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Marrakech : une semaine après l'attentat, la ville bruisse de questions
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Attentat au Maroc

Marrakech : une semaine après l'attentat, la ville bruisse de questions

Après les attentats qui ont fait seize victimes, dont huit français, le Maroc tente de panser ses blessures. L'attaque terroriste n'a pas été revendiquée mais a profondément meurtri Marrakech. De nombreuses interrogations restent sans réponse. Témoignage.

Grégory  Kapustin

Grégory Kapustin

Grégory Kapustin est journaliste et animateur radio. Il dirige l'agence de communication Internet & Concret.

Il a écrit plusieurs ouvrages, dont La jeunesse qui range sa chambre, une génération et ses révoltes (ed. du Cygne, 2008)

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Lorsque nous avons entendu, la semaine dernière, la détonation provenant de Djemaa El Fna, c’est l’impassibilité même de la médina marrakchia qui nous surprit. Le commerce continuait, intangible, insensible aux urgentistes, enquêteurs et autres médecins-légistes qui s’activaient sur la Place.

Désormais, l’unité de la réaction des marrakchis, quels qu’ils soient, se manifeste devant l’Argana. Sur la Place aujourd’hui, c’est ce qui frappe, continuellement, le passant, le touriste, le serveur de café, le policier en civil, le pousseur de carrossa : la vie de la Place, joyeuse et festive, ancestrale et têtue, a repris ses droits dès le soir du drame. Les serpents se dressent, les travestis dansent du ventre, les acrobates grimpent en pyramide humaine, les conteurs content et les tatoueuses de henné tatouent, au pied de l’Argana qui s’éventre. La musique de la place n’a pas changé. Mais, L’Argana, lui, présent, dominant, tout entouré de barrières et de recueillement, quadrillé de bandes jaunes « CRIME SCENE – DO NOT CROSS », fait le silence.

crédits : Grégory Kapustin

On est impressionné par ce silence, aussi profond et tenace que soudain, qui règne dans la dizaine de mètres autour des barrières. Il suffit de faire vingt pas, du cercle noir d’un conteur, des vendeurs de jus d’orange, ou des couloirs sombres du souk Bahja, jusqu’à l’Argana et son périmètre de sécurité, pour ne plus entendre un seul bruit du tumulte têtu de « Kech ». Une à deux processions ont lieu chaque jour : l’une spontanée et générale le jour de l’attentat, d’autres organisées et singulières les jours suivants. Ce sont des corporations – un hôtel ou une administration qui ont perdu un collaborateur, des familles, démembrées, ou encore des solidaires de passage – comme un « rallye-raid » européen venu en grande pompe réaffirmer qu’il viendrait toujours parcourir ses deux mille kilomètres de désert marocain annuel. Parce qu’ils aiment le Maroc. Et l’immense majorité des gens croisés ici depuis cinq jours, l’entier panel de la mosaïque marocaine est choqué.

Du marocain bourgeois du café Renaissance, du touriste espagnol qui n’a pas annulé son voyage, au berbère de l’Ourika sur sa mobylette ; de l’imam de Tagaout, de l’expatrié intégré au néocolonialiste, tout le monde ici fait silence à l’approche des barrières métalliques qui défigurent un angle de la Place. Tout le monde fait silence quand une femme, une européenne, vient déposer une gerbe de fleurs au glacier de l’Argana.

"Beaucoup de questions pour un pays qui s’en posait déjà tant pour son avenir"

Ce petit bout de Marrakech dévasté annihile d’anciennes, de longues différences et imperméabilités au sein de la société de la ville ocre. Puis on s’éloigne, et tout reprend, le bon comme le mauvais, le profond comme le superficiel, les castes et les unions. Dès 19h, les rabatteurs des roulottes à brochettes ou à têtes d’agneaux interpellent (encore) toujours les passants en six langues, sourires aux oreilles, menus à la main, tchatche à la bouche, bénéfice en tête.

crédits : Grégory Kapustin

Les aigris rouspètent, les touristes photographient, les marocains rigolent. Il faut simplement lever les yeux pour voir la terrasse et les Marocains effondrés par l’attentat. On ne comprend pas ici. On ne comprend pas pourquoi l’Argana, réputé pourtant pour son respect de certains codes traditionnels : Marocains – mariés obligatoirement – au rez-de-chaussée, touristes – discrets et épaules couvertes – à l’étage. Ce n’est pas l’un des lieux modernes, entièrement voués à la débauche occidentale et au luxe ultra-urbain, que Kech compte par dizaines, qui a été visé ; pourquoi ?

Pourquoi pas un kamikaze, puisque la piste Al-Qaida, tout de suite privilégiée ici, et confirmée par le Gouvernement, en fait un attentat islamiste ? Pourquoi toujours pas de revendication ? L’économie et la société marocaine peuvent-elles survivre à un ralentissement du tourisme ? On raconte ici que peu après le drame, les diseuses de bonne aventure de la Place avaient lancé un sort à al-Qaïda. Oussama Ben Laden est mort trois jours après. Mais plus prosaïquement, ce soir, au village, une question supplémentaire est arrivée : va-t-il y avoir des représailles ? Beaucoup de questions pour un pays qui s’en posait déjà tant pour son avenir. Pour l’instant, observons ce petit moment de solidarité entre un peuple, son trône, et ses étrangers.

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