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Lost in translation : comment de la Syrie à la Chine en passant par la Hongrie, l’Occident a perdu le mode d’emploi du monde d’aujourd’hui
©Ammar SULEIMAN / AFP

Les règles ont changé

Lost in translation : comment de la Syrie à la Chine en passant par la Hongrie, l’Occident a perdu le mode d’emploi du monde d’aujourd’hui

Alors que la situation ne cesse de se dégrader en Syrie, l'Occident semble bien désarmé et peine à exercer son influence dans la région. Les frappes menées conjointement entre la France, les Etats-Unis et le Royaume-Uni n'y changeront pas grand-chose.

Nicolas Tenzer

Nicolas Tenzer

Nicolas Tenzer, professeur associé International Public Affairs, Sciences Po

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Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan), La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur) ou bien encore Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde (Editions de L'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Jacques Soppelsa, La mondialisation dangereuse, est paru en septembre 2021 aux Editions de l'Artilleur. 

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Après les frappes militaires occidentales lancées sur des cibles du régime syrien durant la nuit des 13 et 14 avril derniers dans un contexte d’hyper propagande autour de l’utilisation présumée « d’armes chimiques », Alexandre del Valle décrypte les motivations et buts de guerre du trio France-Royaume-Uni-Etats-Unis.

Les frappes militaires perpétrées par les Etats-Unis, la France et la Grande Bretagne durant la nuit des 13 et14 avril contre trois sites liés au programme d’armement chimique (Barzeh, près de Damas et environs de Homs, centre de la Syrie) ont été présentées par les Occidentaux comme une « réponse » à la supposée attaque « chimique » perpétrée par le régime de Damas le 7 mars à Douma (est de la capitale syrienne) contre les jihadistes de Jaich al-Islam. Précisons en premier lieu que ce groupe jihadiste irréductible lié à Al-Qaïda, qui a pris en otage ses propres civils de la Ghouta orientale pendant des mois et a refusé d’appliquer les accords d’évacuation afin de se « prévaloir » du maximum de morts, a été ainsi de facto « vengé » par les Occidentaux, comme lors des dernières « frappes » américaines, exactement un an plus tôt, lorsqu’en réaction à l’attaque supposée « chimique » de Khan Cheikhoun (86 mort) du 4 avril 2017, les Etats-Unis avaient tiré 59 missiles Tomahawk sur la base militaire d'Al-Chaayrate (Homs), le 7 avril pour venger la mort de civils et miliciens d’une base islamiste-jihadiste assiégée par l’Armée syrienne. Rappelons que de même que les rebelles de la Ghouta vengés par les Occidentaux ces derniers jours sont des jihadistes jusqu’auboutistes liés à Al-Qaïda (Jaich Al-Islam), de même les « rebelles » anti-Assad massacrés par l’armée syrienne en mars 2017 étaient également liés à Al-Qaïda (Hayat Tahrir el Sham et Ahrar al Sham) et avaient commis des atrocités à l’encontre de centaines de militaires et civils syriens dont l’Occident ne parle jamais. Les « 350 000 morts d’Assad » sont d’ailleurs une désinformation en soi puisque l’Observatoire syrien des droits de l’Homme a lui-même reconnu que la moitié à peu près des massacres sont imputables aux « rebelles » syriens qui sont depuis 2014 dans l’écrasante majorité des jihadistes et milices islamistes ultra-radicales parrainés par le Qatar, la Turquie, l’Arabie saoudite ou d’inspiration Frères musulmans. Mais plusieurs de ces mouvements ont également souvent reçu jusqu’à peu des aides substantielles et soutiens de la part de pays occidentaux, dont les Britanniques et les Américains. Les Britanniques sont d’ailleurs à l’origine des fameux « Casques blancs » liés aux Frères musulmans et aux rebelles islamistes en général et à qui l’on doit une bonne partie des « sources » et « preuves » des attaques chimiques imputées par les va-t-en-guerre occidentaux au régime de Damas.

