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©ALEJANDRO PAGNI / AFP

Dieu du football

Maradona, l’immortalité haut le pied

Le génial joueur argentin dont les fans pleurent la disparition à travers la planète entière savait jongler avec un ballon comme si ses pieds avaient été des mains

Olivier Rodriguez

Olivier Rodriguez

Olivier Rodriguez est entraîneur de tennis et préparateur physique. Il a coaché des sportifs de haut niveau en tennis. 
 
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Atlantico.fr : La secousse est planétaire, Diego Armando Maradona est mort. L'immense footballeur a succombé à un arrêt cardiaque, dans sa soixantième année. Celui qui aura aimé le football par-dessus tout laisse derrière lui un héritage et des questions immensesComment présenter son mythe ? Comment expliquer ce qu'il représente pour des millions de personnes ? Comment dire l'indicible ?

Olivier Rodriguez : Peut-être en commençant par expliquer que Maradona était, sans contestation possible, le plus grand joueur de l'histoire du sport le plus populaire qui soit. Au moment toujours douloureux d'établir les bilans on se rend compte qu'ils ne sont pas tellement nombreux ceux qui peuvent prétendre à l'éternel footballistique... Et quand nous aurons cité Cruyff, Pelé, Platini, les deux Ronaldo, et Messi, ils y seront presque tous. Maradona n'est pas vraiment de cette famille-là pour la bonne et simple raison qu'il n'a même pas à prétendre. De par ses états de service, cette immortalité lui est octroyée d'office... et haut la main, si vous voyez ce que je veux dire... Pour le dire autrement, par sa folie, par sa relation unique et jamais égalée avec le ballon, par ses coups de génie à la fréquence invraisemblable, par ses frasques, pour l'amour incommensurable qu'il portait à son sport et par ce je-ne-sais-quoi de plus que les autres n'avaient ou n'auront pas : Maradona était au-dessus de tous les autres. 

Voir jouer Maradona, était une expérience exceptionnelle. C'était avoir l'assurance de voir un génie en plein travail (la chose n'est pas courante)... ce qui faisait de cet être hors norme et inclassable une œuvre d'art aussi figurative qu'abstraite... de son vivant ! Évidemment, les génies ça ose tout, ça se permet tout, c'est même à cela qu'on les reconnait. "Génie"... Ça y est, le mot qui fâche est lâché... Parce que qu'est-ce que c'est que le génie ? Ce n'est pas le talent puisque le talent c'est chercher sans trouver. Non, le génie, ce serait plutôt faire des choses qui n'existent pas avec les mêmes moyens que les autres. Voilà, c'était à-peu-près ça Maradona. Avec un ballon, il réalisait des choses que les autres ne pouvaient pas imaginer. Pour le dire autrement, du football, le petit Diego savait tout sans l'avoir appris et servait de modèle sans en avoir eu. Expliquer comme ça, l'affaire est tentante. Sauf que vous pensez bien que la chose n'a pas que des bons côtés et qu'elle augure d'un rapport au monde, aux autres, plutôt compliqué. Le génie c'est terrible, ça isole. Sportivement d'abord, socialement ensuite, et psychologiquement pour finir. Ça fait se poser des questions vertigineuses car le génie semble posséder sa volonté propre, son existence propre. Dans ces conditions, comment être pleinement satisfait de sa personne quand c'est le génie qui s'exprime ? Et puis vous avouerez qu'il y a de quoi être effrayé lorsque le génie se déploie sans le consentement de son hôte. Sans compter l'attente des autres et l'obligation de résultat qui va avec. Ces doutes abyssaux, ces questionnements, Diego aura dû s'y soumettre toute sa vie. Mais alors, qui était Maradona ?

Pour bien évoquer celui qui a été adulé de son vivant, il faudrait tout de même distinguer la personne du personnage. 

Si la personne était chaleureuse, passionnée, extrêmement sensible, généreuse et tournée vers les autres, le personnage, lui, était capable de toutes les outrances, de toutes les grossièretés, de toutes les dérives. Drogues, sexes, dopage, autodestruction compulsive, séjours dans les hôpitaux psychiatriques, tout y a passé... Inutile de vous dire que les bulletins paroissiaux ne diront pas que du bien de lui dans les jours qui viennent... 

