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Mamadou Gassama : ces petits risques auxquels s’exposent ceux qui se sont lancés dans la sur-récupération politique de son héroïsme
©Thibault Camus / POOL / AFP

Plus dure sera la chute

Mamadou Gassama : ces petits risques auxquels s’exposent ceux qui se sont lancés dans la sur-récupération politique de son héroïsme

Reçu à l'Elysée, Mamoudou Gassama, le jeune Malien sans papier qui est venu en aide à un enfant suspendu dans le vide, va être naturalisé. Emmanuel Macron dit prendre une "décision exceptionnelle" pour cet "acte exceptionnel". Un affichage politique qui soulève certaines questions.

Francis Balle

Francis Balle

Francis Balle est professeur de science politique à l’université Paris-II Panthéon-Assas. Ancien membre du CSA, il dirige l’IREC (Institut de recherche et d’études sur la communication). Il est également professeur invité, depuis 1981, à l’université de Stanford (Californie). Il est l'auteur de Médias et Sociétés, 15 ème édition, (lextenso éditions, 2011). Il a publié Le choc des incultures aux éditions de l'Archipel (2016).

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Christian Bidégaray

Christian Bidégaray

Christian Bidégaray, professeur de Droit public et de Science politique, a effectué l’essentiel de sa carrière à l’Université de Nice où il fut successivement président de la Section de Droit public puis de Science politique. Il est le fondateur de la filière Science politique à la Faculté de Droit de Nice et fut directeur du Laboratoire LARJEPTAE (Laboratoire de recherches juridiques, économiques et politiques sur les transformations des activités de l’État) puis du Laboratoire ERMES (Équipe de Recherche sur les Mutations de l’Europe et de ses Sociétés). Il fut membre du Conseil d’administration de la Fondation nationale des sciences politiques, du Conseil national des universités(CNU – 4e section), de plusieurs jurys d’agrégation de l’enseignement supérieur en Science politique et Droit public et a siégé pendant deux mandats à la Commission des Sondages. Jusqu'en 2016, le Professeur Bidégaray Le Professeur Bidégaray dispensait également ses cours aux étudiants de l'Ecole de journalisme de Nice.
 
 
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Le geste héroïque de Mamoudou Gassama, a été très médiatisé et il a été reçu dès le lendemain matin par Emmanuel Macron à l'Elysée. Quels sont les risques de cet affichage et de cette récupération politique ?

Christian Bidégaray : Il est évident que le courage et les qualités de grimpeur de ce jeune homme qui de surcroît a sauvé un enfant, ne pouvaient qu’attirer l’admiration et la sympathie des Français et notamment de tous ceux qui ont des enfants, émus par ce sauvetage héroïque.

En régularisant la situation de ce migrant sans papier et en envisageant son intégration dans le corps des pompiers, l’exécutif montre sa générosité et récompense un exemple d’altruisme et d’humanité, Ce geste généreux de la part de « Jupiter » ne peut que toucher les citoyens émus par le sort tragique des migrants. Peut-être permettra-t-il « en même temps » de faire remonter une cote de popularité aujourd’hui en baisse.

Pour autant, il faut bien voir que cette mesure est exceptionnelle et traite d’un cas exceptionnel. Je pense que les pouvoirs publics vont vite insister sur cet aspect du dossier Gassama et montrer que cette générosité n’implique en rien un changement de la politique du gouvernement en matière de faits migratoires.

Francis Balle : Ne cédons pas trop vite à la tentation de voir partout de la récupération politique. Il y a néanmoins un faisceau d'indices qui donnent à penser que la réaction de la maire de Paris, saluant à juste titre l'acte héroïque du Malien, et estimant que le Ministre de l'Intérieur serait bien avisé de faire accélérer la procédure en faveur de ce réfugié, n'est pas dépourvue d'arrières pensées, sur fond de bataille pour la mairie de Paris, tandis que la gestion des migrants par la ville est contestée et que, de surcroît, les postures de la mairie sur le sujet des migrants sont elles aussi critiquées, de tous les côtés.

Le président de la République ne pouvait guère ce matin faire autre chose que de recevoir celui que tous saluent comme un héros : le contraire eut été une faute politique.

