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Mitterrand - Rocard, la guerre des deux gauches qui s'est transformée en guéguerre de tous contre tous
©Reuters

Atomisation

Mitterrand - Rocard, la guerre des deux gauches qui s'est transformée en guéguerre de tous contre tous

Alors que les hommages à Michel Rocard se sont multipliés à gauche ces derniers jours, la rivalité qu'entretenait ce dernier avec François Mitterrand a longtemps structuré la gauche de gouvernement. Aujourd'hui, les lignes semblent plus confuses et brouillées.

Jean Garrigues

Jean Garrigues

Jean Garrigues est historien, spécialiste d'histoire politique.

Il est professeur d'histoire contemporaine à l' Université d'Orléans et à Sciences Po Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008  (Armand Colin, 2008) et Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Seuil, 2012). Son dernier livre, Le monde selon Clemenceau est paru en 2014 aux éditions Tallandier. 

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Olivier Rouquan

Olivier Rouquan

Olivier Rouquan est docteur en science politique. Il est chargé de cours au Centre National de la Fonction Publique Territoriale, et à l’Institut Supérieur de Management Public et Politique.  Il a publié en 2010 Culture Territoriale chez Gualino Editeur,  Droit constitutionnel et gouvernances politiques, chez Gualino, septembre 2014, Développement durable des territoires, (Gualino) en 2016, Culture territoriale, (Gualino) 2016 et En finir avec le Président, (Editions François Bourin) en 2017.

 

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Atlantico : La mort de Michel Rocard a suscité un grand nombre d'hommages à gauche ces derniers jours. Alors qu'à l'époque, les lignes Rocard et Mitterrand étaient bien définies, ces deux gauches ont-elles vraiment des héritiers dans le paysage politique actuel ? Qui sont-ils ? 

Olivier Rouquan : Michel Rocard était l'incarnation à gauche du réalisme économique : il a accepté plus tôt que ses camarades l'économie libérale (bien sûr pour la réguler), mais il était aussi attaché à la promotion de l'autogestion, des libertés locales, et avait une conception très émergente et participative de la démocratie. Il était très respectueux de la concertation et de l'implication de la société civile dans la prise de décision (cf. circulaire de 1988 adressée à ses ministres, alors qu'il entre en fonction en tant que Premier ministre). Ceci a facilité son excellente gestion de l'enjeu calédonien et sa prise en compte, également précoce, des enjeux écologiques. La pédagogie et le questionnement des règles de la bonne communication politique le préoccupaient beaucoup à l'heure de la démocratie instantanée.

A-t-il des héritiers ? Dès lors que certains leaders défendent l'adaptation aux réalités du marché face aux défenseurs de postures plus politiques, ils peuvent se réclamer du "rocardisme". Mais en acceptent-ils la seconde face, celle recommandant l'anticipation, la pédagogie de tous les instants, la négociation relativement ouverte et pacifiée des intérêts, et aussi la capacité restée intacte à contester le capitalisme dans son cynisme le plus brutal ? Enfin, dans la mesure où plus personne ne prononcerait un discours au Parti socialiste réclamant la rupture d'avec le capitalisme, ne peut-on dire que M. Rocard a gagné depuis longtemps sur ce plan, la bataille des idées... ?

Jean Garrigues : Il est incontestable que si aujourd'hui Michel Rocard a un héritier, c'est prioritairement Manuel Valls, son ancien collaborateur. Il prolonge le projet central de Michel Rocard, qui était depuis les années 1970 de créer une véritable social­démocratie à la française, sur le modèle de ce que les Allemands avaient fait en 1959 à Bad Godesberg ou de ce que les Britannique ont réalisé avec le Parti travailliste et les trade unions. Cette filiation que revendique Manuel Valls, on peut raisonnablement lui attribuer. On peut estimer que le projet de la loi El Khomri, que soutenait d’ailleurs Michel Rocard, s'inscrit dans la continuité et l'héritage de la social­démocratie vue par ce dernier, puisqu'il essaye d'instaurer un nouveau type de relations à l'intérieur de l'entreprise passant par la concertation et non plus le rapport de force entre patrons et syndicats.

Ce qui suscitait le mécontentement de Michel Rocard par rapport à ceux qui se réclament de lui aujourd'hui, c'est l'absence d'un projet de société à long terme. S’il a des héritiers aujourd'hui, ces derniers ne sont sans doute pas à la hauteur de leur mentor. C'est d'ailleurs à mon sens un phénomène de génération : les dirigeants politiques, et notamment du Parti socialiste, sont aujourd'hui dans une stratégie de communication et d'immédiateté qui est très différente de ce qu'était le "racardisme". Non pas que Michel Rocard ait négligé la communication politique, il en a même été l'un des inventeurs dans les années 1970. Mais la communication rocardienne a toujours été au service d'idées neuves et prospectives. Pensons ici à l'autogestion, sa grande idée dans les années 60. Pensons aussi à son projet de construire une société des loisirs, à rebours de la valeur travail prônée ensuite par Nicolas Sarkozy par exemple. En permanence, il a recherché l’innovation prospective, et ce n’est pas un hasard si son bureau était situé à la fin de sa vie dans les locaux du think tank Terra Nova. On pouvait ne pas être d'accord avec lui, mais on ne pouvait pas lui reprocher d’avoir le nez collé à l'immédiat, comme c’est le cas pour une majorité d’hommes politiques aujourd’hui.

