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Portrait de Martin, 23 ans, électeur FN : "Je caricature un peu mais maintenant c'est "nous, les blancs" contre "eux, les Arabes""
©REUTERS / Yves Herman

Bonnes feuilles

Portrait de Martin, 23 ans, électeur FN : "Je caricature un peu mais maintenant c'est "nous, les blancs" contre "eux, les Arabes""

Face à cette montée du parti d'extrême droite qui paraît aujourd'hui inexorable, il faut sortir de l'état de sidération pour revenir à l'essentiel : l'électeur du Front national. L'objectif de ce livre est aussi simple à énoncer qu'ambitieux à réaliser. Comprendre comment, et pourquoi, on choisit de glisser un bulletin FN dans l'urne. À l'issue d'entretiens avec des électeurs du parti frontiste, l'auteur décortique leur vie, y cherchant, pour chacun, les traces de cette inflexion politique... Extrait de "Comment devient-on électeur du Front National ?", d'Antoine Baltié, aux éditions du Cherche Midi 1/2

Antoine Baltier

Antoine Baltier

Antoine Baltier, journaliste indépendant, s’intéresse à l’extrême droite depuis de nombreuses années. Il a déjà co-publié, notamment, une enquête sur l’intégrisme catholique en France.Son dernier livre, Comment devient-on électeur du Front National, vient de paraître aux éditions du Cherche Midi. 

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Martin

Martin se situe complètement à l’opposé de la majorité de cette jeunesse qui vote FN. Brillant élève, il a fait les classes préparatoires maths sup-maths spé avant d’intégrer une école d’ingénieurs. Aujourd’hui, il occupe un poste de cadre supérieur. L’angoisse du c hômage et de la précarité ne l’effleure pas. Au contraire, il entend bien profiter de toutes les opportunités offertes par la mondialisation.

Une jeunesse marquée politiquement par les affrontements autour du CPE

Son histoire commence il y a vingt-trois ans dans une famille aisée de l’ouest de la France. Son père est cadre et sa mère est infirmière. On y vote à droite, mais une droite très modérée. Son premier contact avec la politique remonte à mai 2002, avec le séisme politique du passage de Jean-Marie Le  Pen au second tour de l’élection présidentielle :

"Je me rappelle qu'un soir mes parents avaient laissé la propagande électorale de tous les candidats sur la table. Par curiosité, j’avais consulté toutes les promesses. J'avais regardé celles de Jean-­Marie Le Pen pour la campagne de 2002 et je n'avais pas été particulièrement choqué."

Au collège il se découvre une fibre "révolutionnaire" après la lecture d'un livre sur la condition des chômeurs. Une lubie superficielle et éphémère qui disparaîtra rapidement, mais c'est l'occasion de prendre quelques distances avec la pensée politique qui règne dans sa famille.

L'affrontement autour du Contrat Première embauche (CPE) sera son premier véritable tournant politique. Au début de l'année 2006, le gouvernement de Dominique de Villepin, propose une loi instaurant un contrat de travail spécifique pour les moins de 26 ans. Ce dernier prévoit une période d'essai de deux ans durant laquelle l'employeur peut licencier le salarié à tout moment et ce, sans motifs. L'indignation est immédiate parmi les forces de gauche, en particulier chez les syndicats étudiants et lycéens. Des établissements scolaires sont bloqués, occupés. Des manifestations se montent partout en France. Pour beaucoup de jeunes, cette mobilisation sociale sera le point de départ d'un militantisme à gauche ou à l'extrême gauche. Pour Martin il en sera tout autrement.

