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Les liquidateurs judiciaires ne sont que 400 à liquider 60 000 boîtes chaque année.
Les liquidateurs judiciaires ne sont que 400 à liquider 60 000 boîtes chaque année.
©Reuters

Les entrepreneurs parlent aux Français

Les "gêneurs" : dans l'univers kafkaïen des liquidateurs judiciaires

Vivre une liquidation judiciaire, que l'on soit dirigeant de société ou travailleur libéral, n'a rien d'une sinécure. Cela tourne même au cauchemar lorsque le liquidateur n'y met pas du sien, voire que l'ensemble de la profession fait ralentir la machine. Suite de notre série animée par le mouvement des "gêneurs".

Bob Adler

Bob Adler

Bob Adler est le fondateur de liquidationsenchere.com.

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Comment j’ai découvert la liquidation judiciaire ? Par la situation la plus kafkaïenne qui soit. Quand mon vignoble est frappé de liquidation judiciaire en 2008, je perds le contrôle de l’intégralité de mes biens du jour au lendemain, et je suis mis à l’écart comme un enfant puni qui aurait fait une bêtise. Les repreneurs que je trouve moi-même, et qui proposent des prix décents sont écartés sans délicatesse par le liquidateur qui brade mes actifs à des acheteurs que je ne connais même pas ! Mes bouteilles de vin qu’on aurait pu trouver dans le commerce à 20 euros quelques mois auparavant partent pour 1 centime chacune ! Comment mes actifs peuvent-ils être vendus à des prix si bas ? Et surtout, comment une telle opacité est-elle possible dans un pays développé comme la France ?

Je me rends alors compte que je ne suis pas le seul à me poser ces questions : la Banque mondiale a déjà épinglé le problème, et a désigné la France comme l’un des plus mauvais élèves de l’Europe en terme de « Résolution des faillites ». Elle stipule notamment que le taux de recouvrement des créances en France est l’un des plus bas d’Europe – environ 45% - tandis que la Belgique et la Suède avoisinent les 80% !

Mais pourquoi alors ? Il existe deux réponses possibles : si les biens sont vendus à des prix trop bas, ce peut être soit parce que le liquidateur les brade volontairement à un « proche », soit parce qu’il n’a pas réussi à trouver suffisamment d’acquéreurs potentiels dans le temps imparti. La première option relèverait de l’escroquerie, la deuxième de l’inefficacité. S’il est vrai que la profession a été secouée par quelques affaires louches qui se sont soldées par la radiation de certains liquidateurs, il faut reconnaître que le vrai problème tient davantage au manque d’efficacité : les liquidateurs ne sont que 400 à liquider 60 000 boîtes chaque année, ce qui fait un total de… 3 boîtes par liquidateur et par semaine de travail ! À ce rythme là, on comprend qu’ils n’aient pas le temps de chercher par eux-mêmes les meilleurs repreneurs pour chaque bien. Encore que, si les annonces de ventes qu’ils publiaient sur le web (et qu’ils sont obligés de publier) étaient pertinentes, il serait légitime de penser que le trop faible nombre de liquidateur est un faux problème. Mais c’est là que le bas blesse : quasiment aucun bien à vendre n’est accompagné d’une photo, et les descriptifs sont à coucher dehors (une voiture a été désignée par la mention « Matériel Roulant »). Avec un si faible niveau d’informations disponible sur internet, qui peut sérieusement acheter un bien saisi à part les connaisseurs du milieu ?

C’est de ce constat qu’est née mon site liquidationsenchere.com. L’idée était de rassembler sur un même site tous les biens en liquidation, et de permettre au grand public de se porter acquéreur de ces biens par le biais d’un système d’enchères. Les débiteurs étaient eux-aussi conviés sur le site afin de renseigner des informations manquantes sur leurs biens saisis (photos, descriptions supplémentaires etc.). Notre site permettait par ailleurs la mise en contact entre utilisateurs et liquidateurs, pour que ces derniers puissent répondre aux questions des acheteurs potentiels, en vertu de leur obligation professionnelle rappelée à l'article 8-2 du code du commerce.

Dès qu’un utilisateur remportait une enchère sur le site, nous nous occupions de transmettre l’offre d’achat au liquidateur concerné !

C’est un système où tout le monde trouvait son compte : le débiteur augmente ses chances de voir partir ses biens à un meilleur prix, le créancier améliore son taux de recouvrement, le liquidateur débordé reçoit des offres d’achat sans effort, et l’acheteur fait tout de même une « bonne affaire ». Preuve en est, nous avons eu en quelque mois plus de 60 000 visiteurs, 700 000 pages vues et 500 offres transmises au liquidateur !

Oui mais… Les liquidateurs, eux seuls, n’ont pas compris (ou n’ont pas voulu comprendre) l’intérêt d’une telle plateforme. Ils n’ont effectivement répondu à aucune des questions qui leur ont été adressées par les utilisateurs, et ont décliné toutes les offres d’achat que nous leur avons soumises. Ah, sauf une : il s’agissait d’un iPad pour la somme de 218 euros. Il existait donc un liquidateur prêt à collaborer avec de nouveaux acteurs ? Et bien non ! Nous nous sommes rendu compte que c’était la stagiaire du liquidateur concerné qui avait accepté notre offre ; ce dernier ayant dû prendre des vacances au moment de la vente.

Pire ! Sans même nous connaître, les liquidateurs nous ont assignés en justice dès la première semaine d’existence du site web, arguant que nous étions des escrocs induisant les consommateurs en erreur (pour rappel, quand une offre d’achat transmise par nos soins était refusée par le liquidateur, l’acheteur était intégralement remboursé de ses frais de dossier). C’est alors que la froide machine juridique s’est mise en marche.

Le verdict tombe : le site doit fermer et je suis condamné à verser 10 000 euros d’amende aux liquidateurs judiciaires. Ce sera peut être la seule chose venant de moi qu’ils accepteront …

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