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Manuel Valls à bout de souffle un an après sa nomination à Matignon.
Manuel Valls à bout de souffle un an après sa nomination à Matignon.
©Reuters

Passage à vide

Manuel Valls à bout de souffle un an après sa nomination à Matignon

Après la défaite du parti socialiste aux municipales de 2014, François Hollande nomme Manuel Valls au poste de Premier ministre. En arrivant à Matignon, ce dernier a dû accepté de ne plus être réellement dans l’action quotidienne, comme il l’était quand il était place Beauvau.

Philippe Goulliaud

Philippe Goulliaud

Rédacteur en chef du service politique du Figaro, il a co-écrit avec Marie-Benedicte Allaire "L'incroyable septennat" en 2002 (Fayard). 

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Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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Atlantico : La valeur ajoutée de Manuel Valls, c'était de se positionner dans l'action. Un positionnement qu'il a pu conserver au ministère de l'Intérieur. Mais qu'en est-il advenu à Matignon où il est nécessairement devenu le bras armé de François Hollande, un an après sa nomination ?

Jean Petaux : Entre "L’enfer de Matignon" (Raphaëlle Bacqué) et "La malédiction Matignon" (Bruno Dive, Françoise Fressoz), pour n’en citer que deux (qui comptent parmi les plus fins et les plus documentés) les ouvrages sur le "grand malade" de la Vème République, le premier ministre, ne manquent pas. Depuis janvier 1959, dès Michel Debré en somme, le titulaire de la fonction de chef du gouvernement semble condamné à être le "Monsieur Malaussène" du président de la République. Ce statut, peu enviable a néanmoins concerné 20 personnes différentes depuis 1959, en 56 ans. 19 hommes et 1 femme : il y a eu 21 premiers ministres mais Jacques Chirac l’a été deux fois, à douze ans d’intervalle. On pourrait donc en conclure que les acteurs politiques français sont franchement masochistes ou que pour nombre d’entre eux ils ont fait un véritable pari pascalien : "Souffrir à Matignon pour régner ensuite à l’Elysée". Si l’on reprend la liste des 20 premiers ministres depuis 1959 on compte 7 candidats à une élection présidentielle (Debré, 1981 ; Pompidou, 1969 ; Chaban-Delmas, 1974 ; Chirac, 1981, 1988, 1995 et 2002 ; Barre, 1988 ; Balladur, 1995 et Jospin, 1995 et 2002). Une seule peut-être parmi ces sept personnalités, Michel Debré, savait qu’elle n’avait aucune chance en se présentant en 1981. Les six autres, d’une manière ou d’une autre, se sont alignées sur la ligne de départ élyséenne avec l’intention de gagner. Si vous ajoutez à cette liste de "vrais candidats" les noms des "putatifs"  Michel Rocard, Laurent Fabius, Alain Juppé, voire François Fillon, qui, à un moment ou à un autre ont manifesté plus qu’une intention de se présenter à la présidence de la République, hier, aujourd’hui ou demain, et en ont été "empêchés" de passer à l’acte pour des raisons différentes d’ailleurs (et qui, pour certains, n’ont toujours pas renoncé), vous parvenez au chiffre assez spectaculaire de plus d’un premier ministre sur deux depuis 1959 qui s’est imaginé franchir la dernière marche le séparant du sommet du pouvoir en France et alors traverser la Seine entre la rue de Varenne et la rue du Faubourg Saint-Honoré.

Manuel Valls appartient assurément au groupe des "élyséibles" (ceux qui s’estiment "éligibles à l’Elysée"). Ce n’est ni un Couve de Murville, ni un Messmer, ni un Mauroy, ni un Ayrault pour qui Matignon était sans aucun doute une "magistrature suprême" suffisante. Au nom de cette ambition, on peut comprendre qu’il accepte, sans mots dire (et sans maudire) une fonction que vous qualifiez de "bras armé de François Hollande". Il se trouve que les relations entre le PR et le PM actuels sont plutôt réputées bonnes et qu’un partage des rôles entre les deux têtes de la dyarchie au sommet de l’Etat semble s’être instauré dans le registre d’une certaine complémentarité. Mais il est arrivé dans le passé que cela ne soit absolument pas le cas. Les exemples "Giscard – Chirac" et  "Mitterrand – Rocard" ont atteint des sommets dans le genre "quasi-meurtres entre pas amis" mais d’autres "couples" ont connu de vraies séparations pas vraiment mutuellement consenties : "Mitterrand – Mauroy" ; "Mitterrand – Cresson" voire "Chirac – Raffarin" ou "Hollande – Ayrault".

