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En 2060, la part des 65 ans et plus atteindra un peu moins de 25% la population en France.
En 2060, la part des 65 ans et plus atteindra un peu moins de 25% la population en France.
©Reuters

Pente descendante

L'Occident va-t-il manquer d'immigrés pour payer les retraites de ses personnes âgées ?

La proportion de personnes dépendantes ne cesse d'augmenter par rapport à la population active. Dans le même temps, la main d’œuvre bon marché que représente l'immigration est promise à un déclin inexorable... Mais qui alors s'occupera de nos personnes âgées ?

Le docteur Constantin Gurdgiev, professeur de finance au Trinity College de Dublin, vient de publier un graphique surprenant sur le blog True Economics. Il l'a baptisé le "terrifiant graphique de la décennie".

Il représente le déclin imminent de la source principale de main d’œuvre bon marché en Occident : les immigrés.

Combien de personnes âgées reposent sur les épaules de chaque travailleur ? Le tableau présente le taux de personne dépendantes par rapport à la totalité de la population adulte en capacité de travailler.

(Cliquez sur l'image pour l'agrandir)

La ligne rouge montre ce pourcentage pour le monde développé : on sait depuis longtemps que celui-ci va devoir faire face à des coûts exorbitants pour soutenir le troisième age.

Mais le plus inquiétant se trouve dans la ligne verte : vers 2030, les jeunes travailleurs immigrés qui fournissaient une force de travail bon marché aux nations développées vont commencer à devoir soutenir les personnes âgées restées dans leur pays d'origine.

Deux solutions : soit ils dépenseront une large part de leur paie dans leur pays d'origine, soit ils vont tout simplement arrêter d’émigrer vers le monde développé.

Gurdgiev interpelle les Européens : "Ne dites pas qu'on ne vous avait pas prévenus que le fait d'abandonner la famille pour les bénéfices sociaux et pour mieux profiter des vacances n'était pas une bonne idée, mais c'est encore plus fou quand on pense que les sources de travail bon marché pourraient s'évaporer très rapidement... entre 2010 et 2025...".

Pour commenter ce graphique, Atlantico a interrogé le professeur Gérard Cornilleau, économiste enseignant à Sciences Po ainsi que Thomas Liebig, de la Division des migrations internationales, Direction de l’Emploi, du Travail et des Affaires sociales, OCDE.

Atlantico : L’étude du Dr Gurdgiev montre que le pourcentage de personnes âgées qui sont dépendantes des travailleurs va augmenter, même dans les pays en voie de développement. On sait que cela est déjà le cas dans les pays occidentaux. Quelles peuvent être les conséquences ?

Gérard Cornilleau : Ce que cette étude ne montre pas, c’est que nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne en Europe. Ce pourcentage va augmenter de manière différente en fonction des pays. Pour être clair, il vaaugmenter fortement en Allemagne, parce que les Allemands ne font pas d’enfants et que la population allemande vieillit beaucoup. Fortement, mais plus tard, en Espagne et Italie et de manière générale dans les pays du Sud, où il y a peu de naissances. Très modérément en France, où nous faisons beaucoup d’enfants et où la dégradation sera moins rapide, puisqu’elle correspondra simplement à l’allongement de l’espérance de vie.

D’ici à 2050, l’Allemagne va perdre 15 millions d’habitants, tandis que la France en gagnera 9 millions, si bien qu’en 2050 il y aura plus de Français que d’Allemands, ce qui n’est pas arrivé depuis le XIXe siècle. En 2060, nous aurons 7 millions d’habitants de plus que les Allemands. Quant à la Grande Bretagne, elle aura la même population que la population française. Les deux premières puissances démographiques en Europe, France et Grande Bretagne, seront donc sur un pied d’égalité, alors que l’Allemagne passera de bon premier à troisième.

En conséquence, la part des 65 ans et plus atteindra un tiers de la population allemande en 2060, pour un peu moins de 25% en France. Ce qui peut expliquer les politiques actuelles, notamment l’inquiétude des Allemands vis-à-vis de la dette : la charge de la dette par habitant va augmenter fortement en Allemagne. Au contraire, en France, il y aura de plus en plus de Français pour rembourser la dette. Toutes choses égales par ailleurs, la dette allemande est démographiquement moins supportable que celle de son homologue française.

Les récents travaux de la Commission européenne font le point en ce qui concerne les pays européens et montrent que la plupart des pays ont malgré tout fait des réformes pour maîtriser l’augmentation des dépenses liée au vieillissement de la population. En France, il n’y a pas d’inquiétude à avoir puisque la part des retraites dans le PIB n’augmenterait que faiblement, de l’ordre de moins d’un point à l’horizon 2060. Il est donc excessif de s’alarmer de ces évolutions démographiques, sauf dans les pays où le taux de natalité se maintien autour d’1,3, comme en Allemagne, ou en Chine, voire au Japon, dont la population devrait à terme disparaître – certes, dans  un horizon lointain.