A lire également sur notre site : Estivales du FN : à la rencontre de ces militants à qui le parti de Marine Le Pen ne fait plus peur

 

Horrifié par l'aspect désorganisé et anarchisant de la mobilisation, il aspire à un retour de l'ordre et de la discipline face à ce qu’il perçoit comme le signe d'un "affaissement de l'autorité". Et le fait que certains de ses profs "se permettent de distribuer des tracts pendant les cours" ne le rassure pas. Il n'y a que le proviseur de son lycée qui, ayant fait appel à la gendarmerie pour éviter l'occupation de l'établissement, trouve grâce à ses yeux. À partir de là, l'idée va naître dans l'esprit de Martin que l'éducation nationale est en situation de grave déliquescence, gangrenée de l'intérieur par une idéologie gauchisante et laxiste.

Durant l'année qui suivra il va lire plusieurs livres appuyant l'idée d'une faillite de notre système éducatif, ce qui ne fera que renforcer son positionnement conservateur et élitiste sur cette question. Si le sujet le passionne, il ne trouve aucun parti qui, à ce moment, porte ses idées. Mais quelques années plus tard, quand il basculera à l'extrême droite, cette question jouera une grande importance.

Mais ne brûlons pas les étapes, à ce moment-là Martin est encore au lycée, et la politique ne joue pas un rôle central dans sa vie. Il se cherche, ses idées ne sont pas encore bien arrêtées. Regardant de tous les côtés, à droite comme à gauche de l'échiquier politique, scrutant ce qui pourrait lui correspondre. Brillant élève, il consacre alors l'essentiel de son temps et de son énergie à ses études.

Quand il intègre les classes préparatoires MATHS SUP / MATHS SPÉ, la situation ne va pas s'arranger. Le travail intense conjugué à son hébergement en internat va de son propre aveu le "couper du monde". Il va rentrer dans "une sorte de tunnel", et même le tumulte provoqué par la crise économique qui secoue alors le monde va passer inaperçue aux yeux de Martin.

En avril 2009, alors qu'il est en vacances, un faitdivers va marquer le retour de la politique dans sa vie. Un jeune étudiant de Sciences Po se fait agresser dans un bus par une bande de voyous. La vidéo de l'agression a été récupérée par le blog d'extrême droite, Fdesouche, qui l'a diffusé. Les images sont crues, sans floutage. La victime est dépouillée avant d'être frappée à terre, d’une violence gratuite à donner la nausée. Le site affirme que l'agression est motivée par du racisme antiblanc.

En quelques jours l'affaire prend de l'ampleur, et trouve un écho dans la presse nationale. C'est en lisant un article du Monde.fr sur le sujet que Martin découvre l'existence du site Fdesouche.

"J'avais été assez choqué par cette agression, ce type était au mauvais endroit au mauvais moment, agressé parce qu'il était blanc et ça aurait très bien pu être moi. Ça m'avait un peu secoué et en plus (je pense que le Monde ne le fais plus) mais l'un des liens menait vers le site fdesouche.com."

Ce dernier est un blog monté en 1995 par Pierre Sautarel, un ancien militant du FN. Il fonctionne sur le principe d'une revue de presse. La neutralité politique de façade disparaît bien vite quand on regarde la sélection des articles publiés. Le triptyque immigration-islam-insécurité accapare l'essentiel de l'espace. Et parmi ces thèmes, Fdesouche ne garde que ce qui conforte sa vision biaisée d'un Islam forcément conquérant et d'une immigration inévitablement problématique.

À partir de ce moment, Martin devient un lecteur assidu de ce site. Ce dernier va servir, selon les propres mots de Martin, de "catalyseur" à son positionnement à l'extrême droite de l'échiquier politique. L'objectif de Fdesouche de lier immigration et insécurité fonctionne parfaitement sur Martin.

" En lisant les articles ça m'a permis d'établir assez vite un lien entre insécurité et immigration. D'ailleurs vous avez sur Fdesouche des cartes où l'on voit le nombre d'agressions physiques pour 100 000 habitants et à côté, on met une carte de l'immigration, avec la proportion d'habitants qui a au moins un parent né à l'étranger. Il n’y a pas de doute, ces deux cartes se superposent ".

