Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
coronavirus crise économique
©MEHDI FEDOUACH / AFP

Grand écart

Les reprises en K, bonnes pour les riches, mauvaises pour les pauvres finissent bien pour tout le monde. Même en France... ?

Suite à l'impact de la crise du Covid-19, la reprise de la croissance aux Etats-Unis devrait suivre une courbe en K. Elle devrait accroître les inégalités, bénéficierait aux plus riches à court terme pour bénéficier à tout le monde sur le long terme. Ce scénario est-il envisageable pour la France ?

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

Voir la bio »François-Xavier Oliveau

François-Xavier Oliveau

Associé d'Initiative & Finance, François-Xavier Oliveau accompagne les entreprises dans leur transition écologique, à la fois en capital et sur le plan opérationnel. Il vient de publier La crise de l'abondance aux Editions de l'Observatoire. Il y interroge l'invraisemblable paradoxe d'une société plus riche que jamais mais traversée de crises majeures. Après avoir décrit le mécanisme d'innovation et de baisse permanente des prix qui nous donne accès à l'abondance, il propose des solutions concrètes pour maîtriser cette abondance. Son premier essai, Microcapitalisme (PUF, 2017, collection Génération Libre) a obtenu le prix du jury du comité Turgot. Il a enfin publié en avril 2019 une étude avec l'Institut Sapiens sur les impacts entre technologie, prix et monnaie, Pour la Création d'un dividende monétaire.

Voir la bio »

Atlantico.fr : Aux Etats-Unis, la reprise de la croissance s’annonce suivre une courbe en K. Celle-ci accroîtrait les inégalités au profit des plus riches sur le court terme tout en bénéficiant pour tout le monde sur le long terme. Sur quoi s’appuie cette analyse et est-ce une réalité ?

François-Xavier Oliveau : Il s’agit d’une observation empirique sur les reprises des crises passées : elles tendent à profiter d’abord aux plus aisés, et ensuite aux populations défavorisées. Mais elle ne devrait malheureusement pas s’appliquer à la crise actuelle. Les populations modestes ont particulièrement souffert du ralentissement économique. Inversement, la création massive de dette devrait encore une fois se retrouver dans prix d’actifs (action et immobilier) toujours plus chers, au profit des détenteurs de patrimoine. La combinaison d’une baisse de l’emploi et d’une hausse des actifs va avoir un impact très fort sur les inégalités. Les Etats-Unis ont mis en place un schéma intéressant proche de la « monnaie hélicoptère » en distribuant directement un chèque de 1200 dollars aux personnes en-dessous d’un seuil de revenus. 40% des montants ont été dépensés rapidement, le reste servant à désendetter les ménages. La mesure a certainement permis de soutenir le niveau des prix et la reprise, et sera probablement renouvelée. Son impact sur la consommation peut d’ailleurs être amélioré en distribuant des montants plus faibles et plus fréquents, et en améliorant le « timing », puisque de nombreux chèques ont été reçus en plein confinement. 

Michel Ruimy : Pour décrire la trajectoire de la croissance post-Covid 19, beaucoup de discussions se sont tenues au sujet de la lettre de l’alphabet qui représenterait la forme de la reprise éventuelle. Des politiciens pleins d’espoir ont prédit un « V » (rebond aussi robuste que le ralentissement). D’autres ont parlé de « W » (reprise suivie d’un second effondrement). Les pessimistes ont prophétisé un « U » ou un « L », dans lequel l’économie s’inscrirait dans une longue période de stagnation. Dernièrement, les économistes ont fait apparaître une nouvelle lettre : une reprise en « K » c’est-à-dire une reprise différenciée selon les secteurs.

Le « K » a deux branches : dans la première, ascendante, nous trouvons les secteurs qui ont bénéficié de la crise comme, par exemple, l’agroalimentaire, la pharmacie et ceux favorisant les échanges dématérialisés. Apple a vu ainsi sa valorisation exploser en bourse. Celle-ci a doublé au cours du dernier semestre, dépassant 2 000 milliards de dollars. Plus que la capitalisation boursière du CAC40 ! Au même moment, dans la seconde branche, descendante, nous trouvons les secteurs victimes de la Covid comme le transport aérien, le tourisme ou encore, le spectacle et le cinéma. Airbus, ainsi, a chuté de 45% sur l’année révolue.

