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1984 Orwell France novlangue
1984 Orwell France novlangue
©JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Orwell

Novlangue, néo-parler et vérités nouvelles : la démocratie française malade de ces nouveaux mots qu'on nous impose

De nouveaux mots apparaissent tous les jours, succédant à d'autres, pour modifier le réel ou pour préparer un nouveau monde à l'initiative de certains idéologues néo-progressistes qui ont trop lu Orwell.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico.fr : Cette semaine ont été publiées des photos des fameuses forêts urbaines d’Anne Hidalgo : des pots de fleurs géants posés au milieu des rues de Paris... Que nous révèle de l’état de la politique cette tendance à inventer un nouveau vocabulaire que ce soit dans le registre de l’hyperbole ou dans celui de l’euphémisation du réel ? 

Edouard Husson : La politique de la ville « intelligente » ou « durable » est un sujet extrêmement sérieux. Il existe à travers le monde d’excellents spécialistes du sujet; et des politiques qui cherchent sérieusement à transformer nos villes pour le meilleur. Ce n’est pas le cas de Madame Hidalgo à Paris. Elle utilise la notion de ville durable pour mettre en oeuvre de manière arbitraire un ordre « vert » qui est surtout un instrument d’intimidation de tous ceux qui voudraient s’opposer à sa réélection. Aujourd’hui, vous ne pouvez pas vous opposer à une politique de « développement durable » sans être un individu suspect. Si l’on va au bout de la menace implicite: vous êtes contre les voies de circulation pour vélo, contre les « voies sur berge » piétonisées, contre nos « forêts urbaines »? Donc vous êtes « climatosceptique »? Il est fort regrettable qu’aucun des adversaires de Madame Hidalgo n’ait maîtrisé le fond du sujet, bien entendu. Mais cela va plus loin: il est extrêmement difficile de combattre le « camp du bien » et sa dictature de la pensée. C’est la raison pour laquelle émergent des populistes depuis des années un peu partout dans le monde: leurs simplifications et leurs provocations réussissent à déstabiliser la bien-pensance; elles agissent comme un chiffon rouge sur des « progressistes » qui tombent régulièrement dans le piège qui leur est tendu: leur indignation les place sur la défensive. Voilà l’état de notre vie politique. La chance de Madame Hidalgo, c’est que tous ses adversaires ont pris des gants pour la combattre? Ce ne sont pourtant pas les sujets qui auraient manqué, avec une éventuelle loupe grossissante populiste, à commencer par la saleté des rues, les problèmes d’hygiène en ces temps de pandémies, l’installation d’immigrés irréguliers dans le nord-est de Paris etc...

Au-delà du côté ridicule de vouloir nous faire prendre des vessies pour des lanternes ou de gommer ce qui nous gêne dans la réalité alors que nous l’avons tous sous les yeux, ces contorsions sémantiques sont aussi des armes dans les guerres culturelles qui agitent la société française. Qui des réalistes ou des inventeurs de monde nouveau fait-il montre de la plus grande efficacité sur ce front là ? 

Nous sommes confrontés à un débat qui remonte au Moyen-Age, entre les réalistes et les nominalistes. Ceux qui pensent que le réel est porteur de sens, que l’on doit découvrir; et ceux qui voient dans les mots des inventions humaines plaquées sur le réel et qui peuvent servir à le manipuler. C’est cela l’opposition fondamentale entre la droite et la gauche. Le droite est « réaliste » et la gauche « nominaliste » au sens du débat philosophique fondamental du Moyen-Age. Machiavel donne aux nominalistes un avantage certain en détachant la question du gouvernement de toute considération éthique. La philosophie gréco-romaine ou médiévale du gouvernement recherche le « bon gouvernement ». Cela implique de respecter le réel. Machiavel, en coupant le lien naturel entre politique et moral permet l’émancipation définitive des nominalistes, qui font de la conquête du pouvoir leur fin. C’est après Machiavel que se mettent en place les guerres de mots, de propagande qui caractérisent la période des guerres de religion. Puis les Lumières françaises poussent encore plus loin la méthode, par exemple en inventant une légende noire sur l’Eglise, destinée à saper le pouvoir de cette dernière. Ce sont les Lumières qui inventent la première théorie de la conspiration moderne, celle des Jésuites, sur laquelle seront calées tous les conspirationnismes ultérieurs. La Révolution française représente encore une intensification de la guerre des mots et de la volonté de s’emparer du pouvoir grâce à la distorsion du réel: Louis XVI est le roi le plus réformateur de notre histoire; et la France de 1789 était le pays de la « douceur de vivre » en même temps que la première puissance du monde. Mais trois ans de propagande et de mensonge acharnés alliés à une intimidation de plus en plus sanglante donnent les résultats que nous savons. Aujourd’hui encore nous sommes convaincus que la révolution individualiste bourgeoise, pilleuse des biens du clergé avant de mettre l’Europe à feu et à sang pour piller les ressources des autres et éviter la faillite à domicile, fut menée au nom du peuple et de la liberté. Même si la Révolution s’est stabilisée et ses héritiers sont devenus « réalistes », au moins en partie, elle a enfanté les monstres du XXè siècle, fascismes et communismes, qui ont fonctionné selon la même matrice nominaliste avec des moyens technologiques démultipliés au service de leur entreprise de domination. En 1989, nous pensions être débarrassés du totalitarisme et nous n’avons pas pris garde qu’une nouvelle génération se levait, que nous voyons à l’oeuvre aujourd’hui: la théorie du genre ou l’antiracisme sont les nouveaux totalitarismes, fondés sur la manipulation du réel par les mots. 