Fdesouche ce n'est pas qu'un site, c'est aussi une communauté. Celle-ci se retrouve en dessous de chaque article, dans les commentaires, un espace très peu régulé par le webmaster du site. Les différentes chapelles de l'extrême droite y communient dans la haine de l'autre. Avec pour chacune ses obsessions particulières que ce soit les "sionistes", l'immigration ou les homosexuels. Ici il n'y a pas de tabou, toutes les phobies s'expriment sans nuance. Un tel environnement exerce un effet d'engrenage, c’est évident. Martin est charmé, lui le jeune homme encore superficiellement politisé y trouve les avis de ceux qui ont déjà complètement basculé de l'autre côté. Ce discours franc, sans concession, séduira l'esprit de Martin. Durant l'interview, il louera même l'aspect "constructif" de beaucoup de ces commentaires.

La métamorphose mentale de Martin va s'accompagner d'un phénomène que je rencontrerai chez de nombreux autres électeurs du FN : la relecture complète de son passé à travers ses nouveaux yeux de frontiste, concrètement une racialisation de celui-ci.

(...)

Sur le terrain il va découvrir que le FN n'est pas perçu comme un parti comme les autres. Quand vous tendez un tract électoral, vous recueillez bien souvent des insultes. Les collages ont lieu la nuit pour éviter de croiser des adversaires politiques et même de simples passants qui pourraient devenir agressifs. L'accueil inamical n'effraie pas Martin, ce dernier trouve y trouvant même la preuve de la justesse de son combat.

"S'ils sont hostiles envers nous c'est qu'on fait des choses qui les dérangent"

Même si la parenthèse de l'activisme va rapidement se refermer, ces quelques mois de militantisme vont endurcir Martin, ses convictions récentes vont s'enraciner. La question de l'immigration va en particulier prendre une grande place dans son positionnement politique. Il est persuadé que la France est en train de subir une invasion, un "grand remplacement". L'ignorance de Martin en matière d'histoire des migrations est un terrain fertile pour ce genre de fantasme.

"La France a 2 400 ans d'histoire écrite et n'a pas connu de grande migration depuis l'installation des Celtes au deuxième millénaire avant JC"

En plus de son ampleur, c'est l'origine de cette immigration qu'il pointe du doigt.

"Ce qui est regrettable de mon point de vue c'est qu'il y a une part très importante qui vient du Maghreb et d'Afrique."

Accusant ces migrants d'être quasiment inintégrables du fait de leur culture et de leur religion, il décrit une France parsemée de territoires communautarisés, véritables corps étrangers au sein de la République où ce sont les règles de l'Islam qui font la loi. Dans cette vision fantasmée et apocalyptique d'une France totalement fragmentée, la guerre civile est vue comme un horizon probable.

"Si les choses continuent sur la dynamique actuelle, il y aura beaucoup de violence entre d'une part, les blancs, les Français de souche et d'autre part, une proportion importante des personnes venue de l'immigration extrae uropéenne, ce qui reproduira quelque chose de similaire avec ce qui s’est passé en Algérie. Si ça venait à se passer comme ça, si les Français de souche venaient à gagner, qu'il y ait une violence qui conduise à cette rémigration, ce serait au prix d'une très grande souffrance, ce ne serait pas souhaitable. Il vaudrait mieux tenter de tarir la source tant que c'est possible."

(...)

Martin veut que le FN lui parle de ce qu'il voit… ou du moins de ce qu'il croit voir, de cette fracture raciale qui l'obsède.

"Je caricature un peu mais maintenant c'est "nous, les blancs" contre "eux, les Arabes."

On est bien loin de l'idéal républicain. Si Martin ne se retrouve pas dans le discours d'un FN en pleine dédiabolisation, il a par contre de la "sympathie" pour celui décomplexé de la mouvance identitaire.

Extrait de "Comment devient-on électeur du Front National ?", d'Antoine Baltié, publié aux éditions du Cherche Midi, septembre 2016. Pour acheter ce livre, cliquez ici

 

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