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Nuit de noce au vinaigre

Manuel Valls n’aime plus l’entreprise mais ne comprend toujours pas l’économie

En constatant les résultats décevants du pacte de responsabilité en termes de créations d'emploi, le Premier ministre Manuel Valls a décidé de monter au créneau pour critiquer le comportement des entreprises. Mais cette attitude ne fait que révéler une nouvelle fois l'erreur originelle de la politique économique de l'exécutif.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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"My government is pro-business"." J'aime l'entreprise"." Ich mag die Unternehmen". A la fin de l'année 2014, Manuel Valls triomphait sur la scène européenne en étalant sans pudeur son amour du monde des affaires. L'annonce du pacte de responsabilité, vague tournant historique de la gauche française vers une politique de l'offre, offrait au Premier ministre en imperméable l'opportunité de tenir ce langage. En effet, la mise en place d'une baisse des charges sociales, pierre angulaire du projet économique gouvernemental, suscitait alors de grands espoirs. Un objectif de création de 200 000 emplois, le retour de la compétitivité française, et, en toile de fond, l'inversion de la courbe du chômage.

Mais patatra. Le pacte de responsabilité n'a pas produit les résultats escomptés ; la stratégie de l'offre déployée par l'exécutif est un échec. C'est à l'aune de ce constat que Manuel Valls a décidé de menacer les entreprises d'une privation des aides prévues par le cadre fixé initialement. "Les aides peuvent être conditionnées, elles peuvent être réorientées vers d'autres types d'entreprises". L'hypothèse retenue par le Premier ministre est donc la suivante ; les entreprises voulaient des baisses de charges que le gouvernement a concédées, le manque de résultats est donc logiquement imputable aux entreprises. Mais le problème est que cette vision est tout simplement erronée.

Ce n'est pas parce que les entreprises réclament des baisses de charges qu'une telle politique est efficace dans un rôle de création d'emplois. Si le point de vue des entrepreneurs est indispensable à l'élaboration d'une politique économique, il n'est pas exclusif. Parce que Manuel Valls a laissé de côté ce qui apparaît pourtant comme étant prioritaire, c’est-à-dire un véritable diagnostic macroéconomique. Et c'est cette erreur originelle qui est la cause de l'échec du pacte de responsabilité.

En effet, selon les chiffres de l'INSEE, la France a connu une croissance nominale (c’est-à-dire en intégrant les chiffres de l'inflation, ce qui correspond à la notion de "demande") de 1.3% en 2012, de 1.4% en 2013, de 0.8% en 2014 et qui devrait s'établir à 2.5% en 2015. Or, le pays est en capacité d'absorber une croissance nominale de l'ordre de 4%, chiffre qui a pu être constaté lors de la décennie pré-crise, c’est-à-dire entre 1997 et 2007. Ainsi, depuis l'entrée en crise, soit depuis la fin 2007, le gouffre séparant l'économie française de son potentiel approche les 23% de croissance nominale. Un chiffre jamais vu depuis les années 30, mais toujours insuffisant pour attirer l'attention d'un gouvernement équipé d'œillères.

Car c'est justement cet écart substantiel entre la croissance constatée et le potentiel économique du pays qui permet de caractériser une crise de la demande. L'économie française fonctionne au frein à mains. En écartant cette évidente réalité d'un seul geste, et en consacrant l'intégralité des efforts gouvernementaux au traitement d'une crise de l'offre, le Président, assisté de son Premier ministre, est tout simplement passé à côté de son sujet. Lorsque le diagnostic est erroné dès le départ, il devient hasardeux de prétendre pouvoir obtenir des résultats. Et surtout de faire porter le chapeau de cet échec aux entreprises.

L'allégorie de l'embouteillage peut permettre d'y voir plus clair. Les entreprises françaises sont coincées dans un embouteillage et le gouvernement a choisi une politique visant à améliorer les performances de chaque véhicule afin de traiter le problème. Ainsi, potentiellement, les conducteurs sont en mesure d'aller plus vite. Reste que tant que la problématique embouteillage ne sera pas traitée à la source, tout le monde va rester à l'arrêt. Pourtant, et aussi absurde soit elle, il s'agit bien là de la tactique économique du gouvernement. Il est donc difficile de critiquer ce qui a pu être fait, parce que l'amélioration du potentiel de chacun n'est pas négatif en soi, mais il est curieux s'étonner du manque de résultats obtenu. Car la cause n'est ni identifiée, ni traitée.

Ainsi, en menaçant les entreprises du versement des aides promises, Manuel Valls donne la désagréable impression de vouloir se venger d'une supposée trahison. Une volonté qui se reflète également dans le détricotage assumé des propositions de loi du ministre de l'Economie, Emmanuel Macron, et de la chute protocolaire de ce dernier lors du dernier remaniement gouvernemental. Le pro-business n'a plus le vent en poupes auprès de Manuel Valls. La lune de miel est consommée. D'autant plus que les montants initialement attribuées aux entreprises pourraient servir à la mise en place de mesures ayant un meilleur rendement électoraliste.

Si le Premier ministre et le Président s'étaient un peu plus attardés à une analyse du contexte, et ainsi permis l'émergence d'un diagnostic d'une crise de la demande, comme ont pu le faire les Etats-Unis ou le Royaume Uni avant eux, alors le succès aurait pu être au rendez-vous. Cependant, une telle approche aurait alors entraîné un débat autrement plus lourd à porter qu'une simple déclaration d'amour "pro-business". Car si la France subit une crise massive de la demande, cela n'est que la conséquence d'un profond dysfonctionnement européen qui se caractérise par une Banque centrale européenne engluée dans un traité de Maastricht totalement inadapté à la nature de la crise qui frappe le continent depuis 2008. Un constat qui supposerait d'enclencher un véritable bras de fer entre les différents partenaires européens, notamment avec l'Allemagne. Peut-être un effort qui aura été jugé hors de portée.

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