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Emmanuel Macron ne peut plus "vendre du rêve".
Emmanuel Macron ne peut plus "vendre du rêve".
©RTL

Aveu d'impuissance

Marges de manœuvre réduites : la pensée économique d’Emmanuel Macron relève-t-elle de la lucidité ou de la résignation ?

"Douloureux mais sérieux", c'est ainsi que le ministre des Finances a qualifié le cap économique de la France, reconnaissant en creux l'incapacité du gouvernement à imposer une voie alternative. L'habillage moral qui l'entoure ne suffit cependant pas à convaincre tout le monde.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Atlantico : Lors de son audition devant la commission des finances de l'Assemblée nationale, le ministre des finances Emmanuel Macron a indiqué que le cap économique suivi par la France était "douloureux", "mais sérieux". S'agit-il plus de résignation ou de lucidité de la part du ministre ?

Nicolas Goetzmann : Les deux options sont à retenir. Une part de lucidité puisque les marges de manœuvre qui restent encore à la disposition du pouvoir exécutif sont très largement contraintes. Le haut niveau de dépenses publiques, à 57% du PIB, empêche structurellement et politiquement la mise en place d’un soutien budgétaire de grande ampleur, d’autant plus que la réduction des déficits est une priorité affichée du gouvernement. Le cadre européen produit ainsi ses effets ; entre la férule monétaire et le corset budgétaire. Dans de telles conditions, il n’est évidemment plus question de vendre du rêve, puisque le degré de liberté n’est que marginal. Mais la notion de « sérieux », évoquée par Emmanuel Macron, revient quand même à rappeler la dimension morale de l’exercice. La souffrance serait synonyme de sérieux.

C’est ici que la part de "résignation" prend forme. Car cette politique de sérieux budgétaire n’est pas une obligation absolue ou une vérité révélée ; il ne s’agit que d’un choix européen. De fait, lorsque le ministre semble regretter le remède, au moins en partie, sans le remettre en cause à l’échelon de la zone euro, il ne fait qu’affirmer son incapacité, ou son manque de volonté, d’opérer un rééquilibrage européen.

Car d’autres options sont sur la table. S’il venait à l’idée du ministre de copier la méthode de sortie de crise américaine, il mènerait un lobbying intensif au sein de la zone euro afin de remettre en cause les objectifs de la politique monétaire européenne. Parce qu’il existe bien une méthode qui permet de relancer l’économie sans toucher au budget, et ce moyen, c’est la politique monétaire. Ou comment relancer l’économie sans avoir besoin de creuser les déficits et la dette. Si ce que fait la Banque centrale européenne depuis le début de l’année est une bonne chose, cela reste encore tout à fait insuffisant. Parce que Mario Draghi ne peut pas tout faire, tout seul. Ce dont il a besoin, c’est d’un nouveau mandat qui lui permettrait de sortir l’artillerie lourde. Sur le modèle de la Réserve fédérale des Etats Unis.

Toujours selon Emmanuel Macron, la France "n’a pas fait les réformes au bon moment" contrairement aux pays scandinaves dans les années 90 ou l'Espagne et l'Irlande depuis 2008. La douleur serait donc le prix à payer pour l'inconséquence des politiques passées ?

Les cas évoqués sont pourtant très différents. Dans les années 90, les pays scandinaves, tout comme le Canada d’ailleurs, ont mis en place des politiques de restriction budgétaire sévères, mais qui ont été accompagnées de plans de relance monétaire. L’idée était de soutenir d’une main monétaire ce que la main budgétaire reprenait à l’économie. Le résultat a été efficace. Avec un tel policy mix, la croissance est soutenue et la réduction des dépenses peut se faire progressivement, et ce, sans trop impacter l’économie.

A l’inverse, les réformes mises en place en Espagne ont été faites "à sec", ce qui a produit une très forte récession et 25% de chômage. Lorsque certains évoquent le renouveau économique espagnol, ils félicitent en réalité une politique qui consiste à faire baisser le coût du travail grâce à la pression exercée sur les salaires par un chômage de 25%. Parce qu’avec 25% de chômage, personne ne discute salaire, et les prix baissent. C’est une méthode quelque peu agressive, et qui est assez curieusement jugée "sérieuse". Le résultat est long et incertain et rappelons qu’après 8 ans de crise et de traitement, l’Espagne affiche encore un PIB courant inférieur de 5% à celui de 2008. C’est un résultat grotesque.  

Pour l’Irlande, la méthode a fonctionné parce que le pays exporte plus de 100% de son PIB, c’est-à-dire qu’il ne dépend pas du tout de sa demande intérieure. Si vos employés ne sont pas vos clients, alors il est possible de baisser les salaires sans que les ventes ne soient affectées. C’est un cas unique en Europe.

