbul et Ankara.

Dorothée Schmid et Alexandre Del Valle

Dorothée Schmid et Alexandre Del Valle

Dorothée Schmid est responsable du programme Turquie contemporaine à l'Institut français des relations internationales (Ifri). Spécialiste des politiques européennes en Méditerranée et au Moyen-Orient, ses travaux portent, au-delà de la Turquie, sur l'économie politique du Moyen-Orient, les transitions politiques ainsi que la recomposition de puissance dans la région. Elle est l'auteur de plusieurs études sur les élites françaises et la Turquie (avec le Think tank stanbouliote EDAM) et a dirigé l'ouvrage La Turquie au Moyen-Orient : le retour d'une puissance régionale (CNRS Editions, 2011).


Alexandre Del Valle est un géopolitologue renommé. Ancien éditorialiste à France Soir, il enseigne les relations internationales à l'Université de Metz et est chercheur associé à l'Institut Choiseul. Il a publié plusieurs livres sur la faiblesse des démocraties, les Balkans, la Turquie et le terrorisme islamique.

Il est notamment auteur des livres Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima) et Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (Editions des Syrtes).

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Atlantico : Recep Tayyip Erdogan a choisi de maintenir sa visite de quatre jours au Maghreb et a répété qu'il ne cèderait pas face à la rue. Le Premier ministre turc est la principale cible de la contestation mais il se refuse à comparer la situation aux « Printemps arabes ». Est-ce exagéré de comparer ces événements avec le Printemps arabe ?

Alexandre Del Valle : Oui car on peut observer des nuances entre le mouvement de contestation turc et ce que l’on a appelé les « printemps arabes ». Tout d’abord il y a en Turquie une démocratie qui existe réellement tandis que dans les cas des « Printemps arabes » les soulèvements avaient lieu contre des régimes dictatoriaux oppressifs. De plus la Tunisie comme l’Egypte souffraient d’une crise économique alors que la Turquie bénéficie d’une embellie économique. 

Néanmoins le point commun incontestable entre ces deux phénomènes est que ce soit une mobilisation de populations jeunes, plutôt laïcs, qui s’organise et communique via les réseaux sociaux. La contestation turc s'apparente à la deuxième phase des printemps arabes dans le sens où les jeunes contestataires, démocrates et laïcs, font face à un pouvoir islamique qui instrumentalise la démocratie pour asseoir son pouvoir.

Le mouvement de contestation turc de la place Taksim à des similarités avec la contestation des « indignés » né en Espagne, et rappelle de plus en plus les événements de Mai 68. Beaucoup de syndicats, personnalités de la société civile, des artistes, sans oublier les minorités Kurdes qui rejoignent la révolte et l’amplifient ce qui promet une radicalisation politique. Je dirais que c’est un mélange entre « les indignés » et la contestation de « mai 68 ».

Dorothée Schmid : La comparaison est exagérée dans la mesure où l'on est en Turquie, dans le contexte d'un démocratie électorale. Recep Tayyip Erdogan a d'ailleurs insisté sur cet aspect dans sa réaction face aux manifestants : il se moque de ceux qui l'appellent "dictateur" et les renvoie aux élections de l'année prochaine. Il sait qu'il est à l'heure actuelle majoritaire dans le pays. Le rapprochement avec les printemps arabes vient pourtant à l'esprit du fait des slogans : c'est une mobilisation contre l'autoritarisme, et très personnalisée contre la personne du Premier ministre ; et du profil sociologique des premiers manifestants, qui sont plutôt, comme au Caire, des jeunes urbains libéraux faisant largement usage des réseaux sociaux. A cet égard, la démonisation de Twitter par le Premier ministre et ses cadres fait vraiment mauvais effet.

Le projet d’Erdogan d'imposer des restrictions sur les alcools n’a-t-il pas mis le feu au poudre et creusé le fossé entre le camp laïque et celui des religieux ?

Alexandre Del Valle : Oui tout à fait c’est la méthode qu’utilisent les islamistes tunisiens sur le modèle d’Erdogan pour islamiser peu à peu la société. Elle consiste à de manière habile et progressive, restreindre les comportements jugés mauvais et immoraux par la religion islamique. Par exemple en Turquie, deux artistes ont été condamnés par la justice pour blasphème. On peut observer les mêmes actions en Tunisie. La société civile turque, moderne et libérale n’accepte pas la mainmise de la religion sur la société.