On ne peut pas écouter les débats publics actuels sans penser à la novlangue -ou néo-parler- et à la police de la pensée décrites par George Orwell dans 1984. Sommes-nous plus avancés que nous le croyons sur le chemin de l’utilisation de la langue pour contrôler les esprits ou interdire l’expression de certaines idées, notamment en matière sociétale comme on le voit avec les tempêtes soulevées sur les questions de genre ? 

Le problème auquel nous sommes confrontés n’est pas inédit. Il nous surprend parce que nous ne voulons pas remonter à la source du mal politique qui nous atteint. Il faut aussi remarquer que la prédominance de la finance, au moins jusqu’à récemment, dans notre économie, la possibilité de rassembler des sommes considérables pour faire levier et manipuler l’économie permet l’alliance, qui nous paraît aberrante, entre les grandes entreprises mondialisées et le nouveau totalitarisme de gauche. Les grandes entreprises sont devenues des lieux de « Gleichsschaltung », de « mise au pas » de tous ceux qui ne voudraient pas se plier au nouvel ordre moral. Des sommes considérables transitent par des associations ou ONG pour financer des campagne de propagande à l’échelle mondiale. Face à cela les « réalistes » apparaissent souvent bien démunis. Ils manquent de moyens, ils sont en retard pour utiliser les réseaux sociaux, ils ne voient pas qu’ils doivent mener une véritable guerre culturelle s’ils veulent avoir la chance de l’emporter. Les « réalistes » se sont laissés déposséder, ces dernières années, des grandes universités, où les nouveaux propagandistes genristes, décolonialistes ou antiimpérialistes. Mon maître Tresmontant, le philosophe, nous disait: « Les grandes catastrophes de l’humanité commencent toujours dans le domaine de la pensée ». L'idéologie du genre, ça commence par les élucubrations de Madame Butler et, plusieurs décennies plus tard, cela aboutit à un président de la République expliquant à une interlocutrice qu’elle vit dans l’illusion qu’un père soit forcément un « mâle ». 

En plus de la novlangue imposée par le gouvernement dictatorial d’Océania, George Orwell avait aussi développé dans 1984 le concept de double-penser qui développe la capacité à accepter simultanément deux points de vue opposés et ainsi mettre en veilleuse tout esprit critique.. Même si le En-même-temps macronien n’a évidemment pas été inventé dans ce but, le côté tout-et-son-contraire souvent constaté dans les discours présidentiel produit-il in fine les mêmes effets ? 

Emmanuel Macron n’est pas le centriste que la campagne présidentielle de 2017 avait pour objet de « vendre » aux Français. Premièrement, il suffit de l’avoir croisé une fois, pour comprendre qu’il n’est que volonté de puissance. Il est donc éminemment vulnérable à la séduction nominaliste et machiavélienne: pour lui la fin justifie n’importe quel moyen; les mots sont essentiels pour manipuler le réel, séduire les interlocuteurs. C’est le deuxième point: jamais un président Français n’avait autant parlé, noyé ses auditoires et ses interlocuteurs sous un déluge de mots permanent. La logorrhée politique macronienne est redoutable, elle est potentiellement totalitaire. Et c’est le troisième point: vous avez raison, le « en même temps » n’est pas un gentil slogan centriste. Il porte essentiellement le refus ce ce qui constitue la démocratie, le fait qu’il y ait une majorité et une opposition, aux moins deux partis. Emmanuel Macron veut abolir la politique au sens du débat civique. Il rêve d’un pays où la lutte permanente contre les « fake news » et la technocratie réguleraient la vie collective, lui laissant le soin de continuer sa quête du pouvoir, pour laquelle la France n’était qu’un marchepied. Je suis sûr que dans ses rêves les plus fous, le président français se voit propulsé à la tête d’un « gouvernement mondial ». Regardez comme, en pleine incapacité de l’Etat à procurer des tests aux Français, Emmanuel Macron a pris le temps de faire une vidéo pour expliquer que la France se joignait, avec l’Union Européenne, à une initiative de l’OMS, financée en partie par Bill Gates, pour procurer des tests à tous les pays du monde. Que pèsent les 29 000 morts français face à la quête du pouvoir à l’échelle mondiale? Qu’est-ce qu’une commission parlementaire et même l’éventuelle comparution de mon Premier ministre et de mon ancienne ministre de la Santé devant des tribunaux français pourvu que CNN et d’autres médias globaux mettent en valeur le bilan de la France face à la pandémie? Le rapprochement entre le « en même temps » et le « double penser » orwellien est si approprié, si évident, que personne ne l’a vu: on ne voit qu’en dernier ce qui était sous nous yeux. 

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