Manuel Valls accepte donc de ne plus être réellement dans l’action quotidienne, comme il l’était quand il était place Beauvau. Mais, pour autant, on ne peut pas dire qu’il chôme à Matignon. Ses "montées en ligne" le mercredi à l’Assemblée lors des questions orales, ses déplacements sur le terrain, son souci de verrouiller la communication de ses ministres (il y a beaucoup moins de "couacs" que sous Ayrault), sa capacité à s’emparer de "sujets chauds" en essayant, à sa manière, de raconter une histoire à chaque fois ; tout cela fait de cet excellent communicant un redoutable ferrailleur, craint par ses amis et apprécié par ses adversaires.

Mais il n’en demeure pas moins vrai en effet qu’il ne peut occuper désormais le créneau de l’émotion assez largement préempté par le président de la République. Il lui reste le registre du martial, du menton qui se tend et des maxillaires soudés. C’est beau comme du Chirac modèle 1975 ; raide comme du Jospin 1997 et pas plus grand que du Sarkozy 2005. Est-ce que cela peut tenir lieu de profil présidentiable ? En tous les cas cela ne nuit pas et n’a pas été négatif pour deux des trois cités plus haut. Et puis ronger son frein (pour reprendre l’image de la "bride" que vous utilisez) revêt un autre avantage : quand la bride en question est de nouveau lâchée, la bête politique repart encore plus vite vers son destin. On l’a bien vu avec François Fillon relégué au rang peu glorieux de "collaborateur" du président de la République (Sarkozy dixit). Libéré de son tuteur il a donné l’impression de vouloir se lancer vers le sommet. L’impression seulement… pour l’instant.

Il n'intervient plus qu'exclusivement sur des sujets émotionnels, comme l'attentat de Charlie Hebdo, le crash de l'avion de la Germanwings ou encore sur les dangers de la montée du Front national. Y-a-t-il encore du fond dans ses discours ?

Jean Petaux : On aurait pu imaginer que Manuel Valls allait être plus présent dans les débats sur la réforme territoriale ou sur la loi Macron. En fait il a plutôt laissé faire les ministres. On constate qu’il est plutôt à la manœuvre dans la loi sur le Renseignement. Parce que ces questions de sécurité le passionnent (retour à son premier poste ministériel, celui de "premier flic de France" comme son modèle Clémenceau). S’il s’est engagé dans la campagne des départementales c’était sans doute pour contrôler de A à Z la parole gouvernementale et au-delà celle du PS. 

Tout porte à croire que le choc des départementales perdues pour la majorité gouvernementale est amorti. La non-victoire du FN à ces élections, dont Manuel Valls fut un contempteur sans relâche, est sans doute mise à son crédit, mais, au-delà de cela, dans son propre camp politique, l’essoufflement de son opposition interne explique sans doute qu’à Matignon, actuellement, ce n’est peut-être pas le paradis pour le "fier-matador" mais ce n’est pas non plus l’enfer…

La preuve que Manuel Valls n’est pas si mal que cela à Matignon, en ce moment (ou alors qu’il cache remarquablement bien son jeu…) c’est que dans la longue émission registre "Voyage en terre inconnue de la pseudo-intimité des politiques" ("Conversation secrète"… : de quoi réveiller la nostalgie du génial film au titre identique réalisé par le grand Coppola en 1974) il ne ménage ni ses formules ni ses coups. D’abord un rappel de l’indispensable allégeance au président de la République. Une forme d’inclinaison du vassal vers le suzerain qui ne souffre pas de discussion : "Je sais qu'il est le président de la République, c'est lui qui a été élu et je sais que cela doit bien fonctionner (...) On ne peut pas se permettre que ça ne fonctionne pas". On pourrait presque trouver suspecte une telle déclaration politique… Comme s’il fallait lourdement insister pour qu’on en soit convaincu ! Les uns diront que les choses vont mieux quand elles sont dites ; les autres ironiseront en soulignant que lorsqu’on dit "je t’aime" c’est déjà le début de la séparation… Question de point de vue.

