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La presse française qui a voulu récupérer un mérite que dans sa grande majorité elle n'a plus.
La presse française qui a voulu récupérer un mérite que dans sa grande majorité elle n'a plus.
©Reuters

Hypocrites

Liberté de la presse menacée ? Les tartuffes sont de sortie

Le temps est au recueillement, après l’attentat qui a couté la vie à 17 personnes, dont 5 dessinateurs du journal Charlie Hebdo. C’est légitime. Mais il faudra bien, malgré cela, pouvoir parler enfin de l’indécence de la presse française qui a voulu récupérer un mérite que dans sa grande majorité elle n'a plus.

Benjamin Dormann

Benjamin Dormann

Benjamin Dormann a été journaliste dans la presse financière et trésorier d'un parti politique. Depuis 18 ans, il est associé d'un cabinet de consultants indépendants, spécialisé en gestion de risques et en crédit aux entreprises. Il est executive chairman d'une structure active dans 38 pays à travers le monde. Il est l'auteur d’une enquête très documentée : Ils ont acheté la presse, nouvelle édition enrichie sortie le 13 janvier 2015, éditions Jean Picollec.

Le débat continue sur Facebook : ils.ont.achete.la.presse et [email protected].

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La voici donc, la France entière soi-disant dernière elle, officiellement auto-proclamée "résistante à l’oppresseur", "garante de la liberté d’expression si chère à nos cœurs", et "porte-parole de notre belle république et de sa devise liberté, égalité, fraternité".

Oui, il y’a bien en France une poignée de journalistes mettant leur vie en danger par leur travail, pour nous informer, nous faire rire, ou continuer à émettre librement leurs opinions. On les connait. Ce sont principalement quelques dessinateurs attachés par-dessus-tout à la liberté d’être insolents et quelques grands reporters, attachés à comprendre le monde et aider à le faire comprendre. Qu’ils en soient remerciés ici, indépendamment du degré d’adhésion à leur humour ou à leurs opinions. Mais que le reste de cette profession, aussi sinistre que sinistrée, à quelques exceptions près, cesse leur indécente récupération d’un mérite qu’elle n’a pas, ou plus.

Il existe en France plus bel exemple de représentants de la devise "liberté, égalité, fraternité" que les journalistes.

Pour ce qui est de la fraternité, les témoignages de confrères des dessinateurs assassinés se multiplient, tous convergeant : "nous avons perdu des frères". Des frères pour leurs amis proches ? Sans aucun doute. Des frères pour tous les chrétiens, puisque pour eux "nous sommes tous frères" ? D’une certaine manière. Mais des symboles de la fraternité ? Non ! Quand on entend le dessinateur survivant Willem déclarer : "Nous vomissons sur ceux qui, subitement, disent être nos amis (désignant Marine Le Pen, le pape, la reine Elizabeth ou Poutine)", permettez qu’on puisse penser qu’il existe meilleur exemple de fraternité, surtout quand on sait que la majorité des français a attachement ou respect pour au moins l’une des personnes citées ci-dessus. L’anticléricalisme et le gauchisme revendiqués de Charlie Hebdo expliquent en partie le rétrécissement de son lectorat "pré-attentat", menaçant sa survie financière depuis des mois.

Pour ce qui est de l’égalité, nos journalistes feignent d’ignorer qu’ils sont complètement politisés, et ne sont pas également répartis sur le spectre des opinions, puisque partagent très majoritairement les mêmes idées : pro-Européennes, anti-Sarkozystes, pro-multi culturalistes, anti-chrétiennes,… Ils préfèrent depuis longtemps imposer ces opinions et leur vision du monde, au lieu d’exercer leur devoir d’information pluraliste.