A cet égard, la démarche d’un Emmanuel Macron est intéressante à la lumière de l’héritage rocardien. D'une part parce qu'incontestablement, l’actuel ministre de l’Economie se situe idéologiquement du côté de cette gauche pragmatique, ouverte, qui accepte l'économie de marché. D'autre part parce qu'il n'hésite pas à être dans la transgression par rapport à sa famille politique. Dans cette démarche, il y a un peu de Michel Rocard, même si ce dernier a été assez critique sur le choix de Macron du "à droite et à gauche".

Par le choix de l’inflexion social­e-libérale qu’il assume depuis 2014, on pourrait considérer que François Hollande lui aussi s'inscrit dans l'héritage de Michel Rocard. Mais la grande différence, c’est que sa pratique politique est celle de la synthèse, au service de la conquête ou de conservation du pouvoir, alors que Michel Rocard était sur un autre terrain politique, celui de la production d'idées et de la réflexion sur l'avenir.

Cette avalanche d'hommages ne démontre-t-elle pas également une certaine atomisation de la gauche aujourd'hui ? Quelles en sont les causes réelles ?

Jean Garrigues : Je ne dirais pas tout à fait cela. L'avalanche d'hommage est caractéristique de ce qu'a été l'histoire du PS, une histoire qui a toujours été celle de la compétition entre des courants opposés. Cela n'a pas commencé avec Mitterrand et Rocard, mais bien avant. La genèse du courant socialiste française a été la synthèse faite par Jean Jaurès au début du 20e siècle entre plusieurs familles divisées. Cela explique qu'un certain nombre de socialistes très différents puissent rendre hommage au militant socialiste qu’était Michel Rocard, et ce pour diverses raisons. C'est la complexité de la famille socialiste : on peut se reconnaître dans une histoire commune, tout en ayant eu des évolutions différentes.

Prenons l'exemple extrême de Gérard Filoche, qui incarne la gauche de la gauche du PS, une ligne très différente de celle de Rocard, mais qui se reconnaît dans les combats militants de celui­ci dans sa jeunesse (contre la guerre d'Algérie, contre les excès du pouvoir gaulliste, participation active à mai 68, etc.). Martine Aubry, qui elle aussi est dans l’opposition à la ligne Valls, peut néanmoins se reconnaître, par la filiation de son père Jacques Delors, dans le courant qui a essayé dans les années 1980 d'aller vers une forme de social­démocratie appuyée sur les syndicats de concertation, notamment la CFDT, et qui recherchait un nouveau partenariat social à travers les corps intermédiaires. Ce qui est reproché (à tort ou à raison) par Martine Aubry et par les frondeurs à Manuel Valls, c'est d'aller trop loin, au­delà du projet social­démocrate rocardien, vers une dérive social­e-libérale.

Dernier exemple frappant : Jean­Pierre Chevènement, qui était l'adversaire le plus farouche de Michel Rocard dans les années 1970 à la tête du CERES, et dont les thèses souverainistes sont aux antipodes de l’européiste Michel Rocard, s’en rapproche pourtant par leur capacité commune à penser l’avenir, à concevoir un véritable projet de société qui ne soit pas simplement la gestion des affaires courantes. Au passage, on peut remarquer que la génération des derniers "rêveurs" de l’histoire, ceux qui ont véritablement pensé l’avenir, sont en train de disparaître depuis une dizaine d’années, depuis Jacques Chaban-­Delmas et sa "Nouvelle Société" (1969) jusqu’à Michel Rocard aujourd’hui. Restent des figures telles que Jean­Pierre Chevènement ou Valéry Giscard d'Estaing, qui incarnent des "visions" politiques et pas simplement de l’opportunisme gestionnaire.

Olivier Rouquan : La diversité des gauches est ancienne. Les historiens proposent des typologies (comme pour la droite) fondées à la fois sur les idées et sur les modalités organisationnelles (libertaire, première gauche, social-démocratie, gauche libérale-sociale ou radicale...). 

Vous évoquez une atomisation : au moment où les lignes de clivage idéelles sont moins perceptibles, sont avivées - surtout dans le cadre de primaires - les rivalités de personnes, qui trouvent bien sûr ici où là à se justifier en fonction de programmes d'action, eux-mêmes fort émiettés. La communication instantanée pousse loin l'art de la distinction à partir des raisons de forme plutôt que de fond.

