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Nos écrans, des stupéfiants comme les autres
©ARUN SANKAR / AFP

Bonnes feuilles

Nos écrans, des stupéfiants comme les autres

Bénédicte Flye Sainte Marie publie "Les 7 péchés capitaux des réseaux sociaux" chez Michalon. Facebook, Twitter, Instagram rongent nos capacités d'attention jusqu'à les monopoliser. Nous passons 608 heures par an sur les réseaux sociaux, soit un peu plus d'une heure et demie par jour ! Extrait 1/2.

Bénédicte Flye Sainte Marie

Bénédicte Flye Sainte Marie

Bénédicte Flye Sainte Marie est journaliste spécialisée sur les questions santé et beauté. Elle a publié "Le pouvoir de l'apparence" aux éditions Michalon et "PMA le grand débat" chez le même éditeur.

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Avec ces subterfuges en pagaille déployés pour nous polluer, on ne s’étonnera pas que l’étude réalisée par Dar Meshi, qui a été publiée par le Journal of Behavorial  Addictions début 2019, ait conclu que la fréquentation excessive des réseaux sociaux altérait la prise de décision chez les individus comme le fait la consommation de drogue, type opioïdes, cocaïne ou amphétamines. Elle constitue donc un problème de santé publique à part entière. En attendant que Mark Zuckerberg et ses petits camarades prennent véritablement leurs responsabilités (même si des cellules dédiées existent déjà au sein des médias sociaux et proposent de menues améliorations pour rendre leurs interfaces moins ensorcelantes, comme cette fonctionnalité qui envoie un avertissement en cas de dépassement d’une durée de connexion déterminée au préalable), nous ne disposons que de petites brindilles pour colmater les larges brèches qu’ils génèrent dans notre libre arbitre : on peut ainsi envisager d’enlever toutes les applis ayant trait aux réseaux sociaux sur son portable ou de basculer son écran en noir et blanc, les professionnels du marketing ont en effet compris depuis une éternité le pouvoir de séduction des couleurs ! On peut aussi se tourner vers Facebook Demetricator, qui dissimule toutes les statistiques qui concernent Facebook, tel que le nombre d’amis ou de likes, ou Space, qui retarde l’ouverture des applis des réseaux sociaux. Et c’est basique, simple, comme dirait notre ami rappeur Orelsan, mais il faut éviter de se servir de son téléphone comme réveil, sinon le premier automatisme au saut du lit est évidemment de se ruer sur ses réseaux sociaux. Ces petites manœuvres d’évitement ont en tout cas fonctionné pour Mounir Mahjoubi, l’ex-secrétaire d’État au numérique qui a avoué dans une interview à 20 minutes avoir été « complètement hypnotisé par les alertes permanentes ». Pour éviter ce syndrome auquel il avait donc été confronté personnellement, celui qui occupe aujourd’hui le siège de député de Paris avait également souhaité que les réseaux sociaux déploient un système d’alerte comparable, par exemple, à celui de la Française des Jeux qui s’engage à travers diverses mesures pour « une pratique modérée des jeux d’argent ». On ignore si Cédric O., qui lui a succédé le 1er avril dernier à son poste et que l’on surnomme « Samsung » ou « l’homme qui murmure à l’oreille des GAFA », se sent aussi concerné par cette bataille à mener…

