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LR-Constructifs : Edouard Philippe m’a tuer ?
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Cruel

LR-Constructifs : Edouard Philippe m’a tuer ?

Selon les informations révélées par "L'Opinion", le Premier ministre a fait le choix de prendre ses distances avec les Constructifs, soulignant ainsi sa plein adhésion au mouvement En Marche et à Emmanuel Macron.

Bruno Jeudy

Bruno Jeudy

Bruno Jeudy est rédacteur en chef Politique et Économie chez Paris Match. Spécialiste de la droite, il est notamment le co-auteur du livre Le Coup monté, avec Carole Barjon.

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Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Edouard Philippe était l'invité de France 2, ce 28 septembre. A la veille de cette intervention, et selon les informations révélées par "L'opinion", le premier ministre avait fait le choix de prendre ses distances avec les constructifs, soulignant ainsi sa pleine adhésion au mouvement En Marche et à Emmanuel Macron. Alors que les constructifs semblaient trouver une raison d'être dans leur filiation au premier ministre, dans quelle mesure ce choix peut-il conduire à la disparation d'un tel mouvement, lui-même divisé ?

Bruno Jeudy : La prise de distance d'Edouard Philippe avec le groupe constructif et plus globalement avec cette idée de la perspective de création d'un parti de droite constructive est logique. Institutionnellement, le premier ministre est chef de la majorité, la majorité est constituée par la République En marche. À elle seule, elle n'a même pas besoin du Modem, encore moins des constructifs, donc Edouard Philippe tire les enseignements naturels de la Ve république et colle à la République En Marche qu'il devrait rejoindre assez vite. Bruno Le Maire en a d'ailleurs tiré les leçons lui aussi puisqu'il s'est fait élire dès le mois de juin dans sa circonscription de l'Eure sous l'étiquette LREM et Gerald Darmanin, dans Paris Match, laissait entendre qu'il rejoindrait lui-même LREM en octobre. Donc, pour les membres du gouvernement, l'aventure sécessionniste des constructifs est terminée. D'autant plus qu'Emmanuel Macron voit d'un mauvais œil la constitution d'un parti sur sa droite. Il a déjà, le Modem. Sa seule ambition est de consolider LREM qui peine d'ailleurs à se structurer, à définir son mode de fonctionnement et même à trouver un leader. Edouard Philippe - qui a décidé d'en revenir à l'état d'esprit de la Ve république, à sa verticalité, d'être un premier ministre totalement dans l'ombre du président de la République- s'écarte logiquement de l'idée d'avoir son propre petit parti, pour se rapprocher du vaisseau amiral que doit constituer à terme la République en Marche.

Concernant les constructifs, on verra si cela est la fin. Ils ont toujours des velléités de créer un parti. Ce que j'observe, c'est que les sénateurs potentiellement constructifs au groupe LR du palais du Luxembourg ont décidé de rester à l'intérieur de leur groupe majoritaire. Fabienne Keller et d'autres ont fait le choix de rester dans le groupe présidé par Bruno Retailleau plutôt que d'imiter Franck Riester Et Thierry Solère. On voit bien que la tendance, avant l'été, qui était de faire sécession, n'est plus à la mode. Sans doute que les premières décisions d'Emmanuel Macron, les retours sur le terrain, le résultat des sénatoriales ont plutôt poussé les élus à attendre, à voir comment le congrès des républicains allait se passer, voir comment la présidence probable de Laurent Wauquiez va s'installer, pour voir s'il faut vraiment quitter le parti ou s'il faut essayer de peser de l'intérieur.