Ainsi, que saisit l'électeur de ces déplacements de virgules dans des motions ou "projets", alors que le contexte mondialisé, la technocratie et les médias passent une fois au pouvoir à la moulinette de la standardisation les éventuelles prétentions à la différence des présidentiables putatifs ? La visibilité accrue des clivages se multipliant à l'envi est d'autant moins légitime.

Si atomisation il y a, elle résulte donc beaucoup de la personnalisation égotiste du jeu médiatico-politique, rendue possible notamment par la perte du sens collectif, comme ciment de la culture de gauche. Il y a une dilution durable du sens de la solidarité et du commun dans nos sociétés individualistes et informationnelles. La gauche en est victime.

Peut-on estimer que cette absence de clivage clair entre deux gauches permet de mettre en évidence un déficit de "vision du monde" dans le parti ? Avec quelles conséquences sur le parti ?

Olivier Rouquan : Le PS veut réguler l'économie de marché ; il propose des politiques de conservation des acquis sociaux datant du milieu du 20e siècle, et de temps en temps développe de nouveaux droits sociétaux voire sociaux (pénibilité, compte personnel d'activité, etc.). Mais il est en posture idéologique défensive, car le néo-libéralisme est dominant. S'agit-il d'une absence de vision ? Être en posture défensive n'est pas "sexy" et ne rapporte pas sur le plan de la communication politique. Mais là où il manque de ressort, il est vrai, c'est pour dérouler une conception de la société au temps des réseaux sociaux. Il n'évoque pas suffisamment les transformations sociales nécessaires ou souhaitables pour s'adapter aux mobilités actuelles.

Le défaut de pédagogie (pour revenir à la praxis rocardienne) est patent sur ce qui est au fondement du socialisme : le rapport au travail n'est pas l'objet d'une réflexion de fond, alors que les conditions et même la nature de l'emploi changent en temps réel, du fait du numérique. Sur ces sujets, silence radio tant en matière de prospective que de droit (que dit de tout ceci la loi sur le travail si discutée et contestée ?). Donc la panne idéelle du PS ne tient pas tant à l'absence de clivages internes (ils sont secondaires et bien trop nombreux), mais à la dominance d'élites "techno" et "tacticiennes", peu intéressées par les débats d'idées prospectifs, un peu sous-traités aux think tanks. De ce point de vue, il n'y a pas d'héritier de Michel Rocard...

Jean Garrigues : Il me semble qu'avec ce qu'il s'est passé depuis 2014, et la manière dont François Hollande et Manuel Valls ont assumé une politique social­e-démocrate, voire social­e-libérale, nous voyons très clairement au moins deux gauches qui se confrontent. C'est d'ailleurs particulièrement vrai aujourd'hui, avec une gauche favorable à la loi Travail et une autre qui y est hostile. Cette autre gauche va des frondeurs au Front de Gauche, en passant par Martine Aubry, Benoît Hamon et Arnaud Montebourg.

On peut considérer que ce clivage repose précisément sur des projets de société différents. On s'est beaucoup polarisé sur l'inversion des normes dans la loi Travail, mais derrière ça il y avait l'idée de réaliser un nouveau pacte social, sur le modèle anglo­saxon ou scandinave. La question est de savoir si la société française et ses corps intermédiaires sont capables de répondre et d'assumer ce nouveau type de dialogue social. Il y a un deuxième enjeu majeur : le devenir de l'Europe. Là aussi, des lignes différentes se créent, avec une ligne qui veut réformer l'Europe et passer à un stade supérieur autour du noyau européen (Hollande, Valls), et une autre qui veut, elle, revenir vers plus de souveraineté (Montebourg, Mélenchon). C’est un résumé très schématique, mais il souligne en tout cas la dualité de la gauche sur un choix politique crucial.

En revanche, ce qui est vrai, c'est que les clivages à gauche sont aujourd’hui mal assumés, alors qu'ils l'étaient de manière beaucoup plus tangible au temps de l’affrontement entre Michel Rocard et François Mitterrand. Cela tient en partie à la personnalité de François Hollande et sa volonté permanente d'assurer une synthèse au sein de la famille socialiste. Cette volonté de synthèse donne l'impression que le choix n'est pas vraiment effectué entre les gauches. Cela dit, c'était aussi la ligne des grandes figures de l’histoire socialiste, Jaurès, Blum et Mitterrand. Et c'est d'ailleurs ce que reprochait Michel Rocard à François Mitterrand : construire le socialisme et la gauche en fonction d'une priorité qui était la conquête du pouvoir. C’est pourquoi, si Michel Rocard reconnaissait à François Hollande la vertu d'aller dans le sens du projet social-­démocrate qui était le sien, il semblait considérer que l’actuel président, à l’instar de Mitterrand, est prisonnier de sa vision à court terme de la politique. On sent bien aujourd’hui qu'il y a deux gauches qui s'opposent, mais ce clivage est brouillé par la volonté de François Hollande d'arriver à une sorte de synthèse, de nature essentiellement politicienne, l'objectif restant évidemment l'élection de 2017. Mais là encore, c’est une très vieille histoire !

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