Il ne s’agit sans doute pas d’un mouvement temporaire. Au fil du temps, la croissance se transforme avec l’évolution de notre consommation. Les deux branches du « K » pourraient être destinées à durer. Autrement dit, la pandémie ne fait qu’accélérer les aiguilles de l’horloge du temps. Elle ne serait qu’un accélérateur d’une évolution qui se serait produite sans elle, de manière progressive avec les changements technologiques.

Dans cette perspective, il se pourrait que, dans un premier temps, les ménages à revenu élevé voient leur patrimoine augmenter, vivement et vigoureusement, tandis que ceux à faible revenu verraient le leur, reculer. Cette situation n’est pas extra-ordinaire. C’est souvent le cas lors des récessions et des reprises car les premières étapes des expansions économiques ne « disent » pas nécessairement tout. En effet, les ménages à faible revenu et plus vulnérables sont plus sensibles au cycle économique. Ils sont plus durement touchés en période de récession, mais si l’économie se renforce, ils peuvent aussi en profiter davantage à mesure que l’expansion se poursuit.

Est-ce que ce scénario de croissance est valable pour la France ? Si oui, les inégalités suivront-elles le même chemin que dans les pays anglo-saxons ?

François-Xavier Oliveau : Malgré notre modèle social, la reprise en France s’annonce aussi très inégalitaire. Les pertes d’activité ont été particulièrement fortes chez les personnes en fragilité professionnelles, intérimaires, temporaires ou indépendants, et les inscriptions au RSA sont en hausse de 10%. Des restructurations différées avant la crise vont avoir lieu dans les prochains mois, et le chômage est attendu à 11% début 2021. L’accélération de la numérisation de l’économie devrait mettre une forte pression sur les salaires et sur l’emploi. A l’inverse, comme aux Etats-Unis, les politiques monétaires soutenant la création de dette vont avoir un effet inflationniste sur les actifs financiers et l’immobilier, au profit des détenteurs de patrimoine Les masses monétaires en jeu sont extrêmement fortes, et donc peu susceptibles d’être compensées par la politique fiscale du gouvernement. Les inégalités devraient donc se creuser très fortement en 2021, au risque d’exacerber les tensions sociales. Je m’attends à ce que le sujet des inégalités soit le sujet majeur de la présidentielle de 2022.

Michel Ruimy : Il faut bien comprendre que le retour à la croissance dépend de l’évolution de la pandémie de coronavirus. Aujourd’hui, celle-ci semble reprendre de la vigueur en France. De son intensité dépend les scenarii de sortie et de …reconfinement. Nous sommes actuellement dans un scénario (localisation de clusters) qui provoque un reconfinement ciblé, où la circulation des personnes est limitée, les rassemblements interdits et les lieux de convivialité, comme les bars, fermés. Aucune région française n’est en risque immédiat de reconfinement total.

Mais l’avenir peut nous proposer plusieurs canevas. Un scénario serait celui d’une reprise généralisée de la pandémie. Les autorités confineraient alors les personnes fragiles et entreprendraient de restreindre l’activité économique. Un autre, serait celui d’une épidémie hors de contrôle, où le reconfinement national et généralisé serait la seule solution aux conséquences économiques désastreuses.

Ainsi, nous n’avons pas épuisé toutes les lettres de l’alphabet même, si le scénario en « K » semble, à ce jour, être le plus dans la tendance.

Outre le fait qu’elle renforce la concurrence entre territoires en favorisant les régions les plus attractives, la crise économique accroît les inégalités en freinant la progression du revenu des ménages.

Mais la crise n’explique pas tout. La question des inégalités se trouve au centre des débats économiques et sociaux. Elle l’était avant la crise, elle l’est pendant la crise, elle le demeurera après la crise. On pourrait dire que cette question domine la période dans le champ économique et social. La concomitance de l’actualité de cette question et de la crise ne démontre cependant rien en elle-même. Elle ne prouve ni que la crise et la récession ont résulté, au moins partiellement, des caractéristiques très particulières de la répartition des revenus pendant la période qui les a précédées, ni qu’elles vont influencer cette répartition des revenus dans la période à venir. Aujourd’hui, sur la répartition des revenus comme sur beaucoup d’autres sujets, la crise n’a pas changé grand-chose aux tendances antérieures,

Y aura-t-il des gagnants et des perdants lorsque la croissance reprendra ? Qui seront-ils ?