Edouard Husson : Sur le mode ironique, on pourrait dire que LREM signifie "Les Républicains En Marche". Edouard Philippe, dans cette perspective, est arrivé au but depuis un moment déjà. Il est maintenant signifié aux Constructifs qu'ils devraient se dépêcher d'achever leur mue politique. Plus sérieusement, c'est l'une des caractéristiques les moins soulignées du tempérament politique d'Emmanuel Macron: il s'est coulé comme peu de ses prédécesseurs dans le moule de la Vè République. La notion de majorité présidentielle implique, à ses yeux, un ralliement sans ambiguïté. Edouard Philippe n'a donc pas vraiment le choix. Il est enfin une dernière dimension qu'il faut évoquer: il n'y a aucune différence politique fondamentale entre LR version Juppé et LREM. On aurait pu penser que des désaccords allaient surgir sur les réformes de société, tout ce qui doit parachever le grand mouvement, amorcé dans les années 1960, de séparation (potentiellement) toujours plus forte de la sexualité et de la procréation, avec d'un côté l'affirmation toujours plus poussée de la théorie du genre et de l'autre les progrès des techniques artificielles de reproduction de la vie humaine. Or sur l'ensemble des questions qui se posent dans ce domaine, au-delà de quelques mouvement de menton du premier pour grapiller quelques voix, Laurent Wauquiez, Edouard Philippe et Emmanuel Macron seront alignés. Quant à l'électorat de "La manif pour tous", une moitié a voté Macron.  Si même un sujet qu'on aurait pu penser majeur ne crée pas d'opposition fondamentale entre LR et LREM, la voie est ouverte pour parachever la construction de la majorité présidentielle. 

 

Alors que les différents sondages démontrent un soutien de plus en plus important des électeurs de droite à Emmanuel Macron, comment comprendre la décision d'Edouard Philippe ? Ce contexte n'était-il pas justement de nature à pouvoir le renforcer, dans un cadre ou Emmanuel Macron devenait de plus dépendant de l'électorat de droite ?

Bruno Jeudy : Il est vrai qu'il y a une partie importante de l'électorat de droite qui est bienveillante avec les débuts du président de la République, qui soutient également Edouard Philippe, notamment les réformes économiques. Mais cette bienveillance n'empêche pas non plus, chez les électeurs de droite, d'attendre de voir un peu plus l'action de l'exécutif un peu plus se déployer pour se forger leur opinion. On voit bien que dans les enquêtes d'opinion, les Français estiment qu'il est encore trop tôt pour se faire une idée de l'action de l'exécutif. À peu près un tiers des Français y sont opposés, un petit 20% qui sont satisfaits et puis presque la moitié qui estiment qu'il est encore trop tôt pour juger, selon une enquête Elabe pour BFMTV diffusée le 27 septembre. On voit que l'opinion n'est pas figée, même si effectivement les enquêtes montrent aujourhdui naturellement que la droite semble un peu plus satisfaite de l'exécutif, parce que nous sommes sur les sujets économiques et sociaux en cette rentrée, mais elle était très mécontente cet été de l'affaire du limogeage du Général Villiers, elle n'avait pas aimé non plus la séquence trop "com" du Président. Je pense que l'opinion, aujourd'hui, n'a pas globalement fait son jugement. Elle est bienveillante et elle donne sa chance à Emmanuel Macron.


Edouard Husson : A partir du moment où Emmanuel Macron construit sa stratégie de réélection en 2022 autour de la droite modérée, Edouard Philippe aurait tort de ne pas jouer la carte de la loyauté absolue. Il a été le premier à franchir le pas avec quelques autres, dont Bruno Le Maire. Il serait absurde de ne pas récolter les dividendes de son choix politique. Quant à Emmanuel Macron, il répète ce qu'il a fait à de nombreuses reprises depuis le lancement d'En Marche: après avoir ouvert largement, il referme la porte et exige une loyauté absolue. Le président de la République a un instinct politique extrêmement développé. Si l'on passe en revue les présidents de la Vè République après de Gaulle, qui est à part, il y a deux "animaux politiques" à l'état pur: François Mitterrand et Emmanuel Macron. Il ne s'agit pas seulement de conquérir le pouvoir mais aussi de le conserver. Et je serais prêt à parier que Macron s'avérera, de ce point de vue, aussi redoutable que Mitterrand.  Edouard Philippe n'a, lui,  pas le choix; certes il aurait tort de ne pas engranger les dividendes de son ralliement politique; mais s'il ne le faisait pas, le président de la République l'obligerait à revendre ses actions. 

