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Marine Le Pen, reine des sondages grâce... ou malgré sa stratégie de la France apaisée ?
©Reuters

Le silence est d'or, la parole est d'argent

Marine Le Pen, reine des sondages grâce... ou malgré sa stratégie de la France apaisée ?

En pleine cure de silence médiatique (bien que légèrement rompue parfois...) Marine Le Pen applique à la lettre la stratégie de Jacques Pilhan qui veut qu'en communication politique, le meilleur choix est de se taire. Une tactique qui connait néanmoins ses limites.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections. Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques. Il est notamment l'auteur de Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? (éditions de La Documentation Française, 2014) et Histoire d’une révolution électorale (2015-2018) avec Anne Muxel (Classiques Garnier, 2019).

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Atlantico : Selon le dernier baromètre Ifop-Paris Match relatif aux intentions de votes pour l'élection présidentielle de 2017, Marine Le Pen parvient à fédérer environ 30% de l'électorat (ce qui varie de quelques points selon les hypothèses testées). Dans quelle mesure Marine Le Pen est-elle avantagée ou affaiblie par sa stratégie consistant à mettre en avant une "France apaisée" ? 

Bruno Cautrès : Cette stratégie vise à rassurer la majorité de Français que le FN effarouche. Si le parti a enregistré des gains et progrès électoraux depuis 2012 et si une incontestable dynamique s’exprime dans les intentions de vote, une majorité de Français continue de penser que le FN n’est pas un parti comme les autres. Il tente donc de se présenter depuis début janvier comme le parti de la paix et de la concorde, affiches "La France apaisée" à l'appui. Notons d’ailleurs qu’en optant pour cette stratégie, le FN s'est inspiré d'une figure classique de la communication politique : l'apaisement. Cette stratégie semble pour le moment ne pas compromettre la dynamique du FN. Elle s’accompagne d’ailleurs d’une autre stratégie, celle pour Marine Le Pen d’apparaître moins souvent sur le devant de la scène médiatique, appliquant là encore une recette bien connue de la communication politique selon laquelle il faut se faire plus rare pour être entendu lorsque l’on s’exprime. 

Ce socle de 30% d'intention de vote, qui lui permettrait de s'imposer au premier tour, ne serait-il pas insuffisant pour lui donner une chance de l'emporter au second tour ? Dès lors, comment Marine Le Pen justifie-t-elle sa stratégie au sein du Front national, au regard notamment de l'efficacité prévisible d'un éventuel front républicain contre sa candidature ? Le Front national est-il contraint à cette retenue, les autres partis étant jugés moins durement lorsqu'ils tiennent des discours radicaux ?

La première chose à remarquer, à propos des sondages d’intentions de vote, est que s’ils constituent une très intéressante photographie des rapports de forces électoraux aujourd’hui, l’élection présidentielle se tiendra dans dix mois. Toute prédiction ou anticipation doit donc être considérée avec prudence. Il faut également remarquer que Marine Le Pen est en tête des intentions de vote au premier tour sauf dans ce cas d’une candidature Juppé ; dans ce cas-là, elle arriverait en seconde position mais avec un score très élevé de l’ordre de 29 ou 30%.

Enfin, quelques sondages récents indiquent que si le second tour de la présidentielle opposait la présidente du FN à François Hollande elle l’emporterait avec un peu plus de 50% des exprimés. Une fois ces précisions posées, on ne peut néanmoins que constater la solidité de la mesure des intentions fortes à un tel niveau pour Marine Le Pen. Cette solidité est là depuis de nombreux mois et elle vient en écho des bons résultats du FN dans les élections intermédiaires depuis 2012. Marine Le Pen n’a donc sans doute pas vraiment de problème à légitimer en interne de son parti sa stratégie de « dédiabolisation » et sa relative cure d’abstinence médiatique depuis ces dernières semaines. Le thème de la « France apaisée » est avant tout une stratégie de communication qui s’inscrit dans le plan d’ensemble de « dédiabolisation » et qui vise à tenter de couper l’herbe sous le pied au « Front républicain » ou à le rendre plus difficile à justifier pour les autres partis.

Au stade où en est aujourd’hui le FN, il s’agit sans doute pour lui de finir de consolider le solide matelas d’intentions de vote dont dispose Marine Le Pen, de le faire fructifier en 2017 (parvenir en tête au soir du premier tour de la présidentielle, être donc qualifiée pour le second tour et s’approcher le plus possible des 50%°). Il y a aussi un enjeu stratégique pour le FN : capitaliser sur cette élection pour franchir un nouveau plafond de verre, celui du nombre de députés élus aux législatives de 2017. 