Des frappes « proportionnées » aux effets très limités…

Pour revenir aux « frappes » de ces derniers jours, on doit au patron Conseiller national à la Sécurité, James Mattis, qui n’est pas la plus va-t’en guerre parmi l’équipe Trump, le fait que ces « frappes ponctuelles » aient été « proportionnées », limitées et même « concertées » avec les forces militaires russes, ceci notamment afin de ne pas risquer une conflagration ou une guerre Russie-Etats-Unis. Toujours est-il que les forces américaines ont mis en oeuvre deux fois plus de munitions que lors du raid de 2017 précité. Au total, cent dix missiles ont été tirés dans la nuit du 13 avril dernier sur des cibles à Damas et Homs, la Russie et le régime syrien affirmant que nombre d’entre eux ceux-ci auraient été interceptés par l’armée syrienne. Étonnamment, les raids occidentaux n’auraient vraisemblablement pas fait de victime, pas plus civiles que militaires. Et pour cause, puisque les dirigeants anglais, français et surtout américains n’ont cessé depuis des jours d’avertir qu’ils allaient frapper, ce qui a permis aux militaires syriens et russes d’évacuer la plupart des sites visés par les pays de l’OTAN… L’observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH, pourtant lié aux rebelles sunnites anti-régime), a d’ailleurs confirmé que les cibles du régime syrien étaient vides et que les personnels (syriens et russes) ont été entièrement évacués trois jours avant les frappes. Les avions de l’armée syrienne ont en effet été cachés sur des bases militaires russes, bien évidemment épargnées par les raids pour des raisons évidentes de non-escalade. C’est donc en toute logique réaliste et aux antipodes des discours anti-russes va-t-en-guerre des Occidentaux que ces derniers ont soigneusement évité toute cible russe, non seulement celle de la base navale de Tartous et de la base aérienne à Hmeimim (Lattaquié), mais également celles déployées sur nombre de sites militaires du régime. Les frappes occidentales n'ont même pas touché la base aérienne de Doumair (Damas), d'où avait pourtant décollé l'hélicoptère syrien qui aurait attaqué le fief jihadiste de la Douma (Jaich al-islam) à l'arme chimique le 7 avril dernier... par contre, les capitales occidentales et l’OSDH ont confirmé que les cibles du régimes frappées sont toutes liées au Centre d’études et de recherches scientifiques de Syrie (CERS) du ministère de la défense qui serait le principal laboratoire chargé des programmes chimiques. En l’état actuel des choses, si nous n’avons pas de preuves qu’il s’agit d’une manipulation, il n’existe pas non plus de preuves formelles que des armes chimiques illégales (sarin) et pas seulement du chlore (dont la détention n’est pas illégale) aient été utilisées sciemment par les forces du régime syrien et encore moins qu’elles aient été utilisées avec l’aval russe. Nous en serons plus dans les semaines à venir puisque la seule équipe internationale habilitée à mener une expertise, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), n’a commencé son travail d’enquête qu’après les raids franco-anglo-américains des 13-14 avril derniers. 

Les « preuves » de l’utilisation de « gaz toxiques » : un dossier de « 8 pages de notes de renseignement »