"La France entière doit aller manifester dans la rue", nous dit-on, pour défendre la liberté d’expression qu’on a tenté d’assassiner ? Le genre d’injonction morale qui, personnellement, suffit à me dissuader de participer à cette grande récup politico-médiatique. Et si des extrémistes de gauche avaient éliminé le journaliste Eric Zemmour ou l’écrivain Michel Houellebecq, combien de ces journalistes seraient dans la rue aujourd’hui, contre combien qui diraient que "c’est ce qui arrive quand on attise la haine ? Faut pas qu’ils s’étonnent. Ils l’ont un peu cherché", selon leur novlangue bien connue ? On ne peut pas à la fois vivre dans le deux poids - deux mesures, et, en même temps, se prétendre défenseur de l’égalité

Un autre exemple, qui peut sembler plus anecdotique, mais est pourtant révélateur du traitement d’inégalité dont jouit la presse. Elle est la seule profession à avoir obtenu cette année une baisse de taux de TVA honteuse, votée à l’unanimité de parlementaires non représentatifs du peuple sur ce sujet, au moment où l’ensemble des concitoyens est soumis à des efforts financiers drastiques et à des hausses de TVA. Clamant à longueur de journée "nous ne sommes pas une profession comme les autres", les privilèges de la presse sont nombreux (les chiffres à ce sujet sont volontairement sous-estimés et les débats médiatisés impossibles). Alors où est son goût de l’égalité ?

Le niveau de subventions publiques des journalistes en France est sans équivalent dans le monde, 10 fois supérieur à la moyenne Européenne, et atteint 5.000 € par mois et par journaliste (ce qui n’était pas le cas de ceux de Charlie Hebdo qui vivaient de leur lectorat). Un scandale qui fait que ces personnes pourraient avoir la décence d’arrêter de nous parler de leur indépendance et de s’assimiler à leurs confrères de Charlie Hebdo, qui étaient eux courageux et libres, chose rare.

Plus qu’une manifestation de millions de personnes dans les rues, qui a sa part de force et de sens, indéniablement, j’aurais personnellement préféré une journée ou une heure de silence absolu. De villes mortes, ou un pays mort, pour être un dernier jour avec eux, de tout cœur, et prendre le temps de réfléchir plutôt que de communiquer non-stop. Un jour sans parti politique, sans média, sans marque ni logo d’entreprise mises en avant, sans les bandes  qui défilent sans arrêt sur les chaines de télé, … Du calme, tout éteindre, tout débrancher.

Voici un exemple, parmi d’autres, de cette communication qu’y m’est pénible, cet édito de Denis Olivennes, Président de Lagardère Active (Europe 1, JDD, Paris Match, Elle, RFM,…), ancien dirigeant du Nouvel Observateur,  jour de la manifestation : "(les morts) Ils étaient de toutes origines, de toutes religions ou sans religion, de toutes opinions. Ils étaient la France… Les Français, toutes identités confondues, marchent aujourd'hui pour dire leur amour de la démocratie et de ses valeurs, en particulier de la liberté de la presse. Avec Arnaud Lagardère et la direction du groupe, avec l'ensemble des collaborateurs de Lagardère Active, de nos journaux, de nos sites, de nos radios et de nos chaînes de télévision, nous sommes indéfectiblement engagés à leurs côtés". Trois désaccords profonds avec cet édito. Premièrement, vous, Monsieur Olivennes, Arnaud Lagardère et les autres, vous n’êtes pas engagés "aux côtés des français", parce que vous n’êtes ni à côté d’eux ni au-dessus d’eux, vous en en faites partie. En pareil moment, personne ne doit chercher à être plus fort ou plus généreux que l’autre, mais juste avoir l’humilité d’être ensemble, anonymement.

Deuxièmement, non, Monsieur Olivennes, les morts n’étaient pas de toutes origines et de toutes religions ou sans religion. Ceux de Charlie Hebdo étaient anticléricaux de gauche, ceux de Hyper Cacher étaient juifs, et les fonctionnaires de police étaient des représentants de l’ordre. Dans les trois cas, ils l’assumaient et l’ont payé de leur vie, parce que des intégristes d’une autre religion ne l’ont pas toléré. Laissez-les donc reposer en paix avec leurs identités respectives, au lieu de les mélanger aussitôt dans votre multiculturalisme qui englobe tout. Le fait qu’un malheureux employé d’entretien vienne allonger cette triste liste des victimes ne vous autorise pas ce déni de réalité, qui banalise notamment l’antisémitisme. Les journalistes doivent enfin mettre les mots sur les réalités.