Dans le contexte actuel, une stratégie de la colère, plus offensive, ne serait-elle pas susceptible de convaincre les électeurs qui lui manquent encore de rallier sa candidature ? A l'inverse, comment cette stratégie pourrait-elle lui nuire ? En quoi le discours de "dédiabolisation" du Front national peut-il être un frein, ou au contraire un obstacle, à la progression du parti ? 

Structurellement, le discours du FN et le « story telling » porté par ses leaders est un discours de colère et de contestation forte, voire radicale, du « système » tel qu’il fonctionne. D’une certaine manière, le FN n’a pas besoin de « surjouer » la colère. Tout son discours et toute sa doctrine s’articulent autour d’une vision tragique du destin actuel des sociétés occidentales comme la France. La thématique d’un déclin de nos sociétés, d’un ensemble de menaces « culturelles », économiques, sociales ou « identitaires » qui pèsent sur elles est omniprésente dans les représentations et les images qu’il propose à ses sympathisants, électeurs ou militants. Se raccroche à cela une vision du « système » en place et de ses élites comme complices : complices de la mondialisation, complices du déclin de la France, complices de priver le « peuple » de sa voix.

On retrouve ici des éléments clefs de l’opposition peuple/élites qui fonde le discours « populiste ». Par ailleurs, n’oublions pas deux aspects importants de la stratégie de « dédiabolisation » du FN : d’une part, il s’agit pour Marine Le Pen de symboliser la rupture avec les provocations verbales de Jean-Marie Le Pen et ainsi d’incarner la rupture avec le FN des origines, très marqué par l’anticommunisme, le rapport à la second guerre mondiale (et à Vichy) ou à la guerre d’Algérie ; d’autre part, les chercheurs qui ont travaillé de près sur cette stratégie, en étudiant le détails des propositions du FN d’aujourd’hui, relativisent beaucoup la portée réelle de la « dédiabolisation » et montrent des nombreux points de continuité et de similarité entre le FN du père et de la fille.

On peut néanmoins constater qu’en termes de communication et d’image, la « dédiabolisation » a déjà produit des effets positifs sur le FN si l’on en juge par ses résultats électoraux ou les intentions de vote en faveur de Marine Le Pen. Elle a accompagné une dynamique politique qui a attiré vers le FN de nouveaux cadres ou militants. Mais il ne fait de doute que le FN va activer ou réactiver à l’approche de la présidentielle les signaux de sa singularité dans le jeu politique français. Un FN « mainstream » et parti politique comme les autres, c’est un peu un oxymore….

En maintenant sa ligne actuelle, Marine Le Pen ne laisserait-elle pas le champ libre à d'autres candidats potentiels qui pourraient exploiter l'exaspération actuelle, comme Nicolas Sarkozy ou Manuel Valls ? Comment cet espace pourrait-il être occupé et par qui dans les moins qui viennent ? Où en sont ces candidats actuellement, en matière d'intention de vote ?

Le climat actuel en France, qui mêle la défiance politique, le pessimisme économique, les peurs et craintes en matière de sécurité et l’incompréhension des raisons pour lesquelles nous en sommes là ne peut que bénéficier aux hommes politiques qui incarnent la verticalité et  l’autorité et se situent dans un registre que les anglo-saxons appellent « law and order ».

La bataille pour préempter ce créneau puis l’occuper a déjà commencé. L’accélération donnée depuis quelques temps par Nicolas Sarkozy à sa candidature et ses prises de positions qui reviennent aux fondamentaux de sa dynamique de 2007, la fermeté que Manuel Valls veut afficher sur le thème de la sécurité publique, en sont des signes évidents. On voit d’ailleurs que les indicateurs d’opinion, pas forcément encore les intentions de vote, en faveur de Nicolas Sarkozy commencent à remonter de manière significative et en particulier parmi son cœur de cible des sympathisants LR et de droite. L’ancien chef de l’Etat qui aspire à le redevenir a encore du chemin à faire pour rattraper Alain Juppé mais il semble bénéficier du contexte d’aujourd’hui et dispose d’une vraie marge de progression dans les semaines qui arrivent.

Le cas de Manuel Valls est plus complexe : malgré une image d’incarnation de la verticalité, le cumul récent et dans une courte période de grèves dans les transports, de sites énergétiques bloqués,  de manifestations utilisées par des « casseurs », des violences des hooligans, de blocage total sur la loi El Khomri sans compter le sentiment de chaos sur la question de l’autorisation des manifestations du 23 juin, a miné l’image du premier ministre. Il ne fait guère mieux que François Hollande en matière d’intentions de vote s’il était candidat. 

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