Dès le 7 avril, avant même de disposer de la moindre preuve et avant même que l’on puisse avoir le temps de mener la moindre enquête ou investigation officieuse sur place, les Occidentaux ont immédiatement accusé le régime de Damas d’avoir utilisé l’arme chimique et entraîné ainsi la mort d’une cinquantaine de personnes et de centaines de blessés dans les attaques de la Ghouta où le groupe jihadiste Jaich al-Islam prenait volontairement en otage ses habitants depuis des semaines en violation des accords d’évacuation de civils. On sait que l’utilisation d’armes chimiques a été présentée depuis 2013 par les Etats-Unis et la France comme une « ligne rouge » à ne pas franchir. La Russie a demandé une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU pour discuter des frappes occidentales qui ont de facto et de jure été décidées en violation du droit international et en l’absence de résolution des Nations Unies. Moscou a donc présenté un projet de résolution condamnant une opération militaire contre un Etat souverain qui a violé le droit international. On sait par ailleurs que les experts de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) n’ont commencé leur mission d’enquête sur l’attaque chimique présumée de Douma que samedi 14, c’est-à-dire après l’attaque occidentale, ce qui démontre que les « preuves » soi-disant « irréfutables avancées par les belligérants n’ont pas de fondement incontestable aujourd’hui, d’autant que les principales sources d’informations qui ont suscité la réaction occidentale durant l’attaque du 7 avril sont celles, très orientées des fameux « casques blancs » syriens, qui ont diffusé les premières vidéos de victimes mais qui sont notoirement liés aux milices islamistes radicales de la Ghouta et d’ailleurs, et même un temps à l’ex-front Al-Nosra (Al-Qaïda en Syrie)… D’une manière générale, les « preuves » avancées par les Occidentaux, qui ont refusé l’enquête russe comme les Russes ont refusé la leur, ne reposaient, à la vieille des bombardements, que sur des sources déclassifiées et ouvertes (sms, vidéos postées sur internet et réseaux sociaux, appels téléphoniques, images postées, etc). Le fameux document de renseignement de 8 pages vanté par le gouvernement français est lui-même composé non pas de preuves d’agents spéciaux sur place ayant assisté aux évènements et pris des échantillons sur place et des photos, mais des sources ouvertes précitées issues du camp belligérant rebelle lui-même, dont on sait que la stratégie consiste à mettre en scène ses victimes. Pour l’heure, la prudence, et non le négationnisme, est de mise, et non l’abdication de la raison critique.

« Bombardements de politique intérieure » ou interventionnisme néo-impérial ?

