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Petit portrait de l’Europe à travers ce qui a été applaudi... ou non dans le discours d’Emmanuel Macron au Parlement européen
©FREDERICK FLORIN / AFP

L'état de l'Union

Petit portrait de l’Europe à travers ce qui a été applaudi... ou non dans le discours d’Emmanuel Macron au Parlement européen

Le 17 avril, Emmanuel Macron a donné un discours sur l'Europe dans lequel il a réaffirmé sa volonté de renforcer la puissance de l'institution. Il a été applaudi, mais pas pour toutes ses propositions, ou pas avec la même ferveur.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Ce 17 avril, Emmanuel Macron prononçait un discours devant le Parlement européen, une nouvelle occasion pour le président français d'exprimer son ambition européenne. Si différentes propositions ont pu être applaudies par le Parlement, notamment sur les questions de la démocratie européenne, la volonté d'Emmanuel Macron de porter "l'union bancaire et la mise en place d'une capacité budgétaire favorisant la stabilité et la convergence dans la zone euro" a reçu un accueil bien plus modéré au sein de l'assemblée. Dans quelle mesure cette différence à l'applaudimètre peut-elle illustrer le paradoxe européen actuel, entre discours et réalité de l'engagement des uns et des autres ? 

Christophe Bouillaud : C’est sûr que les applaudissements n’ont pas été des plus nourris à ce moment du discours, sans doute en premier lieu parce que les intentions d’Emmanuel Macron sur ces deux points sont déjà bien connues. Il n’annonce là rien que tout le monde dans l’auditoire ne sache pas déjà de longue date. Sur un plan plus fondamental, cette tiédeur tient peut-être au fait de plus en plus visible au fil des mois que les propositions d’Emmanuel Macron – telles qu’elles étaient présentes dans son programme présidentiel -  ne font pas consensus en Europe. De fait, ces derniers mois, on entend surtout les opposants aux projets d’E. Macron plus que les soutiens. Je pense en particulier à cette lettre commune de huit pays européens emmenés par les Pays-Bas refusant de fait toute solidarité financière supplémentaire entre Etats européens de la zone Euro. Il y a aussi la prise de position du groupe parlementaire CDU/CSU sur les prochaines réformes de la zone Euro qui ne va visiblement pas dans le sens d’une plus grande solidarité. Ou, du moins, il y a là la réaffirmation du rôle du Bundestag comme décideur en dernier ressort en matière financière en cas d’appel à la solidarité européenne – tout à fait en conformité d’ailleurs avec les décisions de la Cour constitutionnelle allemande qui n’a cessé de souligner au fil des dernières années que le Bundestag n’avait pas le droit de se départir de son obligation fondamentale de surveiller les finances du peuple allemand. Bien sûr, sur un plan plus général, l’Union européenne continue de fonctionner comme à son habitude : les dirigeants européens veulent bien faire des avancées quand cela semble pouvoir régler des problèmes communs, mais tous discutent ensuite âprement des devoirs et charges financières qui incombent aux uns et aux autres. La « copropriété européenne » veut bien refaire le toit pour éviter qu’il ne pleuve à l’intérieur, mais elle se disputera toujours sur la manière de refaire le toit ou sur les coûts pour chacun de la réfection du toit. 

2- Comment comprendre la situation actuelle ? Comment expliquer la fausse route actuelle, semblant marquer une différence entre un projet français qui se voulait représentatif des intérêts des uns et des autres, et le refus qui lui est aujourd'hui adressé, notamment par l'Allemagne ? Quelle a été l'erreur d'approche ? 

Pour ce qui concerne les réformes en matière économique proposées par Emmanuel Macron, l’accueil mitigé qu’elles rencontrent tient simplement à la période de calme économique que nous vivons. En 2010-2012, de grandes réformes, sans doute critiquables par bien des aspects, ont rapidement été mises en œuvre grâce au sentiment partagé parmi les dirigeants européens que c’était cela ou le chaos.  Aujourd’hui, tout va relativement bien sur le plan économique : la croissance est revenue partout, le chômage baisse lentement, et surtout les institutions financières paraissent stables et rentables. Il n’y a donc plus aucun sentiment d’urgence, du coup chacun s’est remis à ne penser qu’à ses intérêts au sens le plus limité du terme. Par ailleurs, comme la crise a été surmontée dans la plupart des pays en faisant appel à de l’austérité budgétaire et des dévaluations internes, les dirigeants des pays favorables à cette méthode, dont ceux de l’Allemagne, ne voient pas pourquoi on ne ferait pas la même chose la prochaine fois, en mieux si possible. Inversement, il y a des pays dont les dirigeants ou surtout les électorats pensent que l’austérité fut une erreur tragique de stratégie économique. C’est le cas en particulier en Italie où personne n’ose plus vanter les vertus de l’austérité, et où les partis qui l’ont assumée ont été liquidés par le peuple souverain lors des élections du 4 mars 2018. Il n’y a donc pas d’accord théorique sur la meilleure méthode à appliquer en cas de nouvelle crise économique – d’où une difficulté pour définir ensuite les institutions nécessaires. Il faut ajouter que tout le monde veut recevoir et personne ne veut payer. 

Emmanuel Macron ne fait donc pas une erreur d’approche, mais il est victime d’un contexte qui a rapidement changé. Il a été élu en 2017 à la fin d’une longue période de crise économique européenne avec des idées élaborées pour la résoudre. Nous sommes en 2018 à un moment où tout cela parait du passé à la plupart des dirigeants et des électorats. Nous sommes revenus sur ce point à la normale des échanges entre Européens. Pourquoi faire de grandes réformes puisque tout va bien dans la zone Euro ? 

Au regard du contexte politique européen actuel, quelles sont les chances de voir Emmanuel Macron réaliser son ambition ? 

Si rien ne change dans le contexte d’ici les élections européennes de 2019, il est probable qu’Emmanuel Macron n’obtiendra que des réformes techniques a minima qui complèteront ce qui a été fait en 2010-2012, mais qu’il ne réussira pas à faire passer des réformes qui ouvriraient vraiment une autre phase de la construction européenne, celle de l’établissement d’un budget fédéral de la zone Euro en particulier, assez important pour stabiliser durablement l’ensemble. La plupart des économistes auront beau dire qu’un tel budget fédéral est absolument nécessaire, par temps calme les politiciens nationaux n’en voudront pas.

Cependant, en cas de nouvelle crise qui mettrait en danger l’existence même de la zone Euro pendant son mandat présidentiel (jusqu’en 2022), Emmanuel Macron sera en excellente posture pour imposer alors ses idées, puisqu’il apparaîtra à ce moment-là comme le seul dirigeant assez clairvoyant pour avoir proposé dès 2017 des grandes réformes. Il faut simplement lui souhaiter de ne pas être le Paul Reynaud d’une zone Euro agonisante…

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