En tant que migrant non demandeur d'asile, Mamoudou Gassama sera exceptionnellement naturalisé pour son acte de bravoure. Ce n'est pas le cas des réfugiés économiques de pays comme le Mali. Quelle interprétation peut-on faire de cette "décision exceptionnelle" ? Le message peut-il être perçu comme ambigu vis à vis des demandeurs d'asile ?

Christian Bidégaray : La naturalisation exceptionnelle de Mamoudou Gassama ne saurait être transposée au cas des migrants économiques. D’autant que selon les estimations de l’ONU, 250 millions de personnes, seront, d’ici 2050, forcées de s’exiler à cause des bouleversements du climat. Si l’on ajoute à cela les difficultés considérables que soulève la question de la naturalisation (qu’il suffise d’invoquer ici le cas de Mayotte ou de la Guyane), il est clair qu’il faudra un jour ou l’autre que le gouvernement précise et durcisse sa position. Mais il est clair que la question ne peut être résolue au seul niveau français.  Elle suppose une solution européenne. Or la question des flux migratoires sera l’un des enjeux déterminants en 2019 comme elle la déjà été en 2014 où avec 24 % des voix le Front National a été le premier des partis français !

Francis Balle : Ce n'est sans doute pas par hasard que la décision de naturalisation du héros malien ait été dite "exceptionnelle". Pourquoi le demandeurs d'asile y verraient-ils un changement dans la politique vis à vis des demandeurs d'asile ? Je crois plutôt que les politiques vont y voir une raison supplémentaire de clarifier la politique d'immigration, et notamment sur les distinction, difficile à établir, entre réfugiés politiques et migrants économiques.

La semaine dernière les Nations unies ont fait part de leurs préoccupations et de leurs critiques sur la façon dont la France enfreint le respect des droits de l'homme, notamment dans son traitement des migrants. Cette médiatisation a-t-elle pour but de redorer notre image ? 

Christian Bidégaray : Il est peu probable que la naturalisation du jeune malien par le gouvernement puisse redorer l’image de l’exécutif même si elle lui est plutôt bénéfique.  Cette décision ne me semble pas motivée par le désir de répondre aux critiques adressées à la politique de la France en matière migratoire. Certes de manière récurrente l’ONU, les ONG, ou les associations de défense des immigrés (LICRA, GISTI) et ceux que l’on nomme ironiquement les « droitsdel’hommistes » mettent en relief les lacunes, les injustices ou les dérapages des pouvoirs publics (de gauche comme de droite). Même s’ils essaient de se justifier, les gouvernants essaient surtout de répondre à une urgence : un flot de réfugiés, le plus souvent clandestins et difficilement identifiables. Chacun est dans son rôle. Les défenseurs des droits de l’homme, comme c’est leur fonction, défendent une position morale (éthique de conviction, selon Max Weber), le gouvernement, quant à lui, tente de faire face à une crise migratoire sans précédent (éthique de la responsabilité). C’est une sorte de jeu de rôles tragique, mais la solution ne peut être unilatérale. Elle ne pourrait venir que d’une politique commune des Européens en la matière. Or pour l’instant la plupart des pays se désintéressent de leurs voisins et sous la pression de forts mouvements populistes (de droite comme de gauche) se réfugient derrière les barrières de leurs législations nationales et de leurs frontières. Ainsi sauf changement drastique de l’Union européenne (mais le Brexit, l’affaiblissement de Mme Merkel en Allemagne et l’impasse italienne actuelle en font douter), il est probable que la question de l’accueil et de l’intégration des immigrés se reposera encore longtemps.

Francis Balle : Qui a noté les préoccupations et les critiques des Nations Unis, mis à part des personnes très averties ou bien ceux qui se retranchent derrière les NU pour mener une bataille politique ? Sur ce sujet, l'opinion est divisée, partagée, et je ne vois guère de raison pour que cette médiatisation redore l'image de la France auprès de ceux qui considèrent que, sur ce terrain, notre pays a cessé d'être une terre d'élection, un modèle pour les droits de l'homme !

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