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Pierre Mendès France
Pierre Mendès France
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Les perdants magnifiques : Pierre Mendès France, ou la vertu du renoncement

Jean Garrigues a publié un ouvrage collectif, "Les perdants magnifiques: De 1958 à nos jours", aux éditions Tallandier. Ils étaient si proches de conquérir l'Élysée. Mais ils ont échoué ! Pourquoi ces perdants magnifiques n'ont-ils pas atteint le sommet ? Les meilleures plumes de la presse politique sont réunies pour nous offrir une galerie de portraits. Extrait 1/2.

Jean Garrigues

Jean Garrigues

Jean Garrigues est historien, spécialiste d'histoire politique.

Il est professeur d'histoire contemporaine à l' Université d'Orléans et à Sciences Po Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008  (Armand Colin, 2008) et Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Seuil, 2012). Son dernier livre, Le monde selon Clemenceau est paru en 2014 aux éditions Tallandier. 

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Le 21 mai 1981, dans la salle des fêtes de l’Élysée, le nouveau président socialiste François Mitterrand serre les mains des personnalités venues participer à son intronisation officielle. Ostensiblement, il marque un temps d’arrêt devant Pierre Mendès France, manifestement très ému. « C’est la justification de tant d’années, dont vous avez été l’initiateur. Sans vous, rien n’aurait été possible », lui dit le chef de l’État, après lui avoir donné l’accolade. C’est un hommage remarquable et très remarqué à celui qui représente pour une grande partie de la gauche la quintessence de ses valeurs. Au lendemain de son élection du 10  mai, François Mitterrand lui avait écrit en ces termes  : « Cher président et ami, j’espère vous rencontrer dans les jours prochains pour vous dire ma gratitude et mon amitié. Me voici à pied d’œuvre.

Je mesure ce que le pays vous doit. Amicalement, fidèlement vôtre. » Pourtant, dans les mois qui suivront, Pierre Mendès France sera bien déçu par le chef d’État socialiste, qui ne l’invitera que pour la forme à quelques déjeuners élyséens. Car derrière l’hommage et la reconnaissance, quelque chose de bien différent s’est joué entre ces deux grandes figures de la gauche. L’un a très longtemps représenté son espérance, l’autre a réussi à lui donner la victoire. L’un a incarné ses principes, l’autre l’a portée au pouvoir. Au regard de l’histoire, c’est François Mitterrand qui a gagné et c’est Pierre Mendès France qui a perdu. Mais c’est un perdant magnifique, qui restera à jamais la quintessence de l’intégrité politique.

[…]

Le premier rendez-vous manqué de Mendès France avec l’histoire, ce sont les élections de janvier  1956. Pour beaucoup, il apparaît à l’hiver 1955 comme celui qui doit les gagner, à la tête du Parti radical dont il vient de prendre la direction quelques mois plus tôt. Sa popularité, immense, le porte naturellement à la tête du Front républicain, une coalition électorale rassemblant les radicaux, les socialistes de Guy Mollet et deux petites formations de « ministrables », l’UDSR de François Mitterrand et les républicains sociaux de Jacques Chaban-Delmas. La campagne des candidats du Front républicain se fait au nom de PMF avec comme symbole le bonnet phrygien et lors des réunions électorales, les militants crient « Mendès au pouvoir ! ». Mais si le Front républicain remporte comme prévu le scrutin du 2 janvier 1956 à la proportionnelle, c’est la SFIO de Guy Mollet qui devance d’une quinzaine de sièges les radicaux mendésistes. S’ensuit alors une de ces palinodies politiques dont la IVe  République est friande, qui voit le socialiste Gaston Defferre tenter de convaincre un Mollet réticent de laisser la place à Mendès France, tandis qu’Edgar Faure, exclu du Parti radical quelques mois plus tôt, fait le siège du président de la République René Coty afin qu’il ne nomme pas PMF.

C’est ainsi qu’à la surprise générale des Français, le chef de l’État propose à Guy Mollet de former le nouveau gouvernement, dans lequel Pierre Mendès France, leader charismatique du Front républicain, devra se contenter  d’un strapontin honorifique de ministre d’État. Privé d’un réel pouvoir, et par ailleurs opposé à la politique de guerre à outrance menée par le gouvernement Mollet en Algérie, il en démissionne dès le 23  mai 1956, quittant ensuite la direction du Parti radical, qu’il n’a pas réussi à moderniser et qui penche de plus en plus vers la droite. Deux ans après le triomphe du mendésisme, « Monsieur France » est totalement exclu du jeu politique, écarté par le régime des partis. Françoise Giroud écrira dans Si je mens qu’il s’est conduit « comme un homme qui brûle légitimement d’être un agent de l’histoire et qui est en situation de l’être, regarde la fille mais laisse à l’autre le soin de lui faire un enfant ».