Dorothée Schmid : C'est une brimade de plus que le camp libéral laïque a certes eu du mal à encaisser. Elle s'ajoute à toute une série de tentatives, réussies ou non, d'imposer une plus grande visibilité de la religion dans l'espace public (acceptation des filles voilées à l'université) ou de faire progresser les principes islamiques (éducation religieuse, restrictions sur l'avortement et la césarienne...). A part quelques bastions kémalistes, la majorité turque semblait jusqu'ici s'accommoder progressivement de la moralisation islamique graduelle du pays. Aujourd'hui, la jeunesse libérale prend le relais pour contester ce qu'elle ressent comme un grignotage des libertés. C'est aussi le choix entre le mode de vie occidental et oriental qui est en jeu ; on a vu des drapeaux européens à Taksim.

Les manifestants de la place Taksim dénoncent en particulier l’attitude arrogante et la dérive autoritaire du Premier ministre. Ils réclament sa démission. A force de vouloir se montrer inébranlable, Erdogan est-il en train de perdre le contrôle?

Alexandre Del Valle : Je ne suis pas sûr car le calcul d’Erdogan est le suivant. Les manifestants qui se radicalisent , certes, mais ceux-ci représentent des forces qui globalement perdent les élections de manière systématique. Pour Erdogan c’est un feu aux poudres car ces forces contestataires représentent en réalité entre 20% et 30% de l’électorat turc. Il n’a aucun intérêt à satisfaire des manifestants qui représentent une minorité électorale car il se risquerait à perdre son cœur d’électeur. En restant ferme, ses’électeurs lui en seront reconnaissant. Recep Erdogan a également choisi de ne pas céder face à la rue car il a comme objectif les élections de 2014. A-t-il fait le mauvais calcul ? je ne suis pas sûr, il est trop tôt pour le dire.

Dorothée Schmid : Avec cette révolte spontanée, Erdogan récolte le résultat d'une personnalisation excessive du pouvoir. C'est un Premier ministre omniprésent et qui souhaite apparemment contrôler tous les canaux du pouvoir. Il prépare aujourd'hui une réforme constitutionnelle qui accroîtra les pouvoirs du président de la République, avant de se présenter lui-même à la présidentielle l'an prochain. Lorsque Erdogan décide de ne pas chambouler son agenda et de se rendre au Maghreb comme prévu, c'est aussi pour nier la gravité de la crise. C'est un peu un mécanisme de conjuration, car on a cru constater par exemple dans les interventions du président Abdullah Gül et du vice-Premier ministre Bülent Arinc une réelle inquiétude face aux événements. Erodgan semble se croire invincible, et pourtant ses opposants considèrent aujourd'hui en Turquie que la rue lui a donné une leçon et que sa crédibilité a été fortement ébranlée.

L’approche plus consensuelle et plus souple du chef de l’Etat turc, Abdullah Gul, pourrait-elle faire de lui le bénéficiaire de la situation ?

Alexandre Del Valle : Oui car depuis 2007 les relations entre le chef de l’Etat et le Premier ministre Turc sont exécrables. La rivalité entre les deux hommes, jadis proche, est aujourd’hui considérable. Il est certain qu’aujourd’hui Abdullah Gul doit se réjouir de la situation difficile dans laquelle Erdogan est plongé. Le chef de l’Etat profite de la situation pour montrer qu’il est plus souple, plus compréhensif avec la jeunesse que ne l’est son Premier ministre. Il essaye de gagner en légitimité et joue au modérateur même si Erdogan était très populaire jusqu’à il y a quelques semaines seulement. Néanmoins il est encore trop tôt pour voir si Abdullah Gul a pris le dessus sur son Premier ministre.

Dorothée Schmid : On sait qu'il existe une rivalité latente entre Erdogan et Gül ; ils ont cependant travaillé ensemble pour poser les fondations de leur parti, l'AKP, et le maintenir au pouvoir. La répartition des rôles leur a jusqu'ici permis de cohabiter de façon efficace : Erdogan est le patron, décisionnaire et de tempérament sanguin ; Gül se comporte comme le sage qui équilibre les prises de positions du Premier ministre. C'est un excellent diplomate, un homme de consensus. On spécule aujourd'hui sur un éclatement de l'AKP à la suite de cette crise. Erdogan reste en tout état de cause extrêmement populaire auprès de sa base. Et pour consolider la démocratie turque, il faudrait surtout trouver une alternative crédible au-delà de l'AKP : les mêmes hommes et la même tendance politique ne peuvent pas rester au pouvoir indéfiniment. Les événements présents témoignent justement d'une certaine usure du pouvoir.

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