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Les autorités en charge de la politique culturelle au Qatar ont acheté une célèbre toile de Gauguin pour... 300 millions de dollars.
Les autorités en charge de la politique culturelle au Qatar ont acheté une célèbre toile de Gauguin pour... 300 millions de dollars.
©Reuters

Qat-art

Mais que cache le Qatar derrière son amour immodéré de l’art ?

Les autorités en charge de la politique culturelle au Qatar ont acheté une célèbre toile de Gauguin pour... 300 millions de dollars, peu après en avoir déboursé 250 pour une œuvre de Cézanne. L'émirat investit massivement dans l'art, malgré sa faible population et son absence tourisme de masse. Une stratégie qui n'est pas dictée par le seul amour des belles peintures...

Agnès Levallois

Agnès Levallois

Agnès Levallois est consultante, diplômée de l’Institut des langues et civilisations orientales et titulaire d’un DEA de l’IEP de Paris sur le monde arabe contemporain. Elle est chargée de cours à l'ENA et à Sciences Po. 

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Atlantico : Quel intérêt a le Qatar d'investir des sommes colossales dans des toiles de maîtres, et construire des musées futuristes, alors qu'il n'a pas le poids démographique nécessaire pour les fréquenter, et n'est pas non plus un pôle touristique majeur ?

Agnès Levallois : L'bjectif diplomatique du Qatar, c'est que l'on parle de lui. C'est d'ailleurs une motivation à l'origine de ses nombreuses initiatives actuellement dans le monde de l'art mais bien sûr aussi celui du sport. Son obsession, c'est de ne pas disparaître, de toujours rester visible. La hantise de l'ancien émir du Qatar était d'ailleurs que, quand on entend le nom du pays, on se demande exactement de quoi il s'agit... Cette volonté de visibilité avait d'ailleurs commencé à l'origine avec le développement de la chaîne Al Jazzeera. Il faut comprendre que cette visibilité est vitale pour le Qatar coincé entre l'Iran, mais surtout son autre voisin l'Arabie saoudite, qui lui est un "vrai" pays, à la taille et à la population sans commune mesure. 

Mais en quoi cette visibilité peut-elle constituer une stratégie durable ? Quel intérêt à terme de poursuivre cette stratégie une fois que le monde a vu que les musées au Qatar sont pratiquement vides, et que le coût des acquisitions a atteint des sommets ?

Cette politique finira forcément par s'arrêter car, comme vous le soulignez, il y a un côté "vain" dans tout cela. Mais ce n'est pas en soi un souci pour les dirigeants du Qatar. Le nouvel émir est sans doute conscient des limites de cette stratégie, mais cette politique culturelle est menée par sa soeur (qu'elle avait commencé sous le règne de son père) qui reste influente et qui trouve là une "occupation" officielle. L'art ne sera donc peut-être pas le premier domaine touché par les restrictions. Il faut comprendre aussi que le Qatar, dans le domaine de l'art, est dans une logique de concurrence avec les Emirats arabes unis qui possède "son" Louvre. Le Qatar a aussi souhaité s'aligner et ne pas laisser filer le leadership culturel à un autre pays dans la région.

Outre la visibilité, quels sont les autres avantages diplomatiques que le Qatar tire de ces investissements culturels ?

Sa stratégie d'acquisitions sur la culture amène le Qatar à devenir un interlocuteur incontournablen y compris sur d'autres domaines que l'art. Quand vous développez une logique de surenchère, vous êtes celui avec lequel les autres doivent composer. Si les cotes grimpent grâce aux sommes que vous investissez dans l'art, vous pouvez faciliter une négociation sur un autre sujet en pouvant stopper la flambée des prix dans ce secteur. Le Qatar peut ainsi se créer de vraies marges de maneouvres dans les discussions avec ses partenaires. Il faut bien comprendre que le Qatar est vulnérable, et il se sait fragile. En agissant de la sorte, il pense pouvoir s'acheter une sorte "d'assurance-vie" sur les questions internationales.

Développer un secteur culturel peut aussi amener à développer une "scène culturelle" pouvant ensuite, à terme, générer de la contestation. La stratégie de développer les arts n'est-elle pas risquée sur le long terme pour un Etat qui reste autoritaire ?

Quand on regarde en détails les oeuvres de maîtres qu'ils ont acquis pour des prix considérables, on voit qu'il n'y a au fond rien de très subversif. Le Qatar n'investit en rien dans l'avant-gardiste. D'ailleurs, ses musées qui sont souvent des merveilles architecturales ne brillent guère par l'audace de leurs collections. Le Qatar travaille ouvertement avec ceux qui ne "poseront pas de problèmes". Si un artiste veut intéresser le pays pour voir sa cote monter, il sait qu'il ne doit surtout pas proposer des oeuvres subversives. Quand aux artistes qatariens qui voudraient faire dans l'avant-garde, ils sont le plus souvent obligés de quitter le pays. Après, il y a une question que l'on peut se poser et pour laquelle je n'ai pas la réponse : le Qatar se présentait comme le pays leader pour la culture arabe – en témoigne le magnifique Musée de l'art islamique – mais la majorité des oeuvres acquises à grands frais sont des toiles occidentales...

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