De prime abord, l’interventionnisme occidental rappelle les mauvais souvenirs des guerres en Irak et en Libye, qui ont exaspéré Poutine et qui ont été menées et justifiées par les soi-disant « preuves » d’emploi et détention d’armes de destruction massives (Irak-2003) ou de « massacres imminents » (Libye 2011). Mais comparaison n’est pas raison, puisque contrairement aux guerres occidentales en Ex-Yougoslavie, Irak et Libye, cette fois-ci, les Russes qui contrôlent le ciel syrien, ont pris le devant et rendu stratégiquement impossible un scénario de « regime change ». Si les Occidentaux sont là aussi hostiles comme dans les cas précédents à un régime trop lié à l’ennemi suprème de l’OTAN qu’est la Russie et aident les forces islamistes sunnites parrainées par les puissances du Golfe comme en Libye et durant le « printemps arabe », la différence majeure est que les buts de guerre sont bien moins clairs et entiers, puisqu’ils se limitent à dissuader le régime d’utiliser des armes chimiques et ne consistent surtout pas à le renverser, ce que ne souhaite ni le président français Macron ni son homologue Trump, d’ailleurs en partie élu sur un programme anti-interventionniste. Afin de coller plus au réal, certains experts ont donc parlé de « buts de guerre très limités », « minimalistes », voire d’une «opération ayant pour but de sauver la face », ou même d’une stratégie quasi théâtrale dite du « pet de Coq », qui vise à « montrer les muscles » plus qu’à changer les choses. Tout porte à croire en effet que l’on assiste une fois de plus, depuis le début de la crise syrienne, à des gesticulations de puissances occidentales qui n’ont pas pu renverser Bachar al-Assad lorsqu’ils auraient peut-être pu le faire, qui se sentent humiliées par le coup de maître russe, lequel donne le ton depuis 2015, et qui ont « tracé une ligne rouge » qu’ils ont laissé franchir plusieurs fois, ce qui n’est plus tenable pour leur crédibilité nationale et internationale selon eux.  Même s’ils savent pertinemment qu’un régime qui viole les droits de l’homme et une dictature sanguinaire ne sont pas forcément des ennemis (l’ennemi est le terrorisme qui tue dans nos capitales et non le régime baathiste qui lutte contre lui), et donc même s’ils ont parfois reconnu que l’éviction de Bachar al-Assad n’est pas la priorité, les dirigeants occidentaux sont acculés à faire semblant de lutter contre le régime de Bachar al-Assad afin de redorer leur blason comme Donald Trump qui doit donner des gages aux néo-conservateurs qui le cernent ; d’apparaître comme des hommes d’Etat forts, comme Macron ; ou de resserrer les liens, comme la premier ministre britannique qui tente de sortir de l’isolement inhérent au Brexit. En réalité, le fait indéniable que les Russes contrôlent l’essentiel du ciel syrien et que les Occidentaux sont cette-fois-ci incapables de reproduire le scénario libyen explique que les raids militaires anglo-franco-américains aient été fort limités et donc ne changent pas fondamentalement la donne. Prisonniers de leur droitdel’hommisme et de leur posture justicialiste et moralisatrice, nos dirigeants adeptes de la politique-spectacle et esclaves des « faiseurs d’opinion » préfèrent l’affichage théâtral de la puissance à l’efficacité stratégique réelle. Ils privilégient ainsi leurs impératifs de démagogie électorale et d’agenda intérieur à la stricte défense de leurs intérêts nationaux. Pour ce qui est de la France et de la Grande-Bretagne, qui donnent des leçons de morale droitdelhommiste à toute la planète et qui ont déclenché en 2011 une guerre en Libye qui n’a fait que nuire aux intérêts géopolitiques de l’Union européenne, elles investissent des milliards dans des opérations militaires extérieures néo-impériales alors qu’elle ne sont plus capables de faire respecter leurs valeurs et civilisation dans leurs propres « banlieues de l’islam » qu’elles ont abandonnées depuis des décennies aux fanatiques liées à des Etats du islamiques qui sont autant des alliés économiques que des ennemis civilisationnels… Foncièrement adaptes du « double standard », les Occidentaux violent au niveau des instances internationales et notamment des Nations Unies la légalité dont ils dénoncent la violation par d’autres. Leurs indignations sélectives ont toujours épargné  les Etats islamistes totalitaires (Pakistan, monarchies du Golfe, Turquie d’Erdogan, etc) et asiatiques (Chine, Corée du Nord, Indonésie, Malaisie, Maldives) qui massacrent ou persécutent de façon massive depuis des décennies les minorités chrétiennes. Et il est ironique de constater que les mêmes pays (France et Etats-Unis) qui ont reçu en grande pompe le prince-héritier saoudien Mohamed Ben Salmane ces derniers jours se sont affichés fièrement avec ce despote qui organise fait massacrer par les bombardements massifs et le blocus/famine au Yémen alors qu’ils dénoncent et vengent le massacre d’un autre despote. Mais il est vrai que l’Arabie saoudite, matrice du salafisme international et ex-parraine d’Al-Qaïda, demeure fréquentable car elle est l’allié indéfectible des Etats-Unis, tout comme la Turquie néo-califale d’Erdogan qui massacre les Kurdes d’Afrine dans le nord-ouest de la Syrie sans que Washington, Paris et Londres ne songent à des sanctions, rappels d’ambassadeurs ou expulsions d’espion. En fait, ce qui explique ce deux poids deux mesures entre, d’une part, la Russie diabolisée pour avoir envahi la Crimée (russe) et encouragé des séparatismes en Géorgie et en Ukraine de l’est, et, de l’autre, la Turquie, pardonnée d’avoir envahi et occupé Chypre depuis 1974 alors qu’elle menace militairement la Grèce, Chypre, la Syrie, les Kurdes, et l’Irak, est le fait d’appartenir ou pas à l’OTAN...

En guise de conclusion

A la lumière de ces constats, on peut se demander si les « frappes » occidentales ont changé la donne. Réponse, non. On peut ensuite se demander si les alliés franco-anglo-américains ont des objectifs stratégiques identiques et précis en Syrie, réponse non. S’ils ont défini préalablement dans cette zone leur ennemi principal : réponse non, puisqu’au gré des attentats jihadistes ou des scandales autour des bombardements ou gazages de rebelles, l’ennemi principal y oscille entre Daesh, le régime syrien et les Russes, cependant que les jihadistes déconnectés de Daesh sont écartés du champ de l’ennemi puisqu’ils sont assimilés aux « rebelles sunnites anti-Assad ».