Ensuite, il est permis de se poser cette question : qu'a-t-il fait de son génie ? 

Cette fois la réponse est simple, Diego a souvent fait un usage merveilleux de ses capacités hors normes. Comment ne pas se souvenir des deux buts marqués par cet enchanteur des foules contre l'Angleterre lors d'une coupe du monde 86 qu'il aura offert à l'Argentine ? Comment ne pas se souvenir des deux titres conquis avec Naples (1987 et 1990) et qu'il a remporté presque tout seul ? Nous cesserons-là l'énumération de son palmarès en clubs ou avec l'équipe Nationale tant ces choses-là sont vaines et n'aident pas à restituer les émotions et les sentiments qu'il inspirait. Il faut dire que le voir jouer pouvait filer des complexes aux plus doués. À dire vrai, tout le monde voulait "jouer comme Maradona". Alors bien sûr, des plus grands pros aux plus modestes amateurs, ils ont tous essayé... mais pas très longtemps parce qu'après deux ou trois tentatives, ils comprenaient vite qu'ils ne sauraient jamais faire. Car comment des aveugles pourraient-ils voir ? Comment des sourds pourraient-ils entendre ? Comment des impuissants... enfin, vous avez compris là où je voulais en venir... Tout ça pour vous dire que ce type mettait en exil les meilleurs talents de sa génération en leur renvoyant en pleine figure la tyrannie de leur banalité. C'est pour toutes ces raisons qu'il est devenu, au fur et à la démesure de son immense carrière, plus grand que lui-même et que ses adorateurs en ont fait une icône quasi-religieuse. 

Pour des gars de cette trempe, finalement, il n'y a que deux issues possibles : la rédemption ou l'apocalypse. Tout au long d'une vie qui aura ressemblé plus à un roman qu'autre chose, Diego Maradona aura oscillé de l'un à l'autre, dans des proportions qui ne seront jamais vraiment déterminées. Nous garderons de cet extraterrestre des images à jamais gravées dans nos mémoires : des jongles irréels, des contrôles sublimes, des dribbles incroyables et une vivacité exceptionnelle qui lui permettait d'éviter presque tous les tacles des assassins de l'époque (ils étaient facilement identifiables, ils portaient tous la moustache tombante et une chevelure frisée...) 

Mais puisque tout récit est une déperdition, soyez convaincus que rien de ce qui sera relaté dans ces lignes ne pourra retranscrire ce qu'inspirait à tous cet enfant des rues ou la singularité de sa trajectoire invraisemblable. Des bidons-villes de son enfance jusqu'à la consécration mondiale, des entrevues avec le Pape en passant par ses rapports troubles avec la pègre, de l'enfer à la rédemption, il aura tout connu, tout essayé, tout usé.

Nietzsche a expliqué un jour que "tout ce qui léger, tout ce qui est divin, court sur des pieds délicats". Ben voilà, c'était ça Maradona... de la musique de chambre, du menuet, du Bossuet mais joué en crampons. Il aura caressé le ballon comme Aladdin aura caressé sa lampe, c'est-à-dire comme personne... Il aura passé toute une carrière à créer des gestes avec du football, à moins que cela ne soit l'inverse, on ne sait plus très bien. Le tout avec une personnalité qui n'aura laissé personne indifférent. Comment ? À grands coups de génie qui forçaient le peuple Napolitain ou la nation Argentine à exister. Enfin, il aura enrichi l'histoire de son sport d'un rapport au jeu aussi magnifique qu'enfantin et d'une silhouette que l'Histoire retiendra. Je vous souhaite d'aller vous promener dans certains de vos souvenirs comme dans certains de ses matchs. Vous y contemplerez des coups francs portés par le souffle des anges et des chevauchées diaboliques. Devant nombre de ses exploits, vous ferez comme Dieu, vous n'aurez plus rien à dire.

Ce matin, il faut se rendre à l'évidence que Nietzsche, comme toujours, avait raison... cette fois c'est sûr, Dieu est mort.

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