Pour ce qui est des pays en voie de développement, ils continuent à avoir une démographie plus rapide que les démographies occidentales, malgré un net ralentissement comme en Afrique du Nord. Le nombre de personnes âgées dépendantes augmentera surtout en Chine, qui connaît une dénatalité dramatique. Mais que peut-on y faire, si ce n’est constater que les charges de retraite sont vouées à augmenter ?

Thomas Liebig : Plusieurs pays en voie de développement connaissent des transformations sociodémographiques majeures.Les taux de fécondité ont chuté et se situent en dessous du seuil de renouvellement des générations dans un certain nombre de pays. Par contre, le phénomène de vieillissement qui va aussi frapper ces pays ne se poursuivra, dans la plupart d’entre eux – la Chine étant une exception importante – que sur le long terme, c’est-à-dire après 2030.

Comme le montre l’édition 2012 des Perspectives des migrations internationales de l’OCDE pour le cas de l’Asie, qui compte pour actuellement environ 30% des flux d’immigration dans les pays de l’OCDE, plusieurs pays bénéficient d’un « dividende démographique ». Les effectifs des générations plus âgées et des générations plus jeunes sont peu nombreux par rapport à la population d’âge actif qui a contribué à la croissance et au développement des pays concernés.

Ce développement est souvent lié à une meilleure formation et à plus de travailleurs qualifiés. En même temps, il favorise aussi les conditions qui les incitent à rester, et qui attirent des travailleurs qualifiés venant d’autres régions du monde. En conséquence, rien ne permet d’affirmer que les pays de l’OCDE pourront compter à l’avenir sur des flux réguliers de travailleurs qualifiés. Mais tant que les écarts de salaires – corrigés par le pouvoir d’achat – entre les pays en voie de développement et les pays de l’OCDE restent importants, et en prenant en compte que les changements démographiques dans ces derniers auront tendance à faire augmenter la demande de travailleurs qualifiés, les incitations à partir travailler ailleurs demeureront. 

Le professeur qui a réalisé cette étude regrette ce déclin des migrations vers les pays occidentaux, car ces derniers représenteraient une main d’œuvre à bas coût. A-t-on historiquement profité de l’immigration sur le plan économique, du fait du faible coût de la main d’œuvre ?

Gérard Cornilleau : Le Dr Gurdgiev déplore ces évolutions démographiques car, selon lui, nous avons bénéficié des bas salaires des immigrés, ce qui ne sera plus le cas à l’avenir. Or en réalité les immigrés ont les salaires qui correspondent à leur pays d’émigration. Particulièrement en France, où il existe un salaire minimum, ces derniers n’ont pas d’impact sur le niveau des salaires. C’est donc une fantaisie de dire que dans le passé nous aurions bénéficié d’une main d’œuvre à bas coût.

D’autre part, le fait de bénéficier d’une main d’œuvre à bas coût n’est pas forcément un avantage en soi. Le progrès économique ne réside pas dans le fait que l’on ait beaucoup de bas salaires.

Thomas Liebig : La plupart des études ont montré un impact plutôt faible de la migration globale sur la croissance et les salaires. Dans ce contexte, il est important de souligner que, dans nombre de pays de l’OCDE, la migration de travail représente seulement une part relativement faible des flux migratoires. L’effet de cette composante est difficile à isoler.

En Europe, hors de la zone de libre circulation, la migration de travail représente moins de 40% des flux migratoires, le reste comprenant les migrations familiale et humanitaire. Parmi ces différentes composantes des flux migratoires, seule la migration de travail en provenance des pays tiers peut – et doit – être gérée pour répondre aux besoins du marché du travail. Quand il y a peu de demande, comme c’est le cas en période de crise, il y a moins de migration de travail. Par ailleurs, dans beaucoup de pays européens, comme par exemple en France et en Allemagne, la migration de travail des pays tiers est seulement possible pour les travailleurs qualifiés et pour les métiers en forte demande. 

Au-delà du coût de la main d’œuvre, quel est l’impact économique de l’immigration ?

Gérard Cornilleau : Il faut distinguer les immigrations politique et économique. L’immigration politique est un choix politique, par exemple pour le droit d’asile, qui se justifie pour des raisons éthiques. C’est un choix à assumer. A long terme, il n’y a pas vraiment à s’en inquiéter : ils vont augmenter la population, mais une augmentation de la population se traduira aussi, à long terme, par une augmentation de l’emploi. Ce n’est donc qu’une charge à court terme.

L’essentiel de l’immigration aujourd’hui est économique. Celle-ci fluctue au gré de la conjoncture économique. Le processus est le même à l’intérieur d’un pays, pour les migrations d’une région à l’autre : on va dans les régions qui créent de l’emploi et on s’éloigne de ceux qui n’en créent pas, où le niveau de vie est plus bas.