Les seuls effets des frappes occidentales en Syrie ont été de dépenser des millions pour une opération extérieure contre un régime qui ne nous agresse pas alors que l’on manque de moyens pour surveiller les « fiché s » qui nous agressent chez nous. Et les conséquences de ces frappes néo-impérialistes occidentales contre un Régime souverain ont surtout pour effet d’accentuer ou relancer la Guerre Froide contre Moscou, par Syrie interposée. Elles ont eu également pour effet non pas de compromettre mais de ralentir la progression des forces pro-régime face aux rebelles jihadistes et islamistes radicaux, notamment près de Damas et dans le Sud du pays. Elles envoient un double gage démagogique en direction de l’électorat et « d’islamiquement correct »  en direction des puissances islamistes sunnites (Arabie Saoudie, Frères-musulmans, Qatar, Turquie d’Erdogan, qui soutiennent depuis le début les milices islamistes syriennes les plus fanatiques, comme celle présente à Douma (Ghouta orientale), Jaich al-Islam, qui a pris en otage, jusqu’à sa reddition du 12 avril, les femmes et les enfants afin de mettre en scène les massacres de civils par des bombardements des forces pro-régime qui ont été provoqués en réaction à leurs propres actions d’harcèlement de la capitale syrienne que la presse et les dirigeants occidentaux ne dénoncent ni ne reconnaissent jamais. En réalité, à Alep hier comme dans la Ghouta aujourd’hui, les premiers responsables des massacres de civils sont ceux qui refusent de laisser ces derniers fuir les bombardements et qui recherchent la mort des leurs pour en rendre responsables l’Etat syrien souverain et ses alliés russes en lutte contre des forces du jihadisme international qui a jeté son funeste dévolu sur la Syrie elle-même déstabilisée par la funeste guerre anglo-américaine en Irak.

Atlantico : L’actualité syrienne semble se poser de plus en plus comme une épreuve de vérité pour les Occidentaux, qui semblent pris de vitesse par les évolutions géopolitiques actuelles. Entre Trump et Poutine, quelle place peut prendre l’Occident ? Comment et sur quelles questions l’équilibre de 1945 a-t-il évolué, parfois en notre défaveur, et comment trouver un nouvel équilibre et maintenir une influence dans un contexte qui risque de nous échapper ?

Nicolas Tenzer : La Syrie est un vrai test, et depuis longtemps. A la suite de l’absence d’action d’Obama après les attaques chimiques de la Ghouta de 2013 et l’absence de réaction devant le siège puis la chute d’Alep, j’avais écrit que cela annonçait une sorte de fin de l’histoire américaine. C’est aussi une tache indélébile sur l’histoire européenne. Plus largement, notre absence de volonté de faire cesser les crimes de guerre et contre l’humanité commis à titre principal par le régime d’Assad et ses alliés, a signé non seulement notre faillite morale mais aussi notre débâcle stratégique – on l’a vu aussi en Ukraine. Il faut espérer que les frappes enfin décidées par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France marquent le début d’une inversion. Beaucoup ont mis du temps à comprendre que la Russie de Poutine représentait une menace systémique qui visait à mettre à bas l’ensemble des principes et des règles internationaux et à rendre impuissantes les organisations internationales, dont l’ONU. On n’a pas saisi non plus que Moscou cherchait à introduire une idéologie en opposition frontale avec notre philosophie libérale : ce système de pensée d’une certaine façon finalement plus nihiliste que nationaliste et conservateur, et, ce faisant, moins visible et cernable que l’idéologie communiste s’oppose directement à nous. Il joue sur les partis extrémistes en Europe et aux Etats-Unis qui certes préexistent à cette offensive et sur une propagande qui entend plus sans doute détruire tout repère et toute vérité qu’imposer un « récit » alternatif. Cette idéologie a en quelque sorte une dimension interne et une autre internationale : détruire la vérité et les fondements de la liberté ont comme pendant le blanchiment des crimes de guerre. Traiter avec la Russie de Poutine comme si le régime avait une vision purement rationnelle et cherchait à titre essentiel à défendre des « intérêts stratégiques » est se méprendre et se préparer à une riposte sous-calibrée.