Puis c’est avec le général de Gaulle, dont il a été le ministre à la Libération, que Pierre Mendès France manque son deuxième rendez-vous historique en 1958. Lors de la crise du 13  mai, qui ramène le Général au pouvoir, les gaullistes espèrent qu’il va le soutenir et la gauche attend avec impatience de savoir ce qu’il va dire et ce qu’il va voter. Mais le 20  mai, Mendès France monte à la tribune de l’Assemblée pour exprimer sa méfiance envers le coup de force  : « Les nouvelles convulsions que le pays connaît, le général de Gaulle ne peut pas les avoir voulues et cependant il vient d’aggraver une situation déjà dramatique par ce qu’il a dit et aussi par ce qu’il n’a pas dit. » Le 1er juin, lorsque les députés sont appelés à voter l’investiture du Général à la tête du nouveau gouvernement, il prend à nouveau la parole pour s’y opposer  : « Quoi qu’il en coûte aux sentiments que j’éprouve pour la personne et pour le passé du Général, je ne voterai pas en faveur de son investiture ; et il n’en sera ni surpris ni offensé… Je ne puis admettre de donner un vote contraint par l’insurrection et la menace d’un coup de force militaire. »

Par la suite, Pierre Mendès France parlera de son « chagrin » en évoquant son opposition à un homme qu’il estimait au plus haut point. « Ce n’est pas contre le général, l’homme, le chef, que nous en avons », explique-t-il au journaliste Jean Lacouture, mais « comment voulezvous admettre qu’un coup de force puisse fonder une légalité ? ». Et c’est au nom de la légalité républicaine, donc de ses principes, qu’il refuse de tendre la main à de Gaulle, alors même que le socialiste Guy Mollet accepte de devenir ministre d’État du Général. Et tandis qu’une partie de la gauche, Mollet en tête, se prononce en faveur du projet de Ve   République présenté aux Français le 4 septembre 1958, Mendès France prend la tête avec François Mitterrand d’une coalition de gauche qui s’y oppose catégoriquement. De ce fait, la victoire écrasante du « oui » au référendum d’approbation de la Constitution, le 28 septembre, apparaît comme un échec cuisant pour lui.

Cette déception personnelle se confirme cruellement lors des élections législatives du 23 novembre 1958, qui le voient écrasé dès le premier tour dans son propre fief de Louviers par Rémy Montagne, candidat des gaullistes. Tirant les conclusions de ce verdict électoral sans appel, Pierre Mendès France se démet aussitôt de tous ses mandats, celui de maire de Louviers comme celui de conseiller général de l’Eure. Quelques semaines plus tard, il est même exclu de son parti, le Parti radical, dont il avait été le plus brillant porte-parole. Celui qui était l’espoir d’une génération quatre ans plus tôt, celui que la presse américaine avait surnommé « Superman » n’est plus rien à l’hiver 1958, parce qu’il a refusé, au nom de ses principes, de se rallier au général de Gaulle !

Le refus de la présidentielle

« Notre Pierre Mendès France n’a pas besoin de la tribune parlementaire pour nous dire la vérité  : ce noble destin continue », écrit François Mauriac, qui ne renonce pas à la réconciliation avec de Gaulle. Mais décidément, le fossé est trop profond désormais, et Mendès France s’évertue à le creuser un peu plus encore, en critiquant sans cesse la politique algérienne du Général. Au lendemain des accords d’Évian, reconnaissant l’indépendance de l’Algérie qu’il réclame depuis longtemps, il trouve le moyen de s’opposer à de Gaulle. Lors du référendum d’approbation du 8 avril 1962, il préconise de déposer un bulletin surchargé dans l’urne, donc un bulletin nul, afin de ne pas avoir l’air de soutenir la politique gaullienne. Même ses amis sont étonnés par une telle intransigeance, qui reflète la blessure intime de son rendez-vous manqué avec la Ve  République.

En revanche, il est cohérent avec lui-même lorsqu’il s’engage dans le « cartel des non » opposé à la révision constitutionnelle demandée par de Gaulle afin d’obtenir l’élection du président de la République au suffrage universel. Mais le référendum du 28 octobre 1962 ratifie la révision constitutionnelle par 61 % de oui, et il paie au prix fort son hostilité au projet en étant battu à nouveau au premier tour des élections législatives, le 18 novembre 1962, cette fois par le député sortant de la circonscription d’Évreux, Jean de Broglie, négociateur des accords d’Évian.

Puis, comme il s’est opposé à la révision de 1962, il n’est pas concevable à ses yeux d’être candidat à l’élection présidentielle qui se profile pour le mois de décembre 1965. À tous ceux qui viennent le solliciter à cette époque pour affronter de Gaulle lors de cette échéance décisive, il oppose naturellement une fin de non-recevoir : « Pas question. Je ne suis pas votre homme… » Lorsque le nom de son ami socialiste Gaston Defferre, maire de Marseille, est avancé pour porter les couleurs de la gauche, dès 1964, il répond : « Je ne ferai rien pour le gêner. Mais il devrait avoir un programme. » S’impose alors en septembre 1965 la candidature de François Mitterrand, plus surprenante car ce dernier n’appartient à aucun des deux grands partis de la gauche et parce qu’il n’a cessé de combattre les institutions de la Ve  République, notamment dans son pamphlet sur Le Coup d’État permanent.