Une forte immigration peut-elle être une solution à notre population vieillissante et à l’accroissement de la charge des dépendants qui en résulte pour la population active ?

Gérard Cornilleau : Les migrations ne sont qu’une variable d’ajustement permettant de lisser l’augmentation de la charge du vieillissement dans les pays plus développés. Cela de manière purement temporaire et relativement modeste : nous n’échapperons pas à la hausse des prélèvements pour financer les retraites. Mais cela reste supportable ! N’oublions pas que nos aïeuls ne payaient quasiment pas d’impôts mais avaient un niveau de vie très inférieur au nôtre. Aussi, si le progrès technique continue à accroître le pouvoir d’achat, il ne semble pas choquant qu’une part de cette augmentation du pouvoir d’achat soit consacrée à financer les retraites.

L’immigration peut-elle être un poids pour le système de retraites, dans le cas où un fort taux de chômage empêcherait les immigrés de trouver de l’emploi et donc de contribuer à son financement ?

Gérard Cornilleau : Si effectivement il n’y a pas de croissance en Europe, émergeront des difficultés considérables à financer toutes les dépenses, privées ou publiques, dont les dépenses de retraite.

Mais l’immigration ne fait qu’amortir les chocs. En Espagne, le mouvement migratoire était très fort lorsque la croissance l’était. Lorsqu’avec la crise, la croissance s’est effondrée, les immigrés ont soit cessé d’affluer, soit sont rentrés dans leur pays d’origine, ce qui a amorti le choc. Les flux migratoires importants contribuent ainsi à lisser les chocs économiques.

Thomas Liebig : Les primo-arrivants ont une structure d’âge plutôt favorable pour le système de retraites, car ils sont généralement surreprésentés parmi les cohortes jeunes. Donc, plus de migration peut contribuer favorablement au financement du système de retraites. Cependant, sur le long terme, les migrants vieillissent eux aussi.

De plus, d’autres facteurs comme l’emploi des femmes et des personnes âgées a potentiellement un impact bien plus important. Dans le même temps, pour qu’un appel à plus de migration de travail reste une option, il est d’abord important de mieux utiliser le potentiel des immigrés et de leurs enfants déjà présents sur le marché du travail et qui connaissent généralement des taux d’emploi plus faibles que les autochtones.

Une augmentation de l’immigration de travail peut donc seulement être un élément complémentaire dans une stratégie globale pour répondre aux pénuries de main-d’œuvre et aux pressions sur le financement du système de retraites liées aux changements démographique. 

En clair, s’il y a du chômage, les immigrés opteront pour une nouvelle destination ?

Gérard Cornilleau : Exactement. Dès lors, l’immigration ne peut ni être une solution au vieillissement, ni être un poids supplémentaire pour les finances publiques. Elle ne permet pas d’éviter les chocs économiques, seulement de les amortir.

En période de croissance, la main d’œuvre supplémentaire apportée par l’immigration permet certes d’augmenter quelque peu la croissance et de faciliter les dépenses liées au système de retraiteMaisce n’est en aucun cas un  phénomène durable : les immigrés vieillissent, seront à la retraite, et finissent donc par être intégrés à la population. On ne fait donc qu’étaler sur le temps les conséquences du choc.

Selon Gurdgiev, il y aurait moins d’immigration vers les pays occidentaux car les populations des pays en voie de développement devront supporter la charge des retraites dans leurs propres pays. Est-ce une explication plausible ?

Gérard Cornilleau : Ses conclusions ne sont pas d’une clarté folle, j’en conviens. Ce que le chercheur veut dire, c’est qu’à l’avenir, probablement du fait du vieillissement des pays en voie de développement, les populations soit resteront chez elles, soit rapatrieront une part des revenus obtenus dans les pays d’émigration pour soutenir leurs familles restés dans le pays d’origine. Sauf que c’est déjà le cas. Il y a aujourd’hui beaucoup de transferts financiers de la part des émigrants vers leur pays d’origine, qui soutiennent la consommation dans ces pays. Ne partent que ceux qui ont la possibilité de trouver un travail. Dès lors, ceux qui restent sont souvent les plus âgés ou les plus jeunes. 

Thomas Liebig : Les flux futurs de migrations de travail vers les pays de l’OCDE dépendront tout d’abord de l’évolution de la demande de travail dans ces pays. Bien entendu, les perspectives de développement dans les pays d’origine sont également un élément important à prendre en considération. Si ces perspectives sont favorables, les migrants potentiels seront moins incités à émigrer. Les changements démographiques en eux-mêmes n’inciteront pas les migrants potentiels à rester. Dans ce contexte, il est important de souligner que la migration est une décision individuelle et/ou familiale, et que les besoins et les stratégies des migrants ne sont pas forcément les mêmes que ce que souhaiteraient les pays d’origine. 

Propos recueillis par Ania Nussbaum

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