 

En prenant le point de vue d'Emmanuel Macron, n'était-il pas plus efficace d’accepter un tel rôle pour Edouard Philippe, dans un moment ou quelques élus LREM venant de la gauche commencent à formuler des critiques à l'égard de la politique du gouvernement ?

Bruno Jeudy : Il est vrai qu' Emmanuel Macron aurait pu envisager, plutôt que de vouloir bâtir un parti présidentiel qui rassemble un peu le nouveau monde et exclu les extrémistes et les derniers défenseurs de "l'ancien monde" pour reprendre la phraséologie macroniste, une coalition des ouvertures ou il y aurait En marche, éventuellement un parti sur sa gauche avec les députés du parti socialiste et sur sa droite il y aurait pu avoir une formation regroupant d'un côté les centristes du Modem et de l'autre les juppéistes, les lemairistes républicains au sein d'un parti constructif. Emmanuel Macron aurait pu imaginer une sorte de coalition des ouvertures qui aurait pu devenir, au niveau local par exemple, une déclinaison du macronisme pour les européennes, pour les municipales et les élections locales qui viendront. Le choix manifeste du Président de la République est plutôt de conforter la République en Marche pour faire un grand parti central progressiste qui comprendrait des gens venus de la droite, de la gauche, et puis tous ces élus et toutes ces personnes issues de la société civile rejetant "l'ancien monde" et les extrêmes. Il veut plutôt être dans la confrontation. Il essaye de forcer une recomposition politique autour de trois forces ; LREM, la France insoumise, le Front national, et ce qu'il restera des républicains, cela est le rêve d'Emmanuel Macron. Mais pour l'instant, nous en sommes loin ; les républicains résistent, ils l'ont montré aux sénatoriales, et le parti socialiste essaye de survivre dans quelque chose qui s'appellerait "La nouvelle gauche". Cela va beaucoup dépendre de l'action du gouvernement, de ses prochaines réformes, de quel côté il va pencher, est-ce qu'il va continuer à donner des gages sur sa droite, continuer à dérouler ces réformes et absorber le centre droit ? Ou est-ce qu'il va ralentir à un moment et plutôt devenir une forme de hollandisme amélioré et rester sur le centre gauche ? L'histoire du macronisme ne fait que commencer et on ne sait pas de quel côté il va pencher. 

 

Edouard Husson : Regardez la sociologie de l'électorat. Hollande avait été élu en faisant le pari, provisoirement gagné, de l'union des populations de centre-ville des grandes métropoles et des Français issus de l'immigration récente, en particulier de religion musulmane. Cette coalition n'a pas résisté aux débats sur le mariage pour tous puis à la vague d'attentats terroristes: on a beaucoup critiqué les analyses d'Emmanuel Todd dans "Qui est Charlie?"; mais il touche, en creux, quelque chose de juste: Hollande n'a pas jamais trouvé les mots pour que nos concitoyens de confession musulmane aient envie de manifester fortement leur adhésion au pacte républicain. Emmanuel Macron, plus largement, hérite du paysage lunaire laissé par Hollande à gauche avec un parti socialiste et un parti écologiqte exsangues à force de ne pas mettre en cause les inégalités sociales causées par la politique néo-libérale. Puisque lui-même assume l'essentiel de cet héritage néo-libéral et qu'il ne trouverait pas dans sa famille politique d'origine suffisamment de soutiens, il est obligé de consolider à droite. Il doit réunir "gauche d'en haut" et "droite d'en haut" s'il veut survivre. C'est à la fois du giscardisme pur jus et, en même temps, cela ne permet guère de rassembler qu'un tiers de l'électorat, loin du fameux rêve giscardien de "deux Français sur trois". Mais, comme l'a montré la présidentielle, cela permet de gagner l'élection dans une situation où la "France d'en bas" n'est rassemblée ni par la gauche ni par la droite. 

 

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