Je me garderais de mettre sur le même plan, en termes géopolitiques, Trump et Poutine. Le président américain contribue certainement à éroder l’ordre international par son retrait de l’Accord de Paris, ses mesures protectionnistes, son refus de principe du multilatéralisme et, de manière générale, l’incertitude stratégique qu’il a provoquée par plusieurs de ses déclarations, sans parler de ses positions de politique intérieures dangereuses pour les droits et l’équilibre des institutions américaines. Mais l’Amérique de Trump n’a pas commis de crimes de guerre en Syrie, n’a pas envahi un Etat voisin et annexé une partie de son territoire. Il n’a pas non plus un agenda idéologique global. Surtout, comme Emmanuel Macron l’a bien compris et comme les frappes justes et nécessaires en Syrie l’ont démontré, les Etats-Unis sont un allié indispensable, quoi qu’on pense de Trump et de ses positions par ailleurs.

Dès lors, le vrai sujet aujourd’hui est d’abord de contrer la menace la plus importante pour nos valeurs et la sécurité, voire l’existence même, de l’Europe. Nous devons certainement espérer qu’un jour la Russie adopte une position coopérative, et c’est l’intérêt de son peuple. Je ne crois pas qu’il existe une « essence » de la Russie qui en ferait « naturellement » ou « culturellement » un ennemi de l’Europe. Je connais suffisamment la Russie pour savoir qu’il existe une autre Russie qui n’a rien à voir avec Poutine. Mais en attendant, il n’y aura de capacité d’influence de l’Europe que si nous cessons toute complaisance envers le régime. Celui-ci n’est en rien notre allié. Mais nous savons que l’unité de l’Europe est menacée par ses divisions, tant sur ses valeurs que sur sa perception de la menace, et qu’elle est loin d’être perçue comme un acteur global. Trop longtemps, ses dirigeants, y compris les plus profondément européens, ont sous-estimé sa dimension géopolitique, donc conflictuelle, et n’ont fait fond que sur son projet économique. Il convient de combiner à la fois Europe de l’économie et Europe géopolitique, et Europe de la puissance et Europe du droit.

Atlantico : Comment s’adapter et dialoguer avec des interlocuteurs puissants économiquement ou militairement mais non démocratiques, ou dont nous ne partageons pas le « corpus de valeurs » ?

Nous devons distinguer ces interlocuteurs en fonction de la menace qu’ils posent. Tous ne sont pas équivalents, sans parler des méthodes de traitement différentes en fonction de leur nature. Certes, avec tous, sans aucune exception, nous devons porter haut nos valeurs : droits de l’homme et libertés fondamentales. Concrètement, il est de notre devoir de soutenir partout les dissidents et d’œuvrer concrètement, parfois discrètement, pour faire libérer les prisonniers politiques. Mais il est des comportements pour lesquels la tolérance zéro s’impose. D’abord, lorsque ces Etats commettent des crimes de guerre ou soutiennent des régimes qui le font. Le cas emblématique est la Russie, mais nous ne pouvons pas rester les bras croisés devant les attaques indiscriminées contre les civils au Yémen. Ensuite, lorsque ces pays soutiennent, voire entretiennent, une propagande menaçante pour nos valeurs sinon notre sécurité : c’est le cas là aussi de la Russie qui vise à corrompre nos démocraties en propageant des mensonges et s’immisçant dans les élections, mais aussi de certains Etats du Golfe qui ont pu financer, comme l’a relevé le président de la République, des réseaux islamistes radicaux, voire terroristes. Enfin, sur le plan économique – c’est l’un des sujets les plus délicats dans un monde de libre-échange qu’il faut préserver ‑, il existe parfois un risque de dépendance vis-à-vis de certains de ces pays. Il existe une forme de « sécurité économique » que nous devons défendre. Nous devons aussi de manière pragmatique être capables d’engranger des acquis. Prenons le cas de l’Iran : nous pouvons être totalement fermes sur la déstabilisation par Téhéran du Moyen-Orient et condamner son programme de missiles, tout en nous tenant à l’accord nucléaire, dit JCPOA, qui, s’il est bien contrôlé et suivi, est une contribution majeure à la sécurité collective.

Atlantico : Sur quels aspects l’influence de l’Occident devrait-elle dès lors s’exercer er priorité ?

