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Xi Jinping Chine influence monde
©Pavel Golovkin / POOL / AFP

Le point de vue de Dov Zerah

Montée en puissance de la Chine : la dynamique du cygne noir

Dov Zerah revient cette semaine sur l'influence de la Chine à travers la planète ainsi que sur le leadership et la stratégie de Xi Jinping pour permettre à la Chine de se positionner à la première place mondiale.

Dov Zerah

Dov Zerah

Ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA), Dov ZERAH a été directeur des Monnaies et médailles. Ancien directeur général de l'Agence française de développement (AFD), il a également été président de Proparco, filiale de l’AFD spécialisée dans le financement du secteur privé et censeur d'OSEO.

Auteur de sept livres et de très nombreux articles, Dov ZERAH a enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), à l’ENA, ainsi qu’à l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC). Conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine de 2008 à 2014, et à nouveau depuis 2020. Administrateur du Consistoire de Paris de 1998 à 2006 et de 2010 à 2018, il en a été le président en 2010.

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Le titre de ma dernière chronique était « la Chine s’est éveillée, le Monde peut trembler », reflet de la célèbre formule « quand la Chine s’éveillera, le Monde tremblera » prononcée en 1816 par Lord William Pitt HAMHERST à Napoléon qu’il a rencontré après son naufrage à Sainte Hélène.

Essayons cette semaine d’examiner comment la Chine va continuer son accession à la première place mondiale. Pour ce faire, je vais m’inspirer de l’énorme travail méthodique de Nassim Nicholas TALEB.

Né en 1960 au Liban, TALEB est un écrivain essayiste spécialisé en épistémologie des probabilités, un praticien en mathématiques financières. Surnommé « le dissident de Wall Street », il s’est spécialisé dans l’évaluation des risques rares ou imprévus.

Avec « le cygne noir », un de ses pavés, TALEB analyse les événements improbables, hautement aléatoires, qui jalonnent l’histoire de l’humanité. En acceptant de prendre le risque de me tromper, je vais essayer de repérer les probables stratégies de la Chine pour conforter sa puissance, les éventuelles réactions des partenaires chinois.

À quoi devons-nous nous attendre ?

Tout d’abord, un éventuel leadership chinois serait d’une toute autre nature que celui de l’Oncle Sam.

Lorsque, au lendemain de la seconde guerre mondiale, les États-Unis sont devenus la première puissance mondiale, ils vont s’attacher, sans négliger leurs intérêts, à favoriser le règlement pacifique des différends, développer la coopération internationale, aider les pays européens à se reconstruire, lutter pour la diffusion des idées de liberté et de démocratie… Avec son slogan « America great again », Donald TRUMP n’a eu de cesse de critiquer cette générosité, remis en cause de nombreux programmes ou politiques. Joe BIDEN va probablement essayer de refermer la parenthèse sans pour autant revenir à la situation ex ante.

Le modèle chinois de leadership est toute autre. Il y a certes le discours, celui sur « la fraternité et l’amitié entre les peuples » articulé par Chou en Laï dans les années soixante. Mais, les pratiques chinoises, notamment avec les pays africains sont caractéristiques d’une démarche nationaliste ; en une vingtaine d’années, tous les dirigeants africains ont compris l’approche chinoise, et sont de plus en plus réticents à faire appel à Pékin. Malheureusement, ni l’Europe ni les États-Unis ne s’engouffrent pas pour offrir aux africains une alternative. Parallèlement, malgré un discours libre-échangiste, les Chinois poursuivent leur développement économique sans un grand respect des règles.

Quel que soit l’attachement des pays au commerce international, source de richesses, cette démarche chinoise va généraliser de plus en plus de postures nationalistes.

Dans sa « longue marche » pour la première place, il est peu probable que les Chinois se lancent dans des aventures militaires extérieures ; ils ont intégré les enseignements des 70 ans de la République impériale. Avec les deux guerres de trop de l’Afghanistan et de l’Irak, les États-Unis ont écorné leur suprématie au point de se replier dans une position isolationniste, et perdu une partie de leur indépendance avec la persistance des déficits des comptes extérieurs et publics.

Néanmoins, les chinois n’hésiteront pas à prendre des risques pour récupérer Taïwan et certains îlots. Mises à part quelques déclarations, l’absence de réactions occidentales aux événements de Hong Kong laissent présager que le joueur de go chinois arrivera à ses fins.

Il peut y avoir un problème avec les îles japonaises du Sud-Ouest (Nansei) et de Yonagumi près d’Okinawa ; les Japonais ont anticipé en déployant des forces spéciales sur place. Plus globalement, la stratégie de Tokyo devrait s’articuler autour de deux axes :

  • Développer au maximum les échanges commerciaux avec la Chine pour dissuader toute tentative de conflit. Cela explique l’activisme japonais pour favoriser la conclusion du partenariat régional économique global (regional comprehensive economic partenership (RCEP).

  • Accentuer son programme de réarmement engagé fin 2010 avec le New Defense Program Guidelines (NDPG) pour décourager toute tentative chinoise. Limitée par l’article 9 de la Constitution, ce réarmement japonais s’accompagne d’un développement des industries d’armement dont la manifestation la plus éclatante est l’augmentation des exportations militaires. N’oublions pas le précédent réarmement japonais des années trente. À plus ou moins brève échéance, le sujet de la détention de l’arme nucléaire se posera d’autant que le parapluie américain n’est plus aussi solide.

De même, le maintien de la base américaine à Okinawa prendra une plus grande actualité. Plus généralement, le repli américain engagé depuis plus de dix ans entraine le questionnement du maintien de leurs troupes extérieures, notamment en Europe. Leur présence est certes dissuasive vis-à-vis de la Chine ou de la Russie, mais la démocratie américaine a-t-elle les moyens d’une nouvelle guerre ?

Si la Corée du Nord décidait d’envahir le Sud pour s’emparer de ses richesses, que ferait le Président américain ? C’est très probablement le sujet asiatique la plus critique car la combinaison d’une situation économique nord-coréenne difficile avec un voisin très riche justifierait la tentation. Qui peut croire à une intervention américaine, à la constitution, comme en 1950, d’un corps expéditionnaire avec des Britanniques, des Français… ? Cette situation d’impuissance donne de grandes marges de manœuvre à des dirigeants déterminés comme POUTINE, ERDOGAN, Ali KHAMENEI, Hafez El ASSAD ou Kim JONG Un…

À l’abri de la certitude d’une impossible confrontation généralisée entre États-Unis et Chine, Pékin, sans négliger l’augmentation de ses moyens de défense, continuera à :

  • Conquérir des territoires avec « les routes de la soie » en acquérant des ports, des aéroports, des entreprises…

  • Conforter ses grands groupes comme Ali Baba ou Huaweï pour concurrencer la domination des GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) américains

  • Se donner tous les moyens pour se prémunir de toute cyberguerre, voire pour être en mesure d’en engager.

  • Profiter au maximum de l’avantage économique relatif engendré par la Pandémie. Sans évoquer un quelconque complot, n’oublions pas l’indiscutable responsabilité, au moins par l’absence de transparence. Quels que soient les fragilités du système chinois (créances irrécouvrables dans les bilans bancaires, disparités sociales, boulimie de matières premières…), le pays va avoir une croissance positive de plus de 1 % en 2020. Ce résultat est important par rapport aux récessions des pays européens, même s’il est bien en deçà du taux tendanciel de 6 %.

Pour faire face aux conséquences économiques de la pandémie, les États européens indemnisent les opérateurs, cautionnent les concours bancaires aux entreprises…, interviennent « quoiqu’il en coûte » ! S’ensuivent une explosion des déficits publics et une envolée de l’endettement public.

Tout cela n’est possible qu’avec l’intervention massives des banques centrales. La difficulté de la situation économique occulte les questions du remboursement des dettes et du risque d’une nouvelle crise des dettes souveraines. Mais le sujet est entier d’autant que l’inflation n’est pas au rendez-vous pour diminuer la valeur nominale des dettes.

Et si de grignotage en grignotage, le joueur chinois de go en arrive à mettre les pays européens, et peut être même les États-Unis, dans une situation telle où ils seraient conduits à ne pas rembourser les Chinois. L’accumulation des créances par la Chine la met dans une situation où le créancier devient finalement dépendant du débiteur. Cela pourrait constituer l’arme secrète et non militaire pour contenir la montée en puissance de l’Empire du Milieu.

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