François-Xavier Oliveau : Sans mesures additionnelles, les perdants seront clairement les plus précaires. Les gagnants seront les détenteurs de capital, donc les plus aisés. Le plan de relance est sensé mais sera d’une ampleur limitée sur la reprise, et n’évitera pas ce creusement des inégalités injuste et socialement explosif. La clé est de soutenir la consommation des plus modestes, à la fois par équité et pour soutenir le tissu économique. Le « chèque » américain peut nous inspirer pour repenser notre politique monétaire. Créer de la monnaie de cette façon, plutôt que par la dette, serait plus efficace économiquement, en soutenant directement la consommation et les prix. Ce serait aussi beaucoup plus égalitaire et réduirait le risque d’explosion sociale. C’est parfaitement possible, moyennant une collaboration intelligente entre les Etats et la BCE.

Michel Ruimy : Pour les industries « naturellement » résistantes à la pandémie, la crise a été non seulement plus supportable, mais a même été source d’opportunités rentables. Trois secteurs, en particulier, vont, a priori, prospérer, dans l’ensemble, dans l’ère post-pandémique : la Big Tech (numérique), principal bénéficiaire de cette période de changement radical, la santé et le bien-être. Dans d’autres secteurs confrontés à une série de défis (bancassurance, automobile…), la résilience fera la différence entre rebondir après le choc exogène soudain de la Covid-19 ou succomber.

Par ailleurs, malgré les aides du gouvernement, certaines catégories n’ont pas fini de souffrir de la crise tandis que d’autres vont, plus ou moins bien, s’en tirer. Les symptômes sont très variables selon les profils : si certains souffrent depuis le début du confinement, d’autres ne seront touchés que dans quelques mois, tandis que les plus chanceux seront épargnés… voire y gagneront !

Ainsi, lorsqu’une crise survient, les retraités s’en sortent généralement le mieux : leurs revenus ne chutent pas et ils ne risquent pas de se retrouver au chômage. Néanmoins, tous les retraités ne sont pas logés à la même enseigne, et certains vivent avec peu. Si les plus démunis ont vu leur situation s’améliorer (hausse de 35 euros par mois du minimum vieillesse… même si cela reste insuffisant), il n’est pas impossible que nos seniors soient mis à contribution dans les prochains mois pour redresser les finances publiques (gel des pensions, hausse de la CSG…). De même, à la différence des travailleurs du privé, les agents publics ont tous pu conserver leurs revenus pendant le confinement, et n’ont évidemment pas craint pour leur emploi. S’ils ne devraient, a priori, pas connaître de revalorisation salariale cette année, beaucoup d’entre eux ont quand même touché une prime. Selon les termes du décret, tous les agents, titulaires ou contractuels qui ont connu un surcroît d’activité y sont éligibles… même s’ils étaient en télétravail.

Il n’en demeure pas moins que les travailleurs les plus précaires ont été les premiers à payer le prix de la crise. Si certains intérimaires retrouvent du travail, avec la reprise des chantiers et la remise en route des lignes de production, pour beaucoup, le retour à l’activité est conditionné à l’arrivée ou non d’une deuxième vague... La situation des étudiants qui ont besoin de travailler pour payer leurs études et leurs dépenses quotidiennes (environ la moitié d’entre eux) a été rudement mise à l’épreuve. D’abord, le confinement a tari leurs revenus (plus de possibilité de baby-sitting, d’aide aux devoirs, pas d’emploi temporaire pendant les vacances, chômage partiel pour ceux qui travaillaient dans des commerces fermés, etc.). Ensuite, leurs dépenses ont augmenté : avec le confinement, les restaurants universitaires qui leur permettent de se nourrir pour un prix dérisoire ont été fermés. Le gouvernement a, certes, versé à certains d’entre eux une aide de 200 euros à la sortie du confinement mais cela ne suffit pas à compenser leur perte de pouvoir d’achat (versement unique et les critères définis n’ont pas permis de prendre en compte toutes les situations). Le déséquilibre entre les non-diplômés et les diplômés s’accentue d’ailleurs au détriment des premiers lors des moments de crise. Enfin, si certains indépendants (médecins, avocats, etc.) n’ont pas été contraints de suspendre leur activité, ils ont tout de même accusé une forte baisse de leur activité (absence de patientèle, clientèle).

Ainsi, avec la pandémie, la résilience, ou la capacité à prospérer dans des circonstances difficiles, est devenue encore plus une qualité indispensable. Ce terme est devenu le nouveau mot à la mode où que ce soit !

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !