Mineurs récidivistes : peut-on vraiment accepter de laisser sans solution des parents noyés et des magistrats mal outillés ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Société
Mineurs récidivistes : peut-on vraiment accepter de laisser sans solution des parents noyés et des magistrats mal outillés ?
©

Patate chaude

Mineurs récidivistes : peut-on vraiment accepter de laisser sans solution des parents noyés et des magistrats mal outillés ?

Christiane Taubira veut revenir sur le traitement des mineurs récidivistes par les tribunaux correctionnels sans pour autant proposer de solution alternative. Les acteurs de terrain sont pourtant confrontés à une réalité : les jeunes entrent en délinquance de plus en plus tôt et pour des faits de plus en plus graves.

Philippe Vénère

Philippe Vénère

Philippe Vénère a été policier pendant 40 ans. Ce grand spécialiste français du doit des automobilistes a été notamment commissaire divisionnaire et officier du ministère public du tribunal de police de Paris de 1992 à 1996. Il a également enseigné à Paris 8 où il a effectué plusieurs travaux de recherche sur la délinquance des mineurs.

Il a publié Manuel de résistance contre l'impôt policier (J'ai lu / mars 2011) et Les flics sont-ils devenus incompétents ? (Max Milo / septembre 2011)

Voir la bio »

Atlantico : Christiane Taubira propose de revenir sur la loi concernant la récidive des mineurs de 16 à 18 ans qui les amène à être jugés par un tribunal correctionnel. Cette-loi a-t-elle changé quelque chose à la situation difficile de cette délinquance particulière ?

Philippe Sévère : Il est encore beaucoup trop tôt pour dire si cette loi a servi à quelque chose. Elle n’est applicable que depuis le 1er janvier 2012. Les premiers procès la mettant en œuvre ont eu lieu en avril 2012. Nous n’avons aucun recul pour la critiquer.

Ce matin, sur RMC, je relevais que le retour sur cette loi que propose madame Taubira semble ne pas être motivé par une réflexion sérieuse. Elle ne dit pas comment elle envisage de revenir sur ce problème. Supprimer les chambres correctionnelles alors qu’elles viennent tout juste de voir le jour risque de ne pas changer grand-chose : nous n’avons même pas eu le temps d’en voir les effets.

Il faut bien distinguer le juge du tribunal car il y a souvent des confusions : le juge pour enfant ne prononce pas de peines de prison mais propose des mesures éducatives tandis que le tribunal pour enfants, en matière correctionnelle, prononce des peines d’incarcération. Il faut d’ailleurs noter que tous les quartiers pour mineurs dont nous disposons en France sont archi-pleins !

En tant qu’ancien policier, j’ai dirigé des travaux sur la délinquance des mineurs et l’aggravation de leurs actes à Paris 8. Ce qu’attendent les policiers aussi bien que les magistrats, c’est qu’on leur propose une solution pour faire face à cette réalité. Au final, que l’on propose de la correctionnelle ou autre chose, paradoxalement, on s’en moque. Mais il faut proposer quelque chose !

Dans ce domaine, on a beaucoup joué au jeu des chaises musicales. Il n’y a pas eu de politique pénale clairement annoncée. On a renforcé telle ou telle mesure tandis que l’on a cherché à renforcer les moyens des éducateurs de rue en déployant des travailleurs sociaux formés et professionnels. Je comprends la démarche de Christine Taubira qui voit dans cette loi une énième mesure sans effet. Mais c’est aussi son rôle que de définir une politique pénale vis-à-vis des mineurs. Or c’est un chantier monumental.

Mais alors que doit-on comprendre ? Qu’il n’y a aucune solution à apporter à la problématique des délinquants mineurs ?

On s’est aperçu que les jeunes entrent en délinquance beaucoup plus jeunes qu’avant, entre 8 et 10 ans. Ils sont beaucoup utilisés pour surveiller les secteurs dans les affaires de trafics de drogue qui leur donne de l’argent en quantité démesurée. Ce sont des esprits malléables.

La solution peut-être de s’en prendre aux parents : ils sont censés être responsables de ce que font leurs enfants. Cependant, il faut bien voir au cas par cas. Il y a bien des situations où la famille est totalement déliquescente et se moque de ce qu’il advient de son enfant. Dans ce cas, on peut bien prendre des mesures de rétorsions et placer les enfants. Mais que proposer à la pauvre femme qui a trois gosses à nourrir et qui travaille comme un animal ?! Elle ne parvient pas à voir s’ils sont dans la rue ou non. J’ai pu voir des infirmières qui travaillaient toute la nuit. Elles ne savaient pas si leurs mômes étaient dehors. Souvent, ils étaient dans mon commissariat. Les mères, désespérées, nous demandent de les garder. Il faut quasiment traiter au cas par cas des situations familiales avec des parents qui sont, passez-moi l’expression, dans une merde noire. Dire qu’ils n’ont qu’à s’occuper de leurs enfants, c’est facile. Mais la réalité est complexe et on ne peut pas se contenter d’un jugement de valeur généralisé.

Le service de police qui va intervenir et le service judiciaire qui doit régler le problème arrivent en fin de chaîne. L’échec de tout le reste de la chaîne, éducatif et familial, est déjà consommé. Il faut évidemment investir dans tous les services socio-éducatifs. On constate souvent que la plupart de ces jeunes sont originaires de milieux défaillants : ce déséquilibre est un facteur criminogène dès le premier âge. Si l’on veut qu’un arbre pousse droit, il lui faut un tuteur. S’il a poussé tordu, il restera tordu.

Quelles solutions faut-il mettre en œuvre ? Cela passe déjà par des investissements financiers : il faut du matériel et du personnel compétent. C’est pour cela que j’ai parlé d’angélisme. Le mot est utilisé de manière provocatrice mais il a son sens. Que l’on soit de gauche ou de droite, je ne vois pas pourquoi on ne trouverait pas de solution si la situation est parfaitement analysée. Encore faut-il qu’elle le soit.

Quel regardent portent les acteurs de terrain sur cette mesure ?

Pour les magistrats du tribunal pour enfants, c’était une charge supplémentaire. Or aujourd’hui, nous avons un manque chronique de magistrats. Tel que je le perçois, si vous avez un manque de magistrat et qu’ils doivent siéger en correctionnelle, ils ne peuvent pas être dans leurs bureaux en train de prendre en compte les dossiers concernant des mineurs.

Les policiers, eux, n’ont jamais vu la différence : les premiers jugements datent du mois dernier. Et puis qu’est-ce qu’on en attend ? On a tendance à considérer que les juridictions en charge des mineurs sont laxistes.  Mais il y a déjà beaucoup de mineurs en détention. Est-ce que les magistrats en ont condamné plus ? Je ne sais pas. Est-ce que l’incarcération apporte quelque chose ? Je ne sais pas.

Les mineurs qui multiplient les passages par le circuit carcéral ont tendance à être déjà vérolés. Ils enchaînent les condamnations et les libérations. J’ai tendance à penser qu’il faut prendre le problème comme il est : nous avons des mineurs qui, à 15 ans, sont déjà de parfaits criminels. Pour l’instant, il faut bien traiter le sujet sur le plan judiciaire. Mais il faut aussi investir beaucoup plus sur l’avenir, sur le traitement en amont de ces enfants qui commencent à dévier très tôt, dès que les instituteurs signalent des comportements à risque. Entre les enseignants et les flics, il faut des travailleurs sociaux chargés de repérer et d'aider très tôt ces jeunes pour traiter le problème à la source : le moment où ils tombent en délinquance.

Propos recueillis par Romain Mielcarek

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !