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Les grandes banques mondiales ont-elles réussi le (vrai) casse du siècle en manipulant les taux de change ?
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De gré à gré

Les grandes banques mondiales ont-elles réussi le (vrai) casse du siècle en manipulant les taux de change ?

Barclays, RBS, Citigroup, JP Morgan, UBS, HSBC, Deutsche Bank : toutes ces banques ont pour point commun d'être visées par différentes enquêtes portant sur de possibles manipulations sur le marché des changes. Des opérations discrètes qui durent 15 à 30 minutes par jour.

Atlantico : L’affaire du marché du Forex touche sept banques internationales dans plusieurs pays européens, Hong Kong et les Etats-Unis, soupçonnées de malversations sur le marché du Forex depuis plusieurs années. Qu'est-ce qui leur est concrètement reproché ? Des banques européennes et françaises pourraient-elles également être impliquées ?

Joseph Leddet : Cette affaire touche en premier lieu le Royaume-Uni mais aussi Hong Kong, les États-Unis et la Suisse. Il faut en effet savoir que Londres est la principale place du marché des changes avec environ 40% des échanges mondiaux qui représentent au total près de 5 300 milliards de dollars par jour. Toutes les demi-heures, un fixing est réalisé, permettant de donner une photographie à un instant « T » des parités entre les 21 principaux couples de devises mondiales. Ces taux servent ensuite pour d’autres opérations boursières, notamment de valorisation de portefeuille. Or, ces références s’établissent entre les cambistes de quelques banques internationales. Des manipulations auraient donc eu lieu au moment de ces fixings. Mais a priori, il n’y aurait pas de banques françaises parmi les grands établissements qui participent à ce fixing.

Eric Lamarque : Il semble que les faits aient débuté en 2007/2008, soit au même moment que les manipulations sur le Libor. L’accumulation de ces affaires donne le sentiment que cette période restera vraiment celle d’une fuite en avant, d’une perte évidente de repères et d’un sentiment d’impunité. C’est aussi la période où les profits des banques étaient les plus affectés par la crise. Les traders, pour maintenir leurs revenus et leurs bonus, étaient donc prêts à tous pour s’assurer des gains toujours confortables malgré le contexte. Quant au montant de cette manipulation il est quasi impossible d’en donner une évaluation crédible tout simplement parce qu’il est quasi impossible de dire aujourd’hui quels taux de change nous aurions eu en l’absence de manipulation.

Quel peut être son impact et ses conséquences sur le reste de l’économie ? Cette nouvelle affaire pourrait-elle s'avérer être le vrai casse bancaire de ce début du siècle ?

Joseph Leddet : Cette affaire aura finalement un impact très minime à mon avis, car les cours des changes ne sont en fait que très légèrement déformés au profit des banques intervenantes dans ce fixing. Par ailleurs, ces ententes ne peuvent en général durer qu’un quart d’heure ou une demi-heure au maximum par jour, au moment du fixing. Car ensuite, le taux ainsi « fixé » ponctuellement, évolue.

L’impact de la manipulation est donc noyé dans les fluctuations des cours. Le marché des changes varie tout le temps, donc la notion de gain ou de perte pour les responsables de cette fraude me semble très relative. Les conséquences sur l’économie sont également limitées car les décalages entre les taux pratiqués et les taux de référence sont permanents sur ce marché de gré à gré. C’est même la règle du jeu. De plus, les gains réalisés par les banques intervenantes ne sont pas significatifs. Ce système leur permettait simplement d’être sûres de réaliser une petite marge sur des opérations quotidiennes.

Eric Lamarque : Il n’y a pas de risque véritable pour l’économie de mon point de vue. Comme je le disais précédemment, c’est l’accumulation de ces scandales qui sape les efforts faits pour améliorer l’image des banques depuis la crise. Dans le domaine de la finance, les amalgames sont rapidement faits et même si l’on ne parle que de sept banques, le public l’assimile à une pratique régulière de tout le secteur.

La réglementation particulièrement souple de ce marché et les montants colossaux qui y sont échangés quotidiennement ont-ils favorisé ces manipulations ?