Les valeurs libérales sur le plan intérieur et les règles de l’ordre international et du multilatéralisme, ce qui passe par un lien plus clairement visible par les opinions publiques entre nos principes et notre comportement sur la scène internationale. La pente à remonter est raide ! Ce qui s’est passé depuis l’invasion de la Géorgie en 2008, puis l’Ukraine et principalement la Syrie, a révélé une déconnexion totale entre, d’un côté, le discours et le droit, d’un autre côté, l’action. Les blâmes et condamnations sans effet au Conseil de Sécurité des Nations unies, la difficulté chez certains d’appeler un chat un chat, la mythologie d’une négociation possible et d’intérêts partagés par le régime de Poutine ont été destructeurs pour la pensée et ont semé un doute justifié quant à la capacité des démocraties libérales de se défendre contre un Etat qui se comporte comme leur ennemi. Quand un grand parti conservateur libéral européen maintient en son sein un parti national – je pense au Fidesz d’Orban ‑ qui joue sur le registre de l’antisémitisme et menace les libertés et l’indépendance de la justice, c’est un autre signe de destruction de nos repères de base.

Nous avons donc besoin de réaffirmer nos valeurs, notamment au niveau national et européen, mais aussi d’agir en conséquence, ce qui suppose de faire la distinction – même si je ne suis certainement pas un disciple de l’auteur l’ayant hypostasiée – entre l’ami et l’ennemi. Le name and shame est inséparable de l’affirmation de ces principes.

Sur le plan international, nous devons aussi – et c’est plus compliqué, en particulier compte tenu de la position très en retrait et unilatéraliste des Etats-Unis ‑, réaffirmer nos principes d’action. Sur ce plan, nous pouvons et devons à la fois défendre le multilatéralisme tout en le confrontant à la réalité de l’action. Lorsque la situation s’impose, en particulier en cas de crimes de masse, et lorsque le système onusien est bloqué, il faut bien agir en dehors de ce cadre. Mais cela devrait être mieux expliqué à l’avance.

Atlantico : Cette configuration multipolaire a été envisagée, mais pas anticipée. La politique de dissuasion mise en œuvre en 1956 est-elle encore crédible ?

Je suis toujours gêné par la désignation du monde actuel par le terme « multipolaire », comme s’il existait des pôles structurés et organisés. Certes, le monde n’est plus ni bipolaire ni unipolaire, mais nous ne sommes pas complètement non plus, même si l’on semble parfois s’en rapprocher, dans le G zéro cher à Ian Bremmer. Nous avons des bouts d’organisation : de manière différente l’accord nucléaire avec l’Iran, le maintien malgré tout des sanctions de l’Union européenne à l’endroit de la Russie – un vrai miracle ! – et les frappes contre la Syrie l’ont montré. Notre système n’est pas encore complètement détruit. L’essentiel est d’aller plus loin et de progresser encore dans le sens de cette organisation partielle du monde. De manière générale, malgré ses faiblesses, l’Europe reste une réussite exceptionnelle qui demeure, je l’ai constaté souvent lors de mes déplacements en Asie, un modèle envié.

Par ailleurs, la politique de dissuasion française reste non seulement valable, mais indispensable. Faisons toutefois attention à ne pas considérer la dissuasion que dans sa dimension nucléaire, qui est absolument spécifique en termes doctrinaux et conceptuels. Il existe aussi une dissuasion conventionnelle, elle-même multiple et qui repousse sans cesse son cadre d’application, y compris vers le cyber-espace, que nous devons mieux faire comprendre et expliquer. Enfin, il existe une dimension générale de la dissuasion qui tient à la crédibilité de l’affirmation selon laquelle on va l’utiliser. Cette crédibilité a paru manquer – et je pense surtout à celle des Etats-Unis. En Asie toujours, notamment en Corée du Sud et au Japon, j’ai pu constater sous Obama que l’absence d’intervention en Syrie et la faiblesse de la réaction lors de l’invasion du Donbass et l’annexion de la Crimée l’avaient fortement entamée. Si les frappes en Syrie marquent de ce point de vue aussi un tournant, cela sera une bonne nouvelle pour la sécurité globale du monde. Nous devons poursuivre dans la voie de la tolérance zéro pour ne pas que ce moment important ne reste dans l’histoire que comme un feu de paille.

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