Le segment opportuniste de la détox numérique

À nouvelle pathologie, nouveaux malades. Dans le monde médiatique, certains ont reconnu avoir tellement surinvesti les réseaux sociaux qu’ils se sont mis en danger physiquement. L’écrivain Thierry Crouzet, ancien meneur d’hommes sur la Toile où il était présent vingt-quatre heures sur vingt-quatre, a fait en 2011 un véritable burn-out digital, avec des symptômes semblables à ceux que l’on retrouve dans les bad trips provoqués par la prise de drogues, comme des sensations d’oppression, des douleurs thoraciques, une augmentation du rythme cardiaque et des suées, au point qu’il a dû même été hospitalisé. Celui qui s’est initié depuis aux charmes de la lenteur a relaté ses excès et sa rédemption dans J’ai débranché : comment revivre sans Internet après une overdose. « Je dois me réapproprier ma vie. Ne plus la subordonner aux messages qui déferlent sur moi », y écrit-il. Guy Birenbaum, journaliste qui fut suractif sur Twitter, s’est dépeint quant à lui dans Vous m’avez manqué : histoire d’une dépression française comme un « naufragé ». Il y disserte sur la façon dont le réseau à l’oiseau bleu l’a poussé vers la noirceur. « L’hyperconnexion a joué un rôle dans ma dépression. Branché en permanence sur le Web, j’ai absorbé comme une éponge l’antisémitisme et la violence de l’époque. J’ai payé le prix  fort. »

Afin de prendre en charge ceux qui se sentent complètement dépassés par leur usage des réseaux sociaux, à l’instar de Thierry Crouzet et de Guy Birenbaum, notre société joyeusement mercantile décline une infinité de formules de détox numérique. Des offres qui vont des applis ciblées aux palaces et établissements étoilés où nous sommes priés de laisser nos mobiles et tablettes à l’accueil, même s’il agit de l’iPhone 11 Pro Max qui nous a coûté l’équivalent d’un SMIC, en passant par les séminaires d’entreprise où l’on claironne qu’il y a de la joie en dehors de nos appareils et un vrai bénéfice à réapprendre à communiquer entre vrais gens dans la vraie vie… Nous n’avons donc que l’embarras du choix pour nous mettre sur pause. En Suède, à Göteborg, l’hôtel Bellora met ainsi à votre disposition « The Check Out Suite », une chambre dotée d’une lampe intelligente qui mesure le temps que vous consacrez à Instagram, Facebook, YouTube, Snapchat et Twitter. Chaque minute dilapidée sur ceux-ci fait monter l’addition de vingt couronnes. Au bout d’une demi-heure par personne, votre luminaire devient rouge et l’on paie plein pot. En résumé, moins l’on surfe, moins l’on débourse. Et votre hébergement sera même gratuit si vous faites complète abstinence (numérique, parce que pour le reste, vous êtes libre de vos mouvements). 

Si ces initiatives sont intéressantes, elles ne sont jamais qu’un business fructueux qui capitalise sur nos failles pour répondre à un autre marché qui lui-même prospérait sur nos faiblesses. Un break de quelques jours, même dans un cadre enchanteur nous éloignant de toute sollicitation connectée, a peu de chance de régler le problème puisqu’à notre retour, il est fort à parier que l’on replongera tête la première dans ce grand bain tellement sexy des réseaux sociaux. Si l’on aspire à se sevrer de cette séduction irrépressible, mieux vaut suivre un vrai protocole de soin. Les thérapies cognitivo-comportementales (TCC), qui consistent, par l’apprentissage, à remplacer des pratiques toxiques telles que le recours frénétique aux réseaux sociaux par des habitudes moins aliénantes, sont indiquées. Et si ce phénomène prend encore plus d’ampleur à l’avenir, la France se dotera peut-être un jour à l’image du Brésil, des États-Unis ou du Japon de cliniques spécialisées. À Rio de Janeiro, dans un pays où 77 % des habitants sont adeptes des réseaux sociaux, un pool de spécialistes de l’Université fédérale de la ville a fondé, sous la houlette d’Anna Lucia Spear King, psychologue justement formée aux TCC, l’institut Delete qui prend en charge gratuitement les personnes souffrant de dépendance technologique. On y panse les blessures mentales mais aussi les bobos physiques : les kinés et physiothérapeutes du centre sont fréquemment amenés à soulager les traumatismes cervicaux causés par l’abus de la position inclinée, inhérent au maniement constant de notre smartphone.

Extrait du livre de Bénédicte Flye Sainte Marie, "Les 7 péchés capitaux des réseaux sociaux", publié chez Michalon

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