Enfin, Monsieur Olivennes, je ne crois pas que la France qui descend dans la rue le fasse "par amour de la liberté de la presse", quand bien même cela arrangerait les affaires du grand patron de médias que vous êtes devenu. Selon moi, la France est descendue dans la rue pour montrer sa peine pour la perte de ses féroces mais talentueux dessinateurs, de ses policiers, et de ses autres compatriotes. Elle est aussi descendue pour manifester son attachement voltairien à la liberté d’expression et son ras le bol de la violence. Mais pas pour soutenir une presse en qui elle n’a plus confiance depuis longtemps, et qui s’occupe déjà tant d’elle-même. Les journalistes sont mal placés pour se sentir exemplaires, eux qui se sont globalement tus et couchés quand l’un des propriétaires du premier quotidien d’information, Le Monde, s’est permis de déclarer à propos de La Manif pour Tous : "si une bombe explose le 24 mars sur les Champs à cause de la Manif pour tous, c'est pas moi qui vais pleurer." Eux qui à longueur de journée veulent interdire le Front national, interdire les spectacles de Dieudonné, interdire la lecture de Zemmour, interdire que Laurent Deutsch émette des opinions royalistes, interdire les écoles catholiques ou les crèches dans les mairies, … mais qui tout à coup viennent donner des leçons de liberté d’expression, quand on s’attaque à leurs idées à eux.

Si la presse en en train de crever en France, au niveau de ses ventes, c’est notamment parce qu’il y a bien longtemps qu’elle ne se bat plus pour la liberté d’expression, mais uniquement pour sa liberté de s’exprimer sur ce qui lui plait et lui semble bon.

Enfin, pour ce qui est de la liberté, et en particulier de la liberté d’expression, combien se souviennent du journaliste de centre droit Fabrice Le Quintrec, licencié, il y a des années de cela, par Radio France pour faute grave, accusé d’avoir cité le journal Présent huit secondes dans une revue de presse. "Une seule phrase qui ne comportait ni approbation, ni manifestation d’une opinion quelconque de la part du journaliste" et "s’insérait dans une énumération de très nombreux organes de presse, comme il est de règle pour cet exercice", dira le Tribunal de Grande Instance condamnant Radio France pour licenciement infondé, et ordonnant sa réembauche de force par le service public. Un service public qui le paiera donc à nouveau, mais persistera à le priver d’antenne durant 10 ans, jusqu’à être condamné une deuxième fois pour "non-fourniture de travail". Il est resté ostracisé à vie par la justice morale de ses pairs, bien qu’il ait fait condamner plusieurs patrons de presse en correctionnelle pour diffamation. Mais nos médias n’ont que faire de l’honneur d’un homme ou de sa liberté d’expression quand elle prend une forme qui les indispose.

Certes, toute polémique parait bien dérisoire, au lendemain de pareil drame humain. Et pourtant, attention au piège que la presse est en train de nous tendre : interdiction demain, encore plus qu’hier, de la remettre en cause, puisque certains viennent de verser leur sang pour la liberté d’expression.  Il est temps de pouvoir enfin en débattre publiquement avec ses Tartuffes de la presse qui sont grandement responsables d’une partie de l’exaspération actuelle du pays. Celle qui a fait dire à un député Européen anglais indépendantiste, mettant en garde ses confrères à Bruxelles : "faites attention car quand les gens sauront qui vous êtes, ils vous pendront, et ils auront raison"

L’expérience des drames de ces derniers jours est claire : mieux vaut prévenir, que guérir.

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