Joseph Leddet : La réglementation sur le marché du Forex n’est pas si souple que cela. C’est un marché de gré à gré, mais qui obéit à des règles claires fixées par les banques centrales. Le Forex est un des plus vieux marchés financiers, il est donc très contrôlé et surveillé. En ce qui concerne les montants colossaux,  ils auraient dû au contraire empêcher les manipulations.
 

Eric Lamarque : Ce qui favorise surtout la manipulation, c’est quand il y a peu d’acteurs qui contrôlent une grosse partie des transactions. Nous avons alors affaire à un oligopole. Si on regarde le marché des changes, cette situation existe sur des monnaies « secondaires », au sens où les montants et volumes échangés sont beaucoup moins importants que pour l’euro contre le dollar ou le yen contre dollar. Dans ces deux derniers cas, sept acteurs ne peuvent pas à eux seuls influencer les cours. Par contre on a appris que dans certains cas, ils traitaient à eux seuls plus de 50 % des transactions sur certaines monnaies. La manipulation devient alors possible. Il ne s’agit pas d’un problème de réglementation mais plutôt de contrôle. Comme on le voie aujourd’hui il semble que la réglementation voulant que l’on ne s’échange pas d’informations n’ait pas été respectée. Donc la réglementation existe. Ce sont les systèmes de contrôle interne des banques qui n’ont pas permis d’éviter de telles pratiques, et le régulateur des marchés en question n’a pas su les détecter.

Sur le fond, les soupçons portent sur de possibles nouvelles ententes entre les différentes banques mondiales. Mais en quoi cette affaire de manipulation des taux de change se distingue-t-elle du scandale du Libor ? Est-elle plus, ou moins grave ?

Joseph Leddet : Cette affaire repose sur un principe identique à celle du Libor. Elle repose sur un petit groupe de cambistes qui se connaissent entre eux et dont le métier est d’établir tous les jours des prix officiels. Profitant de cette position, ceux-ci s’arrangent pour retourner l’opération à leur avantage afin de réaliser des gains pour leur établissement. Mais si cette malversation dure depuis des années, elle représente peut-être à la fin des gains importants.
 

Eric Lamarque : Nous sommes effectivement dans une logique proche de celle du Libor. Sauf que pour ce dernier la situation d’oligopole est normale puisque sa valeur ne se négocie qu’entre banques. Pour le moment ce n’est pas évident de dire laquelle aura le « coût » le plus important. La logique des deux affaires est identique : arriver à fixer des taux qui limitent votre manque à gagner ou assurent votre bénéfice. La question fondamentale est celle du contrôle des activités de marché et des pratiques des banques de financement et d’investissement qui opèrent sur les marchés financiers. Ce contrôle doit d’abord être le fait des banques elles-mêmes qui ont l’obligation de mettre en place des dispositifs de contrôle interne. Pour avoir étudié ce sujet auprès de nombreux acteurs, on constate les difficultés qu’ils ont à mettre en œuvre un dispositif de contrôle dans ces métiers. La masse des fonds négociés, la complexité des modèles de gestion de ces actifs rendent difficile un contrôle aussi étroit que sur la distribution de crédit. C’est pourtant, pour moi, le principal levier à mobiliser pour limiter l’apparition de tels scandales avant de réfléchir à de nouvelles régulations.

Comment expliquer que de tels agissements puissent encore avoir cours 5 ans après la crise ? Y a-t-il quelque chose de définitivement pourri au royaume bancaire ?

Joseph Leddet : Il est en fait assez probable que ces ententes existent depuis un certain nombre d’années et soient des séquelles du passé. En fait on peut même penser que ces investigations ont été permises par le scandale du Libor. Mais cette affaire ne reflète qu’une légère distorsion du marché des changes, qui demeure, à mon avis un marché difficilement manipulable et fonctionne très bien de façon globale. Les décalages mis en lumière sont en fait permanents dans un marché de gré à gré dans lequel les cours de changes proposés par les établissements bancaires déviennent toujours des taux de référence, puisque c’est comme cela que les banques réalisent leurs marges.

Propos recueillis par Pierre Havez
 

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