 

Mais c’est surtout sur Nicolas Sarkozy que Manuel Valls se lâche et plutôt durement ("Mais c'est Sarkozy, vous savez, il n'aime pas les gens" ndlr). L’ennui (pour la cible des flèches) c’est qu’il ne fait que dire ce que plusieurs observateurs de la vie politique disent déjà. Mais il reste que Manuel Valls connait parfaitement Nicolas Sarkozy. Pas certain d’ailleurs que l’actuel premier ministre déborde d’empathie ou d’amour à revendre pour "les gens" lui non plus. Les deux fils d’artistes peintres immigrés sont finalement assez pudiques et secrets et sous des dehors de "communication new style" ont ceci en commun qu’ils verrouillent plus qu’ils ne lâchent.

>> Lire également Manuel Valls tacle Nicolas Sarkozy : il "n'aime pas les gens"

Philippe Goulliaud : On peut s’interroger sur l’efficacité du discours de Manuel Valls pendant la campagne des régionales, exclusivement centré sur la lutte contre le Front national, notamment lorsqu’il a dit qu’il fallait "stigmatiser" le FN, dans une réponse à Marion Maréchal-Le Pen à l’Assemblée nationale. Mais c’était un discours argumenté et solide. Ce qui est certain, c’est que le premier ministre est plus à l’aise sur les sujets régaliens que sur les questions économiques. C’est donc sur ces thèmes qu’il intervient prioritairement. Et la difficulté pour lui, c’est que les Français attendent aujourd’hui des résultats en matière de lutte contre le chômage. Et qu’ils aimeraient que le pouvoir leur montre un cap.

 

Sa courbe de popularité semble désormais corrélée à celle du président. François Hollande aurait-il donc réussi à le piéger avec lui ?

Philippe Goulliaud : Il est certain que le président entraîne le premier ministre dans la chute de sa cote de popularité. C’est un mouvement normal dans la Ve, hors période de cohabitation. François Fillon y a échappé entre 2007 et 2012 et a quitté Matignon avec une cote très élevée, mais ce n’est pas la règle. Le rôle de fusible que joue le premier ministre a sans doute fait chuter la cote de popularité de Manuel Valls. Mais c’est  surtout l’absence de résultats économiques qui en est la cause. Que cette situation puisse créer des tensions et des mouvements d’humeur au sommet de l’Etat, c’est plus que probable. Et Hollande et Valls n’en ont pas la primeur. Mais le premier ministre ne peut pas se permettre de défier le chef de l’Etat dans la perspective de 2017. Et Hollande peut difficilement le remplacer à Matignon. Qui mettrait-il à la place ? Martine Aubry ? Claude Bartolone ? Cela risquerait d’être perçu comme un changement de ligne politique difficile à expliquer à deux ans de la fin du mandat présidentiel. Dans ces conditions, je ne crois pas à l’éclatement du couple exécutif.

Il avait autrefois l'habitude de piocher tantôt un peu à droite, tantôt un peu à gauche, ce qui est beaucoup moins le cas désormais. S'agit-il d'un choix ou d'une contrainte ? Cela le sert-il ?

Philippe Goulliaud : Valls n’est pas si consensuel que cela. Et il est plutôt constant dans son positionnement politique, à la droite du PS. Il avait choqué jadis en plaidant pour un changement de nom du Parti socialiste et en défendant une ligne clairement sociale libérale. Depuis 2012, il continue d’irriter les Verts ou l’aile gauche du Parti socialiste. Par sa politique musclée au ministère de l’Intérieur, par sa politique jugée trop libérale ou par ses déclarations d’amour à l’entreprise depuis qu’il est à Matignon. La gauche du PS en a fait sa bête noire, même si, il y a un an, après la défaite aux municipales, le tandem Montebourg-Hamon a joué un rôle majeur dans le remplacement de Jean-Marc Ayrault par Manuel Valls.

Comment Manuel Valls peut-il reprendre le dessus ? Attend-il son heure pour "sortir du bois" à l'approche de l'élection présidentielle ?

Philippe Goulliaud : Je ne crois pas que Manuel Valls sortira du  bois si, ce qui reste aujourd’hui le plus probable, François Hollande est candidat à un second mandat. Si le président ne se représente pas, alors, tout est ouvert. Quoi qu’il en soit, Valls comptera à gauche dans les dix ans qui viennent. Si la gauche est battue en 2017, il sera naturellement le leader de l’aile sociale démocrate, voire sociale libérale. Et sera alors peut-être plus libre pour œuvrer au "big-bang"  politique qu’au fond il appelle de ses vœux. Dans tous les cas de figure, il appartiendra au très petit cercle des anciens premiers ministres, avec un positionnement politique clairement identifié. Et de solides ambitions.

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