Mais c’est justement pour cette raison que Mendès France le soutient avec enthousiasme  : « Mitterrand nous a rendu à tous un immense service, dit-il le 25 octobre 1965. Je vote pour lui et, à ceux qui me font confiance, je demande de voter pour lui. » Mieux encore, début décembre, il le défend devant le micro d’Europe 1, pour trois débats de deux heures chacun, face à Michel Debré, ancien Premier ministre du général de Gaulle. Et c’est ainsi que François Mitterrand, qui réussit à pousser le Général en ballottage alors que beaucoup prédisaient une victoire dès le premier tour, devient à partir de ce moment la figure de proue de la gauche… au détriment de Mendès France.

Ce dernier est-il pour autant oublié par les siens ? C’est tout le contraire si l’on se réfère au colloque organisé en avril 1966 à Grenoble sous le titre « Rencontre socialiste » et qui le voit apparaître, écrit à l’époque le politologue Roland Cayrol, comme « le futur chef du socialisme moderne ». D’ailleurs, il fait une rentrée politique triomphale lors des élections législatives de mars 1967, où il bat à Grenoble le député sortant gaulliste Jean Vanier. Sa campagne a été marquée par un débat contradictoire avec le Premier ministre en personne, Georges Pompidou, dominé par cet échange :

« Pompidou : Vous êtes resté un homme de la Troisième République !

Mendès France : Et vous, vous êtes devenu un homme du Second Empire ! »

C’est donc en tant que député de l’Isère qu’il accueille le général de Gaulle à l’ouverture des Jeux olympiques d’hiver, le 6 février 1968, pour ce qui sera leur dernière rencontre. Très ému, il confiera : « Je ne sais pourquoi, mais j’ai eu à cet instant-là la certitude poignante que c’était la dernière fois que je voyais de Gaulle. En tout cas, j’en ai éprouvé de la peine. » Mais il ne pressent pas que les événements vont lui donner, trois mois plus tard, l’occasion de se confronter une nouvelle fois au héros du 18 Juin, et peut-être de prendre sa place.

Mendès à l’Élysée ?

La révolte de Mai  1968 est une nouvelle occasion manquée par Mendès France d’accéder au pouvoir. Le 21 mai, alors que la France est paralysée par la révolte étudiante et par la grève générale, une Association de soutien à Pierre Mendès France est créée par un grand nombre d’intellectuels qui le voient d’emblée comme le recours. Mais comme toujours, ce dernier ne veut pas paraître récupérer le mouvement et il se contente de déclarer  : « Le pouvoir ne peut plus rendre qu’un service au pays  : se retirer. » Puis il se tait lors du débat sur la motion de censure déposée par la gauche, le 22 mai, laissant la parole à d’autres ténors, François Mitterrand en tête. Mais le 24 au soir, il se mêle à la foule des manifestants du Quartier latin, ce qui agace profondément Mitterrand, qui y voit une manœuvre pour apparaître comme le seul porte-parole politique de la révolte étudiante.

D’autant plus que le 27 mai Mendès France accepte de participer à un meeting organisé au stade Charléty par l’Unef, principale organisation étudiante, par la CFDT et par le PSU de Michel Rocard. Il refuse d’y prendre la parole mais sa seule présence suffit à accréditer l’hypothèse d’un recours politique à l’homme providentiel de la gauche française. « Mendès a la stature, l’autorité internationale nécessaires. Une grandeur finit, une autre doit commencer », écrit Albert Fabre-Luce dans Le Monde publié le lendemain, concluant par « Mendès à l’Élysée ». C’en est trop pour François Mitterrand qui convoque aussitôt une conférence de presse à l’hôtel Continental pour exiger le départ du général de Gaulle et se porter candidat à sa succession à la présidence de la République. À Mendès France, il concède la direction du « gouvernement provisoire de gestion » qui assurerait la transition entre le Général et lui-même.

Et une fois de plus, comme il l’avait fait pour l’élection présidentielle de 1965, l’icône de la gauche accepte la solution de son jeune rival dans une déclaration prononcée le 29  mai au soir  : « Il est évident que mon concours est acquis aux hommes de gauche et que je ne refuserai pas les responsabilités qui pourraient m’être confiées par la gauche, par toute la gauche réunie. » Tandis que Mitterrand se positionne au nom de son ambition présidentielle, Mendès France se détermine en fonction de l’intérêt du pays. Et tandis que l’escapade du couple de Gaulle à Baden-Baden excite les ambitions des mitterrandistes, qui composent déjà le gouvernement provisoire dans la nuit du 29 au 30  mai, l’ancien ministre du Général reste circonspect. Sage précaution car, au milieu de l’après-midi du 30 mai, de Gaulle revient et renverse la situation à son avantage en appelant au sursaut national. Mendès France aurait-il pu faire de Mai  1968 ce que de Gaulle avait fait de mai 1958 ? C’est peu probable car l’histoire ne repasse jamais les mêmes plats. Mais de toute façon il n’a même pas essayé. Mendès France le légaliste est une nouvelle fois passé à côté du pouvoir.

Extrait du livre "Les perdants magnifiques: De 1958 à nos jours" publié aux éditions Tallandier, sous la direction de Jean Garrigues.

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