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Les frustrations du monde arabe sont beaucoup plus économiques que politiques
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Après la mort de Ben Laden...

Les frustrations du monde arabe sont beaucoup plus économiques que politiques

Des révoltes aboutissant à des révolutions capables de renverser des dictateurs installés depuis des décennies jusqu'à la mort de Ben Laden, le monde arabe est en ébullition. De quoi souffre-t-il ? D'abord d'un déficit majeur de développement économique.

Philippe  Moreau Defarges Bruno Bernard

Philippe Moreau Defarges Bruno Bernard

Philippe Moreau Defarges est chercheur à l'Institut français des relations internationales (IFRI) et professeur à l'Institut d'études politiques de Paris.

Spécialiste des questions internationales et de géopolitique, il est l'auteur de très nombreux livres dont Introduction à la géopolitique (Points, 2009) ou 25 Questions décisives : la guerre et la paix (Armand Colin, 2009).

Bruno Bernard est ancien conseiller politique à l'Ambassade de Grande-Bretagne à Paris, et consultant politique indépendant.

 

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Atlantico : La coïncidence historique entre le "printemps arabe" et la mort de Ben Laden symbolise-t-elle l'entrée des pays arabes dans la démocratie ?

Philippe Moreau Defarges : La mort de Ben Laden est vraiment un élément très secondaire dans l'évolution du monde arabe. Ben Laden est un homme du passé. Il représente une forme de terrorisme extrémiste, mais il convient de ne pas lui donner trop d'importance dans le cadre des évolutions du monde arabe.

Sans doute, sa mort laisse-t-elle entendre que les opinions arabes ne croient plus à une certaine solution islamiste tel que le proposait Ben Laden. Le bilan de l'islamisme depuis la révolution iranienne de 1979 est un échec : ils n'ont pas réussi a mettre sur pied un modèle politique crédible. Mais il faut être prudent : cela ne veut pas dire qu'il n'y aura pas d'individu pour reprendre le flambeau d'al-Qaïda. Derrière Ben Laden, il y avait des frustrations extrêmement violentes et ces frustrations sont toujours là.

Par ailleurs, il est important de souligner qu'il n'existe pas un monde arabe homogène, il existe des pays arabes dans des situations très diverses. S'il semble se passer des choses positives en Tunisie ou en Égypte, en Libye, le pays est en quasi guerre civile, par exemple.

En outre, pour parler de démocratie dans les pays arabes il faudrait que des processus constitutionnels se mettent en place, que ces pays construisent à un moment donné des institutions. Or, depuis leur indépendance, à quelques exceptions près, ils ont eu des hommes forts comme Nasser, comme Hafez el-Assad ou Saddam Hussein, mais pas de processus institutionnels.

Enfin, la révolution démocratique du monde arabe est indissociable de l'économie. Donc le problème numéro 1 du monde arabe n'est pas la démocratie, mais le développement économique. Ce développement passe par l'ancrage du monde arabe dans la mondialisation et notamment dans la partie nord de la méditerranée. De ce point de vue là, il y a encore beaucoup de choses à faire.

Malgré tout, même si ces printemps arabes échouent, même s'ils s'enlisent, plus rien ne sera comme avant. Il y a bien une rupture irréversible qui s'est produite. Jusqu'à présent, il y avait des hommes forts qui paraissaient invulnérables comme Ben Ali, Moubarak, Kadhafi. Aujourd'hui, ce temps semble être révolu. Une première pierre de la démocratie est donc posée dans le monde arabe.

Le fait que le "printemps arabe" se soit déclenché par les peuples et non instauré par l'Occident ne marque-t-il pas en lui-même une avancée démocratique ?

En général, historiquement, les révolutions dites démocratiques ont été provoquées par des mécontentements économiques : citons par exemple la révolution de 1789 en France, les révolutions de 1848 en Europe. En ce sens ce qui se passe dans le monde arabe n'est pas nouveau. Le facteur déclencheur du printemps arabe n'est absolument pas un facteur politique, le facteur déclencheur c'est ce malheureux tunisien qui s'est suicidé car il ne trouvait pas de travail.

La démocratie s'est largement diffusée à travers le monde. Elle a touché des zones qui vont eu-delà de l'Occident. Pourquoi le monde arabe serait-il allergique à la démocratie ? Le prétendre consisterait à considérer que les Arabes sont différents des autres êtres humains, qu'il y aurait une identité "arabo-musulmane" - pour utiliser un terme ridicule - inscrite dans le Coran, qui rendrait les Arabes inaptes à la démocratie !

En vérité, dès lors que les conditions objectives sont réunies, la démocratie peut se développer. Un certain nombre de statistiques (évolution du taux de natalité, du taux d'éducation, ...) suggère que plusieurs pays arabes réunissent aujourd'hui les conditions culturelles pour accoucher de la démocratie. Mais, à l'inverse, il existe toutefois un héritage historique peu favorable. L'accouchement de la démocratie en Europe a été extrêmement douloureux et s'est passé dans une extrême violence. La démocratie met du temps à se mettre en place, il faut être patient : les pays arabes sont certes touchés par le virus démocratique, mais cela ne suffit pas pour construire des régimes démocratiques.

Les pays arabes savent que le temps des hommes providentiels est révolu, mais cela ne nous donne pas le régime idéal. La démocratie peut revêtir mille forme différentes. Deux conditions sont indispensables : bâtir un cadre constitutionnel et se développer économique. Si le peuple n'a pas l'espoir d'une vie matérielle meilleure, il ne peut pas y avoir de démocratie. Le défi numéro 1 du monde arabe aujourd'hui est de parvenir à un développement économique réel.

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