L’Allemagne fait régulièrement figure de référence pour les réformes structurelles, notamment entre 2000 et 2005, sauf qu’à ce moment précis, la politique de la BCE était expansionniste. L’Espagne, la Grèce, le Portugal n’ont pas bénéficié des mêmes faveurs.

Le ministre poursuit en indiquant qu'il s'agit du "pire moment" pour la mise en place de la rigueur budgétaire et des réformes structurelles. N'est-ce pas le signe d'un aveu d'impuissance ? Ou de soumission ?

On peut revenir ici à la notion de lucidité, car il s’agit effectivement d’un contexte inopportun pour réduire les dépenses. Parce que ce type de politique ne peut-être efficacement mis en œuvre que si la croissance est forte. Alors que les européens ont inversé le processus en se basant sur la croyance que réduire les dépenses allait produire une croissance forte. Eh bien non, réduire les dépenses ne "fabrique" pas de la croissance. Réduire la dépense produit un effet récessif mécanique, effet qui peut seulement être contré par une politique monétaire expansionniste. Sans cela, on obtient la récession et rien d’autre. Même les effets sur les déficits et la dette sont contreproductifs. Il suffit de regarder le résultat sur la dette grecque pour s’en rendre compte.

Le renoncement du gouvernement vient en partie du fait que l’exécutif a l’impression que la Banque centrale européenne a sorti le grand jeu en janvier dernier. Et qu’elle ne peut rien faire de plus. Mais ce n’est pas le cas.

La BCE fait mieux qu’avant, le remplacement de Jean Claude Trichet par Mario Draghi aura été une bénédiction, mais cela reste très largement inférieur à ce qui a été fait ailleurs. Car l’essentiel n’est pas l’assouplissement quantitatif, il ne s’agit que d’un outil. Ce qui importe vraiment, c’est l’objectif monétaire. Et ce sujet ne peut pas être traité directement par Mario Draghi, c’est un sujet qui revient à la compétence exclusive des Etats européens, donc de François Hollande. Et c’est là que l’exécutif français doit agir, même si la confrontation avec l’Allemagne sera, sur ce point, frontale. Ce n’est pas parce que le combat s’annonce difficile qu’il ne faut pas le mener. Parce que la prospérité à long terme de la zone euro dépend principalement de cette réforme.

Emmanuel Macron évoque également le caractère "extraordinairement limité" des mesures de relance, tout en mettant en avant une méthode graduelle de mise en place des réformes, pour éviter de "tout casser". Cette méthode pourrait-elle être efficace ?

Cette méthode s’apparente plutôt à une navigation à vue. Deux pas en avant en remontant fortement les impôts entre 2012 et 2014, puis une légère baisse prévue pour les années suivantes, agrémentée d’une inaction factuelle sur les dépenses publiques (les principales baisses de dépenses ne sont le résultat que de facteurs extérieurs, comme la baisse des taux d’intérêts). Mais dans un contexte de stagnation économique, elle a au moins le mérite de ne pas tailler de façon trop radicale dans les dépenses publiques. Parce qu’il ne faut pas s’y tromper, les coupes sèches dans les dépenses, lorsque la croissance est proche de 0, ont un fort effet récessif. Un euro retiré dans le budget peut conduire à 2 euros de moins sur le PIB. Même le FMI reconnait ses erreurs sur ce point. La hausse des impôts a provoqué le même résultat, ce qui est d’ailleurs à l’origine des nombreuses déceptions de l’exécutif depuis le début du quinquennat. Notamment sur l’inversion de la courbe du chômage.

Les réformes du gouvernement s’apparentent dès lors  à un jeu de mikado, on retire très doucement un élément pour ne pas faire tomber l’ensemble. Et le rythme de sénateur qu’impose cette méthode ne permet pas non plus d’obtenir de résultats satisfaisants. C’est donc une politique d’immobilisme relatif, ou François Hollande cherche à passer au milieu ; entre les demandes restrictives de la Commission européenne et celles, inverses, de sa majorité. Mais globalement, cette politique ne fait que traduire le fait que le gouvernement est mal à l’aise avec la stratégie de fond. S’ils y croyaient vraiment, pourquoi ne couperaient-ils pas plus dans les dépenses ? Et s’ils n’y croient pas, pourquoi le font-ils ? A ces questions, aucune réponse ne semble satisfaisante, car la stratégie économique européenne du gouvernement n’est pas évidente